Une guerre larvée

Par Fateh Adli
Publié le 03 sep 2019
Pourquoi les relations supposées solides et scellées entre Ahmed Ben Bella et Houari Boumediene se sont-elles brusquement dégradées, alors que les deux hommes s’étaient promis de rester soudés pour faire face à des adversaires de plus en plus coriaces et déterminés ? C’est la question que se posent encore nombre d’historiens et chercheurs pour essayer de comprendre ce recours aussi inexpliqué qu’inattendu à la manière forte, c’est-à-dire au coup d’Etat.
Unité d’artillerie de l’armée algérienne des frontières - Tunisie 1959
De dr.  à g. le commandant Smain Mahfoud , le commandant Amer Mellah, , le colonel Tahar Zbiri  et le commandant Mohamed Salah Yahyaoui
Colonel Tahar Zbiri.

Depuis l’investiture d’Ahmed Ben Bella comme président du Conseil et chef du gouvernement, le 27 septembre 1962, puis comme président de la République, le colonel Houari Boumediene devenait naturellement deuxième homme fort de l’Etat, en sa qualité de vice-président du gouvernement et de ministre de la Défense, tout en restant chef d’état-major d’une armée forte de 35 000 hommes, bien équipée et bien formée, grâce à une réorganisation des unités qu’il avait déjà entamée avant le déploiement de «l’armée des frontières». Boumediene avait également l’avantage d’avoir sous sa férule les puissants services de renseignements (Sécurité militaire), héritiers d’un MALG totalement restructuré depuis la neutralisation de son chef historique, le colonel Boussouf. Ce qui lui permettait de s’imprégner de la réalité de tous les secteurs d’activité, civils et militaire, et de renforcer son autorité et son ascendant sur les sphères de décision au niveau de l’Etat et des instances exécutives.
Cette ascension fulgurante n’était pas du goût du chef de l’Etat qui ne voulait rien céder de ses prérogatives. Les dissensions se creusaient alors entre les deux dirigeants, jusqu’arriver au point de rupture. Occupant le terrain politique, Boumediene contestait désormais de plus en plus ouvertement la conduite de son allié, qu’il accusait d’«aventurier» et d’«autocrate». Il est vrai qu’au-delà des luttes de chapelles, l’armée nationale se trouvait, malgré elle, confrontée à des conflits armés qui la déstabilisera pendant longtemps, à l’image de la rébellion du FFS de 1963 à 1965 qui a fait des centaines de victimes dans les deux camps, et où les troupes de l’ANP étaient amenées à se déployer en Kabylie pendant un an et demi. Il y a eu, aussi, la dissidence du colonel Mohamed Chaâbani dans l’ex-Wilaya VI (Sahara), qui viendra aggraver le fossé entre les deux hommes. Et ce qui va porter le conflit à son paroxysme, la constitution d’une «milice» loyale à Ben Bella, afin d’appuyer son pouvoir, fera sortir le commandement de l’ANP de ses gonds, en accusant notamment l’armée égyptienne de lui fournir secrètement des équipements et des armes.
Loin du tintamarre de la politique, le colonel Boumediene s’attela à réorganiser et à moderniser l’ANP en faisant appel aux Soviétiques. Il prit sur lui d’intégrer les anciens officiers déserteurs de l’armée française dans la gestion de l’armée, en nommant par exemple, un d’entre eux, le commandant Abdelkader Chabou, au poste stratégique de secrétaire général du ministère de la Défense. Pendant ce temps, Ben Bella s’évertue à réduire l’influence politique grandissante de son rival, en poussant, un à un, les ministres qui lui étaient fidèles, à l’image de Medeghri, Chérif Belkacem ou Kaid Ahmed, à la sortie. L’ultime provocation fut la révocation, le 28 mai 1965, d’Abdelaziz Bouteflika de son poste de ministre des Affaires étrangères, auquel il venait d’être désigné en remplacement de Mohamed Khemisti, assassiné trois semaines plus tôt devant l’Assemblée nationale à Alger. Sans doute maladroit, Ben Bella, déjà chef du gouvernement et secrétaire général du FLN, accumule les fonctions en s’attribuant les portefeuilles de l’Intérieur, des Finances, de l’Information et bientôt des Affaires étrangères. Ce jour-là, le colonel Boumediene représentait l’Algérie à la conférence des chefs de gouvernement arabes au Caire. Alerté par Bouteflika, il rentre aussitôt à Alger et réunit les ministre mécontents, que certains historiens aiment désigner par «le clan d’Oujda », tout en élargissant le cercle au groupe des anciens officiers de l’ALN, comme le colonel Tahar Zbiri, ancien commandant de la Wilaya I et chef d’état-major de l’ANP depuis 1963, et le colonel Saïd Abid, chef de la 1re Région militaire de l’Algérois, Ahmed Draïa, responsable des CRS et futur DGSN de 1965 à 1977, les capitaines Salah Soufi et Abderrahmane Bensalem, de l’ancienne Base de l’Est, Abdelaziz Zerdani, ancien officier de la Wilaya I et futur ministre des Travaux publics sous Boumediene. Tous étaient d’accord pour destituer Ben Bella décrit comme un « tyran » et un « dictateur ». Le moment choisi était la veille du sommet afro-asiatique prévu à Alger, au cours duquel le président Ben Bella devait apparaître comme l’un des principaux leaders du Tiers-Monde, aux côtés des Tito, Nacer et le chinois Zhou Enlai.
Un plan a été mis au point pour mettre fin au règne de Ben Bella, en prenant soin d’éviter des actes de violence. En effet, hormis quelques escarmouches à Annaba (dont on ignore le nombre de victimes exact), le renversement de Ben Bella qui intervient le 19 juin se fit globalement sans grande violence. Ce jour-là, les citoyens étaient surpris de voir des chars et des soldats postés à tous les points stratégiques de la capitale, les émissions de la radio nationale étaient remplacées par des musiques martiales et des communiqués diffusés en boucle, et les communications téléphoniques étaient coupées pendant quarante-huit heures. Mais les choses sont très vite revenues à la normale.
C’est ainsi que Boumediene devient le nouvel homme fort de l’Algérie, à la tête d’un Conseil de la Révolution assumant tous les pouvoirs, tout en maintenant son poste de ministre de la Défense et de chef suprême des armées. Il s’est engagé à combattre l’autoritarisme et l’absolutisme, mais son bilan de treize années à la tête de l’Etat révélera d’autres facette de l’homme.
Adel Fathi