HISTOIRE MILITAIRE : L’espion de l’empereur Napoléon 1er à Alger : Vincent-Yves BOUTIN

CONTRIBUTION :PAR Maître Serge PAUTOT
Ancien coopérant en Algérie, docteur en Droit, avocat au barreau de Marseille, auteur de l’ouvrage

« France-Algérie, du côté des deux rives » 

On invoque toujours divers motifs  concernant le débarquement de troupes françaises le 14 juin 1830 dans la baie de Sidi- Ferruche. Pourquoi  la France est intervenue militairement en Algérie : le roi Charles X est à la recherche de popularité face à l’opposition, ou encore  la suite d’un contentieux financier  concernant des ventes de blé  et aussi à la suite d’une offense faite  au Consul de France, victime d’un coup d’éventail de la part du dey d’Alger,. On invoque aussi  que cette expédition a pour but de mettre fin à la piraterie et au trafic d’esclaves que les barbaresques pratiquaient  en méditerranée. Bref, beaucoup de raisons pour cette expédition sur les côtes algériennes.

Mais, il  faut cependant se souvenir de l’expédition en Egypte décidée par le Directoire en mai 1798 et le   général Bonaparte. Avec ses troupes  débarquent à Alexandrie, s’avance vers l’intérieur, les Pyramides et le Caire. Le 20 juillet, devant les pyramides il aura ces mots historiques : « du haut de ses pyramides vingt siècles vous contemplent » et proclamation en arabe : « on vous dira que je viens détruire votre religion. Ne le croyez pas. Répondez que je viens restituer vos droits, punir les usurpateurs, et que je respecte plus que les Mamelouks, Dieu, son prophète et le coran ». Le Général Bonaparte quittera l’Egypte, sera nommé Consul et se fera sacrer Empereur des français le 18 brumaire 1804. Mais, Napoléon premier, qui prend donc la tête de l’Etat français veut  réduire l’influence de la marine britannique en mer Méditerranée. Il  met en avant des objectifs philanthropiques et humanistes visant le littoral d’Alger, arguant de l’affranchissement et de la civilisation d’une vaste contrée qui, par sa position géographique est liée au bassin de la Méditerranée et appartient à l’Europe plus encore qu’à l’Afrique.

Sans doute aussi avec des visées de colonisation, rappelons l’expédition d’egypete. Alors, en 1808, l’empereur français envoie en Algérie un homme. Il l’envoie pour des raisons longtemps tues, avec pour seule mission de procéder à des relevés topographiques et militaires aussi précis que possible, susceptibles de faciliter un débarquement de l’armée française en Algérie. Les convoitises du monarque lui dictant alors de faire de la Méditerranée un lac français et de l’Algérie la voie royale pour gagner à moindre coût, le continent africain et ses légendaires trésors. La Revue française  Floréal An X , organe des membres de la Légion d’honneur » vient de publier une très intéressante étude  intitulée «  les origines compliquées du débarquement  des siècles plus tard des troupes française à Sidi Ferruch » et  d’évoquer  sous la plume du capitaine Robert Bayle, la mission du capitaine Vincent-Yves Boutin, l’agent secret de Napoléon 1er en Algérie. Nous donnons ci-après cette relation.

L’espion désigné, Vincent-Yves Boutin accomplit sa mission de repérage et rapporte une série de renseignements à l’empereur qui, ne pouvant plus assouvir ses désirs expansionnistes et de toute puissance sur le monde, laisse les précieux renseignements à ses successeurs qui en feront usage plus de 20 ans plus tard. Le plan d’invasion de l’Algérie finit par aboutir à ce qui sera un processus colonialiste des plus meurtriers et des plus dévastateurs jamais connu par l’homme, avec de tragiques prolongements sur tout le continent africain.

Vincent-Yves Boutin naît le 1er janvier 1772 dans un petit village de Bretagne. Son père, qui en était devenu maire, est massacré pendant « la terreur vendéenne », ces années de terreur sanguinaire qui ont fait suite à la révolution française de 1789. A 19 ans, V.Y. Boutin entre à l’école de guerre de Mézières. Lieutenant puis capitaine, il est repéré pour ses services et ses capacités peu communes en matière de relevés topographiques et de dessin. Il participe, en Europe, à plusieurs opérations militaires au cours desquelles son talent se dévoile et son uniforme s’alourdit de décorations et de galons.

