Djemâa Saharidj, le village aux 99 sources

Situé à une trentaine de km à l’Est de Tizi-Ouzou, le chef-lieu de wilaya, le village de Djemâa Saharidj, dépendant de la commune de Mekla compte une histoire millénaire.

Les habitants de la région ou du reste de la Kabylie désignent le village sous le nom de Djemaâ N’Saridj qui peut être traduit par « « le vendredi (ou « l’assemblée ») du bassin », renvoyant ainsi au marché hebdomadaire qui se tenait jadis sur une grande place où trônait au centre une fontaine à bassin. La place a gardé à ce jour le nom de Ssuq Aqdhim (le Vieux Marché).

Connue pour être le centre traditionnel des Ath Fraoussen, cette célèbre tribu qui, selon Ibn Khaldoun ou Saïd Boulifa descendrait des Fraxinenses, tribu numide antique qui s’est courageusement dressée contre les Romains. Cependant, ils ne parviennent pas empêcher la toute puissante armée romaine d’installer dans la région, à partir du IIIe siècle de notre ère, une garnison militaire. Au fil des siècles, la cité accueille une population importante constituée de militaires et d’autochtones. Selon Ptolémée, la cité s’appelait Bida, sur d’autres documents historiques de l’époque antique comme La Table de Peutinger, elle était désignée sous le nom Syda, tandis que dans l’Itinéraire d’Antonin, elle était citée sous l’appellation de Bidil. Tout au long des siècles voire des millénaires, des chercheurs se sont penchés sur cette partie de notre vaste territoire.

En 1969, Jacques Martin explique que c’était « un relais nécessaire sur la route intérieure reliant Dellys à Bejaïa, mais un relais où vivait une population romaine et autochtone, relativement nombreuse et prospère, sous la protection d’une garnison permanente, sans doute à l’abri de défenses. » 

Continuant à livrer ses secrets au fil des époques, on saura ainsi, que la région qui a embrassé l’islam comme religion après l’arrivée des Arabes a d’abord été christianisée. On évoque pour cela cette réunion des évêques organisée en 484 par le roi vandale Hunéric, à laquelle participe un dignitaire de la tribu des Ath Fraoussen, surnommé Campanus, qu’ils disaient évêque de Bida.

Après le départ des Romains, les Vandales font un passage dans la région avant que les tribus autochtones ne retrouvent une relative sérénité.

Avec l’avènement de l’ère des foutouhates islamiques, les habitants de la région adoptent cette religion et, au fil de l’histoire, va se développer un islam maraboutique que renvoient les origines de plusieurs familles du village comme les Issehnounen qui se rattachent à Sidi Sahnoun. 

Au XVIème siècle, les Ottomans deviennent les nouveaux maîtres du pays. Les tribus kabyles résistent fortement à l’arrivée de ce nouvel occupant.  C’est notamment le cas, en 1601, lorsque Süleyman Pacha, alors à la tête de la Régence d’Alger, envoie ses troupes en Kabylie. Arrivées à Djemâa Saharidj, elles rencontrent des combattants farouches qui leur font rebrousser chemin. Cinq années plus tard, son successeur, Mustapha Pacha, parvient à acheter la garnison du village et à s’y établir.

Le temps à Djemaâ Saharidj continue à s’écouler, partagé entre des périodes de paix et d’autres faites d’affrontements belliqueux, ce qui finit par diviser la Grande Kabylie pendant une très longue période.

Cela ne changera pas durant l’occupation française où le village sera en de nombreuses reprises l’objet de menaces d’opérations militaires. En 1844, le général Coman, à la tête d’une expédition militaire, s’ébranle de Dellys et remonte pour la première fois la vallée du Sebaou. Dépassant Tizi-Ouzou, la colonne arrive au village de Tamda qu’elle détruit, rase les orangeraies alentours avant de poursuivre son chemin, direction Djemâa Saharidj. Ayant eu vent de l’arrivée de soldats de l’armée coloniale, les villageois désignent une délégation parmi les hommes du village pour engager des pourparlers afin d’éviter la destruction de leurs maisons, au prix d’un semblant de soumission. Estimant sa mission remplie, le général retourne ensuite à Dellys.

 

1871, attaque contre le village

Au mois de mai 1871, deux mois après le début de l’insurrection d’El Mokrani, des combattants algériens sont rassemblés à Djemâa Saharidj. Ayant eu vent de cette précieuse information, le général Lallemand décide d’« aller donner une leçon aux rebelles ». Mal lui en prit car, arrivée au village, la colonne subit un véritable camouflet et se retrouve contrainte de battre en retraite au risque d’accuser d’importantes pertes humaines.

En 1872, alors que tout le pays est sous domination coloniale, y compris la Kabylie pourtant connue pour être une terre rebelle, les Jésuites fondent au village de Djemâa Saharidj un poste qui sera abandonné quelques années plus tard. Les Pères blancs le reprennent en 1883, puis le confient aux Sœurs blanches en 1886, avant de s’y réinstaller en 1920. En parallèle, Djemâa Saharidj fera partie des cinq villages de Grande Kabylie -avec Tamazirt, Tizi Rached, Taourirt Mimoun et Mira- à voir s’ouvrir une école laïque dite « école ministérielle », initiée sous le gouvernement Jules Ferry et où seront recrutés des enseignants « Kabylophiles ».

La population autochtone accueille avec méfiance et indignation cet établissement scolaire d’autant que les autorités locales ont procédé au préalable à la fermeture des écoles coraniques et des zaouïas. L’hostilité ambiante finit par faire capoter ce projet.

Quelques décennies plus tard, le peuple algérien, comme un seul homme s’engage dans une longue et sanglante guerre pour se libérer du joug colonial. Djemâa Saharidj va voir mourir en martyrs quelques-uns de ses plus valeureux enfants. L’idéal de la liberté valait ce sacrifice.

Hassina Amrouni

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