Ce qu’en dit Ahmed Benbella

Par Fateh Adli
Publié le 03 sep 2019
Le président Ahmed Ben Bella s’est à plusieurs fois exprimé sur les événements qui avaient présidé à sa destitution le 19 juin 1965. Dans tous ses témoignages, il donne l’impression de n’avoir jamais pardonné à ceux qui l’avaient renversé trois ans après son avènement à la tête de l’Etat dans l’euphorie de l’Indépendance. Mais, à chaque fois il se garde de trop personnaliser le problème et de placer le conflit dans l’incompatibilité historique entre « le pouvoir civil » et « le pouvoir militaire ».
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Lorsqu’à sa sortie de prison en 1980, on lui a demandé son avis sur les auteurs du coup d’Etat du 19 juin 1965, qui avaient promis aux Algériens de publier un
« livre blanc », Ahmed Ben Bella a répondu : « Je n’ai pas le droit de dire au peuple algérien ce qu’il sait et ressent chaque jour, et ne leur demanderais pas un « livre blanc », parce que le peuple algérien le sait bien au fond de lui. Je ne suis qu’un citoyen algérien et un militant du Parti du peuple populaire, puis du Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques, puis moudjahid dès le Premier novembre et militant du Front de libération nationale... ». Concernant le mouvement du 19 juin, Ben Bella déclarera sur un ton amer : « N’ont-ils pas promis au peuple algérien d’instaurer l’Etat de droit et de respecter toutes les institutions politiques et législatives existantes? Où est l’Etat ? N’ont-ils pas mis fin à l’Assemblée nationale populaire, au Comité central et au Bureau politique ?», s’interrogeait-il en faisant allusion à Boumediene et ses hommes.
Dans le même témoignage, le premier président de l’Algérie indépendante ne s’empêchait pas de défendre son bilan à la tête de l’Etat, en se lâchant : « C’est moi qui ai créé l’Etat algérien après le rétablissement de la souveraineté nationale, et c’est un honneur dont je suis fier. Les accords Evian, qui ont conduit à l’indépendance de l’Algérie, nous ont imposé la nécessité d’un pouvoir fort pour assumer ses responsabilités. Nous avons dû recourir à des élections populaires et à la nationalisation des terres colonisées, qui étaient constituées de près de 3 millions d’hectares et de terres possédées par des Pachas algériens qui collaboraient avec les autorités coloniales françaises et tiraient des richesses de cette collaboration, et je crois que le véritable projet de la révolution agraire avait commencé à l’époque de la nationalisation de terres qui ne sont pas destinées à l’Algérie, mais aux colons et à leurs agents.. » Cela pour répondre à ceux qui attribuaient le fameux projet de la révolution agraire à son successeur.
Sur son élan, Ben Bella soutient avoir eu recours à l’autogestion et à la nationalisation des banques, alors que le pays ne jouissait pas encore des revenus pétroliers et gaziers. Il dit avoir réussi, en deux ans, à résoudre de nombreux problèmes sociaux et, notamment, à éradiquer des fléaux tels que la mendicité et les cireurs de chaussures, sans oublier les compagnes de reboisements, à lutter contre la désertification et l’analphabétisation. L’arabisation, c’était aussi lui, puisqu’il affirme avoir fait appel à « une armée » d’enseignants de différents pays arabes.
Parlant de son désaccord avec Houari Boumediene, Ahmed Ben Bella a expliqué qu’ils avaient une vision différente sur qui devait gouverner en Algérie : l’armée ou le FLN. Boumediene était pour l’armée, et lui par contre préférait un Etat civil.
Sur la personnalité de son frère ennemi, Ben Bella a déclaré qu’il était «un homme tout à fait ordinaire pour la Révolution et qu’il ne pensait pas qu’il s’en prendrait à lui, surtout qu’il n’y avait pas de rivalité entre eux. Il est persuadé que si Boumediene n’avait pas fomenté le coup d’Etat, les Etats-Unis auraient eu recours à une solution alternative pour l’évincer, lui, du pouvoir «parce que je vois que tout le problème venait des Etats-Unis ». Il en veut pour preuve que la première dépêche de soutien au coup d’Etat de Boumediene venait de Washington.
Sur cet épisode crucial de l’histoire contemporaine de l’Algérie, Ben Bella témoignera aussi, au journal panarabe Al-Hayat (février 1996), qu’au début, les relations entre lui et son ministre de la Défense étaient au beau fixe. Pourquoi alors s’est-il retourné contre lui ? «On peut résumer cela en disant : contrairement à Boumediene, moi, je considérais que l’armée n’était pas le fondement de la révolution algérienne, mais plutôt le FLN. Boumediene ne le disait pas franchement, mais ses pratiques en disaient long sur sa vision. Il y avait aussi son comportement personnel. Moi, par exemple, je ne pourrais jamais céder des leviers de pouvoir à des individus qui s’adonnent aux stupres ou autres légèretés morales. » Ben Bella fait certainement allusion, ici, à un groupe de l’entourage de Boumediene, connus pour être des « noceurs », à l’image d’Abdelaziz Bouteflika ou de Chérif Belkacem, qui ont tous occupé de postes importants dans le gouvernement. Ironie du sort, le nom de Bouteflika sera, à sa fin de règne, associé aux mêmes pratiques répréhensibles en acceptant dans sa cour des individus peu recommandables sur le plan de la morale publique !
Adel Fathi