A l’origine était Tachentirt
Histoire de la ville de Draâ El Mizan

Par Hassina AMROUNI
Publié le 03 sep 2019
Draâ El Mizan, pour ceux qui ne la connaissent pas, est une commune de Grande Kabylie, située à quelque 40 km au sud-ouest de Tizi-Ouzou, le chef-lieu de wilaya.

Si de nombreux documents historiques situent son origine à l’époque turque, d’autres évoquent des contacts entre la population locale et les troupes de l’empire romain.
Selon Ammien Marcellin, l’un des plus grands historiens de l’antiquité tardive, l’Afrique septentrionale était, en effet, entre 287 et 297 après J.-C., le théâtre de grandes révoltes. Au cours de ces événements, les Quinquegentiens jouent un rôle important, en menant des attaquent frontales contre des colonies romaines en Numidie. Cette confédération berbère ayant habité la région au IIIe siècle était – toujours d’après Ammien Marcellin – constituée de cinq peuplades, en l’occurrence les Tyndenses, les Massinissenses, les Jubaleni, les Jesalenses et les Isaflenses, plus connus sous le nom des Iflissen. Elles occupaient toute la région de Draâ El Mizan.
Les Romains s’apprêtent à riposter aux attaques des peuplades berbères mais la mort de l’empereur Emilien, suivie de la succession impériale va influer sur la suite des événements. De ce fait, la guerre durera neuf longues années, suite à quoi, la confédération des Quinquegentiens finira par être dissoute et les tribus repoussées dans leurs terres natales.
Les Quinquegentiens reviennent à la charge quelques années plus tard mais là encore, leur victoire sur les troupes romaines ne sera que relative puisque Maximien Hercule lance une offensive sanglante sur les tribus berbères qui se retranchent dans leurs montagnes avant de pratiquer ce qu’on appelle « la politique de la terre brûlée ». Dispersés et déportés, les Quinquegentiens finissent par disparaître.
Si l’Histoire de la région reste floue et très peu documentée concernant les siècles qui ont suivi le départ des Romains, on sait, en revanche, que les Turcs seront confrontés à l’hostilité et au rejet de la population kabyle laquelle, par le biais de sa tribu des Iflissen, va imposer sa voix au nouvel occupant. Entre 1567 et 1568, l’empire ottoman installe des beys à Constantine, aussi, pour se rendre dans l’Ouest du pays, ils empruntaient l’une des routes traversant les villages de Tizi Nath Aïcha, l’actuelle Thénia puis Chabet El Ameur, Tachentirt (Draâ El Mizan). Ce qui n’était pas du goût de la population autochtone.
En 1595, un fort turc y est érigé au grand dam des habitants de la région. Selon un texte explicatif paru dans les colonnes de la Revue Africaine, on apprendra que c’est de là que le nom de « Tachentirt» deviendra Draâ El Mizan (fléau de la balance) en référence au nom d’une crête, que l’on appliqua plus tard à la redoute bâtie en 1951, sur les pentes de Tachentirt ».
Dès lors, les Turcs seront confrontés à l’ire populaire et plusieurs batailles émailleront cette présence forcée sur ces contrées de Kabylie. Ainsi, après les batailles de 1767 et 1768 dont on ne saura pas plus, un énième affrontement armé opposera en 1796 les deux camps dans la vallée de Boghni, à la suite de la construction d’un fort dans cette région par le Bey Mohammed. Ce dernier fit par ailleurs venir de la Mitidja une tribu de « nègres » affranchis désignés sous le nom de « Abid » qui, du reste, lui vouaient une totale soumission et dévotion. D’ailleurs, l’endroit qui se trouve aujourd’hui aux alentours d’Aïn Zaouia, a gardé le nom de Tighilt Laâbid (le col des nègres) en référence à cette période de l’Histoire de la région.
Quelques décennies plus tard, l’Algérie est passée entre les mains du colonisateur français. Ce dernier, après avoir conquis plusieurs régions du pays arrive vers 1844 dans la région de Draâ El Mizan. Le général Bugeaud après le massacre de la tribu des Nezlioua et l’incendie de tout leur village, vint y installer un campement. La région connaît alors une accalmie relative avant que n’éclate en 1851 une nouvelle révolte populaire contre la présence française menée par Cherif Boubaghla. Ce dernier, pour montrer son rejet de ce nouvel ordre colonial, s’attaque aux propriétés du marabout Sid Ali Cherif, chef de la zaouia d’Ichellaten et bachagha, en signe de représailles pour son soutien à la France. L’armée coloniale résiste et recourt aux gros moyens, ce qui contraint Boubaghla à se réfugier dans les villages voisins, cependant il ne s’avoue pas vaincu pour autant. Peu après, il revient à la charge en attaquant Ichellaten mais l’ennemi, plus nombreux et plus lourdement armé, parvient à défaire Boubaghla et ses hommes qui se replient sur le aârch des Ath Mellikèche. C’est là que le chef révolutionnaire établit son nouveau centre d’opération et c’est à partir de cette zone de repli qu’il mène des attaques sporadiques contre les Français. Mais ces derniers finissent par le contraindre à se replier vers le nord des montagnes du Djurdjura, ce qui ne fit que servir la cause de Boubaghla qui parvint ainsi à faire rallier d’autres tribus locales à sa cause légitime.
Le 18 août de la même année, un affrontement aura lieu à Boghni au cours duquel Boubaghla réussira à défaire un détachement de l’armée coloniale. Dans un esprit de revanche, le général Pélissier va, un mois durant, multiplier les ordres à ses hommes pour tenter de venir à bout de leurs adversaires. Boubaghla, après son retour à Ath Mellikèche, va toucher les populations de la Kabylie maritime et les convaincre de la justesse de sa cause. Aussi, le 25 janvier 1852, la France mobilise pas moins de 3000 fantassins pour pouvoir rouvrir la route entre les villes d’El-Kseur et Bejaïa. Boubaghla ne lâche pas prise, il continue à rallier les populations autour de son actions révolutionnaire jusqu’à ce 19 juin 1852, date à laquelle, il est blessé à la tête au cours d’un combat qui se déroula au village Tighilt Mahmoud (près de Souk El Tenine).
A la mort de Boubaghla en 1854, c’est Si El-Hadj Amar qui lui succède à la tête des révoltes en Kabylie. A ce titre, il mène une attaque en août 1856 contre les troupes coloniales positionnées à Draâ El-Mizan mais lorsqu’il décide de marcher sur la capitale, les Français l’apprennent et anticipent cette action qui sera mise en échec par les troupes du lieutenant Beauprètre, renforcées par les troupes du fort et les contingents des tribus.
Quelques années plus tard, c’est un autre chef révolutionnaire qui va donner une leçon de courage et de bravoure à la France, en l’occurrence Cheikh El Mokrani. Menant une sanglante et héroïque révolte en mars 1871 avec le soutien effectif de toutes les tribus de Kabylie. Là encore, Draâ El-Mizan ne sera pas en reste.

