L’ambivalence couteuse de Habib Bourguiba

Par Fateh Adli
Publié le 28 sep 2017
Le président tunisien a toujours eu une attitude versatile envers l’Algérie et son insurrection. Après avoir accepté d’accueillir les dirigeants du FLN, dès 1957, et toléré l’installation des centres d’instruction des combattants de l’ALN sur le territoire tunisien, il a vite tracé des limites, en se révélant plutôt soucieux de son pouvoir, qui était alors ouvertement contesté par une frange de son parti, le Néo-Destour, qui avait basculé dans une opposition radicale. Son attitude a évolué en dents de scie. Très frileux au départ sur le problème d’acheminement des armes vers les maquis algériens, qu’il tenta de perturber à défaut d’empêcher, il se montrera plus courageux à partir de 1958, en allant jusqu’à s’attirer les foudres du gouvernement français, lorsqu’il a pris sur lui d’internationaliser la cause algérienne, comme en atteste une série d’événements qui se sont déroulés durant cette année noire, et qui sont tout à son honneur.
Bourguiba jeune étudiant
Bourguiba jeune étudiant
Bouguiba avec Hached et Ben Youssef
Bouguiba avec Hached et Ben Youssef

Le 2 janvier eut lieu un accrochage à la frontière algéro-tunisienne lors duquel les Algériens réussissent à capturer quatre soldats français et à les ramener dans la région du Kef où étaient stationnées les unités de l’ALN. Le président du Conseil français, Félix Gaillard, charge le général Buchalet de porter un message au président Habib Bourguiba dans le but de relancer les négociations franco-tunisiennes et de rappeler au chef d’Etat tunisien ses «obligations de neutralité». Bourguiba refuse de recevoir ce militaire qui avait combattu les moudjahidine algériens en 1954. Le président du Conseil décide alors d’envoyer son chef de cabinet, en vain. Le lendemain, Bourguiba sort avec une déclaration fracassante, reprise par toute la presse : «La France, a-t-il dit, doit comprendre qu’un général pour appuyer une protestation ou une frégate pour soutenir une politique, tout cela doit prendre fin. Si l’action continue, je demanderai l’installation d’un régiment de l’ONU aux frontières». A Paris, cette réaction a été reçue comme une lourde menace, car visant à internationaliser «la guerre d’Algérie», à un moment où l’armée coloniale entendait poursuivre, à huis clos, ses opérations de type « rouleau compresseur » