LE DESTIN CRUEL MAIS HEROIQUE DES TROIS FILS KHETIB

Par La Rédaction
Publié le 26 sep 2017
Dans sa lutte contre le colonialisme français, l’Emir Abdelkader comptait deux lieutenants qui s’appelaient Khétib, de Mascara même. A la fin du XIXe siècle, certains de leurs descendants viennent s’installer à El Asnam (Orléansville). Un livre intitulé Chorafa El Asnam fut écrit en français et parlait longuement de leur combat. La ville d’El Asnam s’enorgueillissait de la construction d’une mosquée de style à la fois turc et andalou. L’œuvre était assurée par un maçon de Médéa vivant en Turquie du nom de Damerdji, allié à la famille Khétib et qui, une fois son travail achevé s’en retournera finir ses jours à Istanbul. L’imam qui officiait dans cette mosquée fut Si Mahmoud Khétib, homme érudit réputé pour sa sagesse. Ce mufti eut un fils prénommé Mohamed dit El Khodja qui exerçait la fonction d’interprète. Homme respecté, pour sa droiture, il s’évertuait à être au service de la population musulmane autant qu’il le fut au service de l’administration comme fonctionnaire. Mohamed El Khodja construisit une villa de style mauresque et vivait entouré de ses deux garçons Othman et Mahmoud, de plusieurs filles et d’un neveu Omar qui deviendra son gendre.
Mahmoud Khétib « El Khodja »
Visite du Docteur Abdelkrim Khétib à El Asnam
Tadjeddine Khétib
Hakim Khétib
Mohamed Khétib
Hakim avec Mme Malika Ben Mahjoub, moudjahida femme de Omar moudjahid et cadre de la Nation aujourd’hui à la retraite
Hakim et Hassan Khétib au Maquis
Au centre, Imène Ilyes au championnat scolaire de 1953
Au centre, Imène Ilyes au championnat scolaire de 1953
Chahid Mohamed Khétib, torturé et jeté d’un avion
La Seconde Guerre mondiale se termine en 1945, augmentant la précarité de la société musulmane et la suspicion de l’administration coloniale, conséquences des soulèvements populaires du 8 mai 194.La tuberculose fit des ravages : elle emporta Othman, Mahmoud et certaines de leurs sœurs. El Khodja ne survivra pas à la douleur et succombera à son tour en 1947. Son neveu Omar décèdera aussi. Ils laisseront des enfants en bas âge. Le nombre des orphelins (filles et garçons) était important. Tous vivaient dans une précarité extrême. Le sort en avait ainsi décidé. Les fils Khétib avaient résolu dès leur jeune âge de tout faire pour échapper à la condition difficile qu’ils vivaient jusque-là. Ils admiraient le cousin de leur grand-père qui leur rendit visite, venue du Maroc et d’un rang social plus avantageux. C’était le docteur Abdelkrim Khatib qui se distinguera dans les années 1950 en devenant le chef de l’Armée de libération marocaine, médecin du roi Mohamed V puis ministre. C’est en 1948 que je fis connaissance de mes cousins les Khétib à la suite d’un séjour que j’effectuais à El Asnam au sein de ma famille maternelle et je fus frappé par leur précarité matérielle autant que par leur courage, leur optimisme et leur joie de vivre, bravant ainsi les vicissitudes du sort et les difficultés de la vie. J’observais que mes cousins ne mangeaient pas à leur faim ayant souvent pour repas de midi une tranche de pain sans accompagnement. L’un d’eux m’avouera qu’en hiver, il lui arrivait d’emprunter les sandales de sa mère pour éviter d’aller pieds nus en classe au lycée d’El Asnam, faute d’avoir des chaussures. Cela n’empêchait pas qu’il se distinguait tous par leur esprit sportif et leur combativité qui faisaient d’eux des champions puisqu’ils emportèrent plusieurs trophées en basket-ball défendant les couleurs du lycée et de la ville d’El Asnam, devenant ainsi très populaires et estimés de leurs camarades qui les admiraient. Le Maroc étant devenu indépendant, le nom de Khatib était à l’honneur dans ce pays. C’est l’objet de la rubrique consacrée aux trois fils Khétib d’El Asnam (Orléansville).A l’appel de l’UGEMA du 19 mai 1956, appelant les étudiants à rejoindre les maquis, ils se mettent en quête de rechercher le « contact » qui les conduira vers leurs frères de combat. Tadj Eddine Khétib, fils de Mahmoud et petit-fils d’El Khodja, était scolarisé à la médersa athaalibiya d’Alger en troisième année. En 1956, il était orphelin de père et de mère et l’ainé de deux sœurs. Le « guide » le mènera jusqu’à la forêt El Guelta de Ténès où se tient une réunion d’étudiants présidée par un professeur d’arabe du nom de Bendaikha. Au bout de quelques jours, l’ennemi informé de leur présence les localise et bombarde le haouch qui leur servait de refuge. Ils sont tous tués. Tadj Eddine tombait donc le premier des trois. Nous sommes en 1956.Hakim rejoint rapidement à son tour le maquis de l’Ouarsenis pour être djoundi puis infirmier de section. Il fait la connaissance du lieutenant Djamel, chef du commando qui portera son nom. C’était un étudiant du nom d’Imam Liès, champion d’Algérie et de France du 1500 m. Après avoir battu le futur champion français Michel Jazy dans cette discipline, la France le sélectionne en 1956 