Ce qu’en dit Houari Boumediene

Par Fateh Adli
Publié le 04 sep 2019
Interrogé par des médias internationaux quelques jours après avoir renversé le président Ahmed Ben Bella, le colonel Houari Boumediene s’est farouchement défendu d’avoir fait un coup d’Etat ou d’avoir voulu se venger personnellement contre son ancien «frère d’arme».
Char de l'armée nationale des années 1960

P our le Conseil de la Révolution, selon le puissant ministre de la Défense que fut le colonel Boumediene, la plus grave erreur commise par le chef de l’Etat, Ahmed Ben Bella, est d’avoir gelé «la formation d’un parti révolutionnaire d’avant-garde regroupant l’ensemble des militants pour l’édification d’une nouvelle Algérie indépendante sur la base d’un véritable socialisme », entravé «la constitution d’un Etat algérien révolutionnaire», empêché «toute tentative de réforme radicale des appareils administratifs», et d’avoir écarté ou éliminé les éléments ayant contribué positivement à la révolution», en permettant à des «opportunistes » et à des « contre-révolutionnaires » de s’emparer des centres de décision et de s’enrichir au détriment du peuple. L’instance de direction de l’époque accuse également Ben Bella et son régime d’avoir «bafoué les libertés des citoyens» par des arrestations arbitraires, la pratique de la torture et d’avoir « dilapidé les deniers publics ».
Autres griefs portés contre le régime d’Ahmed Ben Bella : l’échec de la politique économique et agricole, à cause de « l’interventionnisme » de Ben Bella et sa tendance à occulter ses erreurs accumulées. Ben Bella est surtout accusé d’avoir dévié de la ligne directrice de la Révolution, qui est la direction collégiale, pour imposer « un pouvoir personnel et autocratique », qui était banni par la Révolution du 1er Novembre 1954, «en brisant le zaïmisme de Messali Hadj et en dévoilant son danger pour le peuple algérien et son destin».
Houari Boumediene ne considérait pas le mouvement du 19 juin 1965 comme un coup d’Etat militaire, malgré la descente de chars dans les rues, arguant que l’armée algérienne n’était pas une armée de métier. « Nous sommes avant tout, dira-t-il, des militants fils de paysans et d’ouvriers, des intellectuels et des patriotes honnêtes qui ont pris les armes sans formation préalable, ni expérience militaire traditionnelle, pour combattre l’occupant. Tous ceux-là étaient formés par l’Armée de libération nationale pendant la guerre de Libération, dont est issue l’Armée nationale populaire. Ce sont ces combattants et ces militants révolutionnaires qui ont cru en une Algérie pour les Algériens. Et c’est cette foi en eux qui les a amenés à prendre les armes au nom du peuple. Ils n’ont décidé de rétablir la légitimité révolutionnaire et ses principes populaires qu’après avoir eu la conviction que la révolution pour laquelle sont morts un million et demi de martyrs était menacée de déviation. C’est pourquoi, cela n’est pas un coup d’Etat militaire, mais plutôt un acte de foi envers leur peuple».
Boumediene poursuit sa dissertation, en répondant aux interrogations somme toutes légitimes de la presse et de l’opinion publique : « Oui, les chars sont descendus dans certaines rues, pour seulement une durée de 24 heures, pour parer à d’éventuelles tentatives de sabotage. Pour preuve, ils se sont retirés dès que les perturbateurs avaient pris la fuite par peur du peuple et de la volonté irrésistible ». Il témoignera qu’après le coup d’Etat, il n’y a eu ni état d’urgence ni couvre-feu dans le pays et que seules cinq personnes ont été arrêtées, suite à la libération de quelque 2 500 anciens prisonniers, jurant aussi qu’aucune organisation de masse ou civile n’a été dissoute au lendemain du coup d’Etat. Ces cinq personnes sont : Ahmed Ben Bella, Hadj Benalla, Abderrahmane Cherif, Mohamed Harbi et Mohamed-Seghir Nakkache.
Boumediene se targue aussi du fait que ce jour-là, en Algérie, près de 600 journalistes parcouraient le pays pour couvrir la fameuse Conférence afro-asiatique et qu’ils n’avaient remarqué aucune apparence ou action militaire. «Et puis, le mouvement du 19 juin aurait-il pu réussir ou résister un moment s’il s’agissait d’un coup d’Etat militaire contre les intérêts du peuple algérien et son édification socialiste et démocratique ? », se demande Boumediene.
A propos des cinq prestigieux détenus, le président du Conseil de la Révolution, Houari Boumediene insiste que leur arrestation n’était pas pour leur idéologie socialiste : «Nous étions contre l’illégitimité et la torture à l’époque de Ben Bella, et après le mouvement, nous le sommes encore davantage. L’ère de la torture et de la détention inhumaine est révolue dans notre pays qui a tant souffert des exactions du colonialisme.» Et d’assurer : « La légitimité de la révolution socialiste s’impose à tous sans distinction ni discrimination. Nous ne prenons aucune mesure contre quiconque n’est pas d’accord avec nous. Chacun a le droit d’avoir son opinion. Mais si cette divergence d’opinion se mue en action destructive, à de la subversion effective ou en mouvement secret, nous la combattrons avec fermeté et résolution. Cela dit, la voie de la révolution est ouverte à tout le monde sans distinction et les disputes d’opinion est nécessaire, parce qu’elles sont la garantie de la démocratie, à l’intérieur du cadre légal de la révolution socialiste et de son parti d’avant-garde, qui est composé et organisé sur la base de la volonté des militants (...) »

Adel Fathi