Envoi en mission secrète

Napoléon premier écrit en avril 1808 à son ministre de la marine Decrès : « Méditez sur l’expédition d’Alger, tant sur le point de vue « mer » que sur le point de vue « terre ». Un pied sur cette terre d’Afrique donnera à penser à l’Angleterre… » Il instruit son ministre des Renseignements que l’émissaire secret devrait obtenir : « … description d’Alger et de ses environs, choix d’un port de débarquement, rôle des fortifications avec le lieu et le mode d’attaque, notices et croquis des treize forts qui défendent la ville, temps nécessaire à l’expédition pour prendre Alger ».

Le projet est clairement nommé, les objectifs clairement définis, la mission franchement esquissée ; et c’est V.Y. Boutin qui est désigné pour mener, en secret, l’opération de reconnaissance indispensable à toute opération d’invasion planifiée et qui vise à détruire l’autre.

Le 9 mai 1808, Boutin embarque pour Alger sous une fausse identité. Il se fait alors passer pour un parent du Consul de France à Alger Charles Dubois-Thainville. Au cours de la traversée, une rencontre malheureuse avec un navire anglais force l’embarcation française à faire escale en Tunisie. Et ce n’est que le 24 mai au soir que Boutin se retrouve à Alger. Le consul  Dubois-Thainville fait de son mieux pour faciliter la tâche à Boutin, ce même Dubois-Thainville qui, en décembre 1801, alors qu’il est revêtu des pleins pouvoirs à l’effet de traiter la paix la régence d’Alger, signe, au côté de Mustapha Pacha, un traité de paix entre les deux pays. Sitôt à Alger, Boutin, sans perdre de temps, se met au travail.

En ville, il fait mine de flâner comme n’importe quel touriste en quête d’exotisme, feignant de s’égarer au-delà des remparts de la ville ou des limites imposées aux étrangers. Pour Boutin, la démarche consiste à répondre à deux impératifs :

  • Identifier le meilleur point d’atterrissage après une étude minutieuse du littoral et du terrain,
  • Estimer les facultés d’endurance des troupes du dey et les capacités de résistance des fortifications d’Alger.

Et lorsqu’il déambule sur le littoral, il se munit d’un petit matériel de pêche qui lui confère un air débonnaire de vacancier oisif alors que ce matériel lui permet, près des falaises, de sonder les fonds marins et d’en mesurer les profondeurs. Avec beaucoup d’adresse, il observe, il questionne, il écoute, il lit, il analyse, il synthétise… Et c’est ainsi que jour après jour, il se fait une idée de plus en plus précise sur la ville, sa dynamique, ses fortifications, ses ressources, sa population. Il scrute la côte depuis Tamenfoust à l’est de la capitale, jusqu’à Sidi Fredj, à l’ouest, notant chaque détail susceptible de servir sa mission, s’empressant, sitôt arrivé le soir, dans sa chambre au consulat, de consigner chaque élément observé, chaque mesure prise ou déduite. Les notes, les croquis et les tableaux se suivent et ne se ressemblent pas. Son sens aigu du détail et son pragmatisme lui permettent d’établir une cartographie de la région d’une grande précision, largement aidé dans sa tâche par les relevés d’un autre « explorateur » britannique, l’ecclésiastique T. Shaw.

Ce dernier, établi quelques décennies pour répondre aux préoccupations de son maître, Boutin décrit avec force détails les protections de la ville, les sources, les chemins, les moyens militaires dont dispose le dey, les moyens de réduire les aides possibles des beys de Constantine, d’Oran et du Titteri ou encore comment appâter le bey de Tunis pour attiser des tensions dans l’est de l’Algérie dans le but de disperser les forces du bey de Constantine. Les points d’eau, les oueds, les ponts, rien n’échappe à l’œil et à la mémoire de l’espion. Tous les détails qu’il peut collecter auprès du consul ou lors de ses sorties dans ou hors de la ville sont consignés dans un carnet que complètent de nombreux dessins et croquis. Et c’est après environ deux mois d’investigations et de relevés, le 17 juillet 1808, que Boutin quitte Alger pour la France qu’il gagne après une traversée très mouvementée. Encore une fois, le navire qui le reconduit en France est attaqué par l’une des innombrables frégates anglaises qui infestent alors les eaux de la Méditerranée. Il ne rentre à Paris qu’à la fin du mois d’octobre de la même année après un périple des plus mouvementés et après avoir été forcé de se défaire d’une partie des relevés et dessins qu’il avait esquissés à Alger.

