Le commando Georges vu par un historien français

Très peu évoquée en Algérie, pour des raisons certainement liées à la sensibilité du sujet, l’histoire du commando Georges a toujours passionné les chercheurs et historiens français, dont certains cherchent avant tout à démontrer l’ampleur de la félonie qui s’est emparé, à certains moments, de la révolution algérienne.

1- Chef du commando Georges : George Grillot. 2- Youssef Ben Brahim

Parmi les auteurs qui ont tenté d’ausculter ce phénomène de guerre, Pascal Le Pautremat a consacré toute une étude au commando Georges, dit aussi « commando musulman », qui sévit dans l’ouest algérien de 1959 à 1962. Publiée en 2013 sous le titre Le commando Georges : de la contre-guérilla à la tragédie, cette étude retrace le parcours de ce commando de chasse confié à un des officiers les plus aguerris de l’armée coloniale, le lieutenant Georges Grillot, en le plaçant dans le contexte politico-militaire de l’époque.

D’entrée, l’auteur estime que le commando Gorges symbolise « la dualité d’un peuple », et que le recours à des groupes de combattants autochtones a démontré son efficacité, au vu des résultats militaires qu’il juge « probants ».

Pour revenir à la genèse de ce commando, l’historien rappelle que l’idée de s’appuyer sur des « indigènes » pour mener une lutte de contre-guérilla avait déjà été appliquée à une petite échelle en Indochine. Des commandos de supplétifs de Roger Vandenberghe ou de Jean-Louis Delayen, aux commandos du Nord-Vietnam (groupement « Mer ») rattachés à l’état-major des groupements des commandos mixtes aéroportés (GCMA), la tactique consistait à recruter des volontaires capables d’appliquer des méthodes de combat comparables à celles du « Vietminh ».

L’auteur rappelle le futur chef du commando Georges. L’officier Georges Grillot était, déjà en 1947, alors jeune sergent des Troupes de marine, chargé en Indochine d’une section de partisans locaux. Sa mission était de recueillir des renseignements et d’infiltrer les troupes adverses. Usant de méthodes d’action psychologique, Grillot réussit ainsi à « retourner » des prisonniers, en leur faisant adopter les techniques des révolutionnaires vietminh. Arrivé en Algérie en 1955, Grillot se voit d’abord confier un peloton de chars dans un régiment d’infanterie, avant d’intégrer le 3e Régiment de parachutistes coloniaux (3e RPC) du colonel Bigeard. Il profite de la création, en 1958, d’une école d’initiation à la guerre contre-révolutionnaire à Skikda pour suivre le colonel Bigeard, jusqu’à sa mutation au département de Saïda. C’est là que les deux compères mirent en place une unité de combattants composée essentiellement de ralliés, et dont la mission était de « gagner la confiance » de la population musulmane. Selon l’auteur, reprenant un témoignage du colonel Bigeard, les opérations menées dans le département auraient conduit à « l’anéantissement des 9/10e des rebelles ». A la tête du commando qui porte son prénom, Georges Grillot, alors capitaine, poursuit les opérations, après le départ de son chef, jusqu’au début des années 1960.

Opération du commando Georges

Analysant le contexte politique, l’historien note que la formation du commando « s’inscrit dans un contexte où l’armée française n’est pas du tout – ou très peu – préparée à la guerre révolutionnaire et subversive ». « Seuls quelques-uns de ses éléments, écrit-il, pour l’avoir pratiquée au Vietnam, sont conscients de son importance ; d’autant que, face à eux, le FLN forme ses jeunes recrues à la lutte des maquis et prépare les meilleurs d’entre eux à l’action politique, via son école des cadres de Larache ».

Plus intéressant, l’auteur raconte comment le commando a été créé. « Grillot, avec l’accord de Bigeard, développe son commando à partir d’éléments ralliés, comme il l’avait fait en Indochine. Il base son action sur la confiance. Tout commence lorsque, pour sonder leur fiabilité, il met sa vie en jeu en passant la première nuit parmi cinq prisonniers, dont Youssef Ben Brahim, chef de bande, qui était jusqu’alors retenu à Tiaret. Grillot laisse son pistolet automatique à portée des cinq Algériens. Resté sain et sauf, Grillot est certain, le lendemain, d’avoir gagné leur loyauté et leur respect. »

Grillot eut aussi recours au discours de propagande fondé sur « les espérances d’une Algérie nouvelle », et adoptant un slogan trompeur (« Chasser la misère ! »), parce qu’il savait que ses recrues étaient au départ des nationalistes, autrement dit des « idéalistes », comprendre qu’ils avaient tout de même un idéal. Ses premiers trophées s’appellent Ahmed Bettebgor, dit Smaïn, issu de l’école des cadres du FLN, et Youssef Ben Brahim, responsable du convoyage d’armes et de fonds entre le Maroc et les Wilayas III et VI. Il recrute, aussi en parallèle, d’anciens soldats de l’armée française déçus par leur position sociale et la situation générale de leur pays.

Après huit mois d’activité, le commando Georges compte une centaine d’hommes. Installé dans un camp spécial à Saïda, le groupe ne cesse de grossir pour atteindre 300 éléments fortement équipés, grâce au « dynamisme » de Youssef Ben Brahim. Le commando, au plus fort de son activité, disposera de près de 11 groupes (ou sticks) de 10 à 20 hommes chacun placés sous l’autorité d’anciens militaires élus. Calquant ses méthodes sur celles du FLN/ALN, la direction du commando crée le poste de commissaire politique, tout en confiant l’encadrement de ses membres à des hommes jugés dignes de confiance comme des chefs de douar ou des conseillers municipaux favorables à « l’Algérie nouvelle ». En même temps, pour donner à son groupe une apparence d’unité militaire « régulière », il instaure une formation militaire assurée par des officiers français. Cela dit, le commando Georges demeure, selon l’auteur, « une unité à part, loin de faire l’unanimité des militaires français et qui suscite bien des avis divergents ».

Evoquant les relations du général de Gaulle avec le commando Gorges, l’historien français atteste que lors de sa visite à Saïda, le 27 août 1959, où il a été reçu par Bigeard, le président français décora quelques membres algériens du commando. C’est dire que l’initiative du tandem Bigeard-Grillot était adoubée par les plus hautes autorités coloniales.

Adel Fathi

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