Exhérédation des femmes kabyles : Tout a commencé à Djemâa Saharidj

Lorsqu’on évoque la question de l’héritage chez les Kabyles, revient la question de l’exhérédation des femmes kabyles. Si, de nos jours, cette pratique n’est pas généralisée, elle existe toujours dans certaines tribus et villages. Mais quelle est l’origine de cette « loi » ?

Tout commence du temps de la Régence d’Alger. Avec la guerre de course instituée en Méditerranée, au lendemain des premières croisades, des Kabyles pour subvenir aux besoins de leurs familles louent leurs services aux Raïs corsaires d’Alger. Malheureusement, beaucoup sont faits prisonniers et jetés dans les geôles espagnoles. Dans les villages de Kabylie, il est de coutume de considérer les hommes pris par les corsaires comme morts. Une fois le temps des lamentations passé, les « veuves » devenues libres ont, nombreuses été à se remarier.

Mais voilà, coup de théâtre : en 1768 un traité est signé entre la Régence d’Alger et le royaume d’Espagne qui conduisit à la libération de quelques 1200 prisonniers parmi eux de nombreux Kabyles. En revenant dans leurs villages, quelle ne fut leur surprise de retrouver leurs femmes mariées à d’autres hommes. Ces dernières avaient bien évidemment emporté avec elles leurs biens permettant ainsi à des « étrangers » d’en disposer. « Triste situation pour l’esclave qui ne revenait à la liberté que pour se voir dépossédé de son bien, chassé de son foyer. Cette liberté dut lui paraître bien amère », disait Boulifa.

Cela ne fut pas sans conséquence puisque des conflits prenant parfois des allures de vendettas éclatèrent entre les familles, les âarouch et villages. Pour les sages de la région, il fallait apaiser les colères et trouver des solutions pour remédier à cette situation pour le moins unique.

Un conclave est alors convoqué par l’un des descendants des Ath Lqadi Boukhtouche, auquel participent plusieurs tribus dont les Ath Fraoussen, Ath kKhellili, les Ath Bouchaïb…etc

La réunion qui eut lieu vers la fin de l’année 1768 se tient sur la placette du village de Djemâa Saharidj, à l’ombre d’un olivier centenaire. Il semblerait que des conclaves similaires furent tenus dans d’autres régions de Kabylie, notamment à l’Arbâa (tribu des Att Irathen), Ouacif (confédération des Ath Betroun) et les Fliki (chez les Iâazouguen).

Après d’âpres discussions, il sera décidé de « l’exhérédation des femmes, comme mesure préventive des conflits ravageurs, mais à charge que celles-ci, en cas de divorce, puissent retrouver leur foyer paternel, et recouvrir pleinement du droit d’héritage tant qu’elles demeurent veuves. Si elles se remarient, elles perdent de fait leurs droits d’héritage.
Alors, pour sceller cet accord « confédéral » et mémoriser les actes de ce conclave, une « pierre salique » fut alors dressée sur la place du Marché ».

Il faut savoir que cette loi n’est pas immuable puisqu’en 1818, lorsque la peste ravagea la Kabylie, la Djemâa d’Ath Lahcene (tribu des Beni Yenni) décida d’accorder à la femme ses droits successoraux. Il fut, en effet, décidé que « quand un homme meurt sans postérité mâle, mais laisse soit des filles, soit des sœurs, une mère ou une veuve, à condition que celle-ci reste au domicile conjugal, le tiers de la succession du défunt leur est attribué… ». 

A noter que « la coutume admet que la femme dans le besoin a droit à l’usufruit d’une partie (généralement 1/3) des biens de son père ou de son mari. Entre autres procédés utilisés, la constitution des habous (ayant pour dernier dévolutaire une institution pieuse, zaouia) semble avoir la préférence des « testeurs ». Il est cependant précisé que le bénéficiaire ne doit pas quitter la maison du « De Cujus ».

Si, d’aucuns considèrent, cette loi comme injuste et en totale contradiction avec le texte coranique qui accorde à la femme la qualité d’héritière, dans la Kabylie d’aujourd’hui, l’application de droit coutumier n’est pas en passe d’être abandonné. Il existe, certes, des exceptions à la règle mais le rétablissement de la femme dans ses droits à l’héritage reste un chemin long et ardu.

Hassina Amrouni

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