Espionnage le long des côtes d’Alger

De retour en France, Boutin reconstitue l’ensemble de ses relevés qu’il relate dans un document intitulé : « Reconnaissance générale de la ville, des forts et batteries d’Alger » par le chef de bataillon de génie Boutin, faite en conséquence des ordres et des instructions de S.Ex. Mgr Decrès, ministre de la marine et des colonies, en date des 1er et 2 mars pour servir au projet de descente et d’établissement définitif dans ce pays. Le premier paragraphe du rapport qu’il remet résume les préoccupations majeurs de l’espion : « De tous les objets à examiner pour l’établissement du projet en question, les deux principaux sont : le point de descente et la résistance qu’on aura ensuite à surmonter. La solution du premier article se trouvera dans un examen détaillé du terrain, et le deuxième sera éclairé par la description des fortifications et l’évaluation des forces du dey. Nous allons donc parler du terrain, puis des forts et des batteries ; nous passerons ensuite aux diverses autres questions ». Effectivement, plusieurs chapitres s’enchaînent. Quelques extraits éclairent de façon explicite sur la teneur du document élaboré par le sinistre espion visiteur.

Dans sa description des alentours de la ville d’Alger, Boutin prend en compte les moindres reliefs, les moindres cours d’eau, les moindres dénivellations. Il fait part de ses impressions quant au choix des points d’accès en terre algérienne. Il écrit : Environs d’Alger : « La chaîne est presque nulle entre le cap Matifou et le Fort de l’Eau ; elle ne se compose que de mamelons détachés entre lesquels il serait facile de passer dans la plaine de la Mitidja ; mais pour marcher ensuite sur la ville, il faudrait passer par l’Arrach qui pourrait être grosse après des pluies abondantes. La première de ces petites rivières est sans pont ; la seconde en a un en pierre que l’ennemi pourrait garder ou avoir coupé… »

Dans le paragraphe qui concerne le lieu présumé du débarquement, Boutin donne des indications très précises sur la région de Sidi Fredj : le rivage, les dunes, les monticules, la végétation etc. Il écrit : Point de débarquement : « … reste donc l’espace entre le cap Caxine, Sidi Ferruch et au-dessous et c’est vraiment là qu’il faut opérer. (…) Le rivage dans ce même espace est partout accessible ; il est sablonneux ou de terre très meuble. Il y règne dans certains endroits un petit cordon de dunes de 4 à 6 mètres d’élévation, mais l’atterrage est partout facile et les rampes, s’il en fallait, seraient l’ouvrage d’un moment. » La description du littoral se poursuit longuement et Boutin précise : « Dans toute cette partie, ill n’y a ni fortifications ni batteries, exceptée la seule tour de Sidi Ferruch qui ne mérite guère d’être comptée. Elle est carrée, son élévation est de 16 à 20 mètres au plus ; chaque face de 3 à 5 mètres armée d’une mauvaise pièce de canon ; cette tour est vieille et ne résisterait pas à la plus légère canonnade. »…

Avant de procéder à un descriptif minutieux de chacun des forts qui protègent la rade d’Alger, Boutin commence par une longue et riche introduction d’un chapitre intitulé : Fortifications, lieu et mode d’attaque : « … les Algériens prétendent avoir 1743 pièces en batteries. Quoique nous soyons loin de ce compte, il faut convenir qu’il y en a un nombre très important, généralement de gros calibre, surtout les pièces du rez-de-chaussée de la marine qui sont de 24, 36, 48 et au-dessus. Attaquer par la rade c’est donc affronter à la fois tous les dangers et toutes les difficultés… » Par la suite, pour décrire un à un les forts ; Boutin étaye son propos de nombreux dessins : Fort du camp Matifou, Fort de l’Eau, Fort Neuf de Bab Azzoun, Château de l’Empereur, Ville, Fort des Vingt-quatre heures ou de Bab el oued, Fort des Anglais, Fort de la Pointe Pescade, batteries simples.