pour participer aux jeux Olympiques de Melbourne, il choisira de se tourner vers ses frères de combat répondant ainsi à l’appel du 19 mai 1956. Ses années de combat le conduiront à la formation de commando. Il initia alors Hakim à cette discipline, l’amour du sport les avait rapprochés. Le lieutenant Djamel tombera sous les balles de l’ennemi en 1958, cependant que Hakim survécut jusqu’à ce qu’il fut muté pour une difficile mission dans la plaine à une dizaine de kilomètres de la ville d’El Asnam en 1960. Ils étaient trois dont le fils Bennamitane. Ils mourront à cet endroit, unis dans le combat après avoir accompli leur mission. Les compagnons de Hakim, simples djounoud ou responsables comme le capitaine Mohamed Bounaama auront beaucoup de chagrin suite à cet évènement vu leur extrême popularité. Mohamed (frère de Hakim) eut un sort plus pénible que les deux premiers. Il prit le maquis à l’âge de 16 ans (né en 1941). Après avoir pris part à diverses opérations, il devint responsable politique du renseignement au bout de cinq ans de combat. En 1961, il est fait prisonnier, torturé ; présenté vivant à la population rurale de Sendjass. Il est transporté encore vivant par un hélicoptère de l’armée française et jeté dans le vide. Il sera enterré par une population rurale en pleurs. L’armée française poussera l’audace et le cynisme jusqu’à le photographier mort et versera la photo aux archives du renseignement de la préfecture d’Orléansville. Je fus informé du décès de mes trois cousins alors que je me trouvais dans les rangs (ALN) de l’armée des frontières de l’ouest. J’eus beaucoup de peine et me culpabilisais à l’idée d’être plus en sécurité que les djounoud de l’intérieur, ne manquant de rien alors qu’eux souffraient d’un manque cruel, d’armes et de munitions. Nous étions surarmés jusqu’à posséder de l’armement lourd alors que ceux de l’intérieur n’étaient plus ravitaillés depuis 1959, obligés d’arracher leurs armes à l’ennemi à la suite des combats et embuscades en cas de réussite de l’opération. Nous étions bloqués et séparés par un redoutable barrage électrifié conforté par des dizaines de milliers de mines de toutes sortes et des postes de surveillance tout au long de la frontière. Nous étions impuissants à leur venir en aide. L’armée française le savait et exploitait à son avantage cette situation : il lui fallait « diviser pour régner ». Les négociations secrètes piétinaient. De Gaulle voulait gagner du temps et ordonna au général Challe de détruire tous les maquis. Des milliers de tonnes de bombes se déversèrent affaiblissant les maquis de l’intérieur. De Gaulle agissait à sa guise voulant obtenir une victoire sur le terrain des opérations d’abord, pour faire capoter les négociations et contraindre « la rébellion » à accepter « la paix des braves ». C’est-à-dire une reddition sans conditions. La rencontre de l’Elysée qu’il fit avec des dirigeants de l’ALN n’avait pour d’autre but que celui-là. L’ALN sut éviter le piège grâce à un sursaut et à une prise de conscience révolutionnaires. Se produisit alors le miracle : les manifestations d’Alger de 1960 et de Paris en 1961, vont accélérer le cours de l’Histoire en faveur de l’indépendance.  Sur le plan international, la question algérienne devint la question de l’heure. L’opinion mondiale était acquise à la cause du GPRA et du peuple algérien. La France accusant des revers diplomatiques, les négociations en faveur des thèses du FLN avançaient ; le monde entier même les USA, depuis l’arrivée de Kennedy au pouvoir, était acquis à l’idée d’indépendance. Les Nations-Unies votent pour les négociations et la possibilité pour les Algériens d’avoir un Etat indépendant. Le président français acculé par le monde entier l’annoncera dans un discours. Le référendum du 3 juillet 1962 sera une simple formalité pour un peuple qui venait de se libérer.Les trois fils Khétib auront droit à ce que l’hôpital de Chlef porte leur nom ; ils n’ont pas été oubliés, ils avaient repris le flambeau laissé par leurs aïeux, compagnons de l’Emir Abdelkader de tous les martyrs et se sont sacrifiés pour que l’Algérie vive libre et dans la dignité retrouvée. « Nous sommes les héritiers de ceux qui sont morts, les associés de ceux qui vivent, la providence de ceux qui naitront. » Cette parole d’un philosophe symbolise bien ce que fut la vie des trois fils Khétib etde tous les martyrs de la lutte de libération nationale.Skender Mahmoud Tewfik. Avocat à Médéa.Auteur d’un livre en arabe, intitulé : « L’action internationale du Front de libération nationale » , paru aux Editions Saihi(2016).
DOSSIER

Tunis, capitale de l’Algérie combattante

L’aide de la Tunisie à la Révolution algérienne

FIGURES HISTORIQUES

L’homme qui livra des armes au FLN

Le Capitaine Vassil Valtchanov

GRANDES DATES
GUERRE DE LIBERATION
MOUVEMENT NATIONAL

PROCÈS-VERBAL DE LA REUNION ET EXTRAITS DE LA PLATE-FORME

Documents du Congrès de la SOUMMAM du 20 AOÛT 1956