Draâ El-Mizan à l’aune
du militantisme

A partir du XXe siècle, l’Algérie rentre dans une nouvelle ère d’agitation politique. Les militants s’engagement sur le terrain, œuvrant à une prise de conscience populaire. Draâ El-Mizan comptera, elle aussi, entre 1937 et 1954 plusieurs figures militantes au sein du Parti du peuple algérien (PPA), à l’image de Krim Belkacem, Ali Ami, Belkacem Bestani ou encore Mohand Aouchiche.
Par ailleurs, cette commune s’inscrira en première ligne lors de la nuit du 1er novembre 1954, en entrant de plain-pied dans une révolution qui allait durer sept longues années. Durant cette guerre pour la libération de l’Algérie, Krim Belkacem, secondé par Amar Ouamrane, Saïd Mohammedi et Salah Zaâmoum va lancer des opérations armées à Draâ El-Mizan et Azazga.
Et lorsque le général Challe lance son sinistre plan éponyme entre le 22 juillet et fin octobre 1959, ainsi que la célèbre « opération jumelles » afin de venir à bout de la révolte algérienne, toute la Kabylie est touchée, y compris Draa El-Mizan.

Hassina Amrouni

Sources :
http://iflisen2008.over-blog.com/article-histoire-de-tachentirt-ex-dra-e...
*Ammien Marcellin, Jornandès, Frontin (Les Stratagèmes), Végèce, Modestus, traduction en français sous la direction de Paul Nisard, J.J. Dubochet, Le chevalier et Comp. Éditeurs, Paris, 1849.