Il aborde par la suite un nouveau chapitre intitulé « Points fortifiés, outre les précédents et auxquels n’aurait affaire que par la suite » pour parler des protections des villes comme Constantine, Tlemcen, Maskara, El-Callah, Zammorah, Biskra. Il décrit les murailles, les fortifications, les canons, les garnisons… Tous ces renseignements vitaux pour les militaires sont les bienvenus et permettent ainsi aux troupes d’infanterie française de débarquer sans problèmes sur la plage de Sidi Ferruch.

Alger sera attaquée et conquise parce que ses protections d’artillerie ont été prises d’assaut par derrière. On lit souvent dans des commentaires ou des écrits de soi-disant « sachants » le terme Algérie comme si à l’époque il s’agissait d’une nation, munie d’un gouvernement, or il y avait des représentants de la Turquie à Alger, à Tunis, à Bône qui payaient tribut au Calife de Bagdad, il s’agissait simplement de l’appellation d’une cité appelée « El Djesair » les Iles en français.

L’appellation Algérie destinée à couvrir tous les territoires occupés par l’armée française a été utilisée la première fois par un courrier officiel daté du 14 octobre 1839 Secrétaire d’Etat à la Guerre adressé au Général Valée gouverneur général, créant ainsi  l’Algérie.

Une rue porte son nom à Alger

Longtemps méconnu, Vincent-Yves Boutin n’a fait l’objet que de rares et parcimonieux hommages. Pendant la période coloniale une toute petite rue de la casbah d’Alger est appelée « rue Boutin » sans même préciser son grade ce qui peut entraîner quelques quiproquos. En 1838, un monument mémorial, connu de la population sous le nom du Boutin, est construit à Dely Ibrahim sur un plateau dominant le Sahel d’où la vue s’étend jusqu’à la mer. Il a la forme d’un minaret d’environ 20 mètres de haut et comporte initialement une plaque explicative. Classé monument historique en 1956, il subit en 1980 le contrecoup du séisme d’El Asnam et est depuis lors incliné. Faute d’entretien il tombe en décrépitude dans les années 1990 malgré le fait qu’il se trouve dans un jardin public. A Nantes et au Loroux-Bottereau existe une rue Colonel Boutin. En Algérie un village de l’Oranais s’appelait Boutin pendant la période coloniale.

L’ouvrage « Guide et plans d’Alger » édité par Agir Plus Editions , mentionne toujours l’appellation «  rue Boutin  Dely Ibrahim » ;

Bibliographie :

  • Outre l’article ci-dessus du capitaine Bayle, Les origines compliquées du débarquement des troupes françaises à Sidi Ferruch, on lira avec intérêt :
  • Léo Berjaud. Boutin agent secret de Napoléon 1er et précurseur de l’Algérie Française. Paris. Frédéric Chambriand. 1950

Comporte une annexe de 43 pages reproduisant le texte intégral du rapport de V.Y. Boutin (sans les cartes) intitulé « Reconnaissance générale des villes, forts et batteries d’Alger, des environs, etc… faite en conséquence des ordres et instructions de son Excellence Monseigneur Decrès, ministre de la marine, en date des 1er et 2 mai pour servir au projet de descente et d’établissement définitif dans ce pays par le chef de bataillon Boutin. (Arch. Guerre)

  • Jean Marchioni (préf. Jean Tulard). Boutin : le « Lawrence de Napoléon, espion à Alger et en Orient, pionnier de l’Algérie française » essai biographique. Nice. Gandini 2007
  • Frédéric Meyer : Boutin Vincent-Yves. Colonel d’Empire, France-Empire 1991
  • Rapport du chef de bataillon Boutin au ministre de la marine et des colonies

Capitaine Robert Bayle, Revue Floréal An X – Eté 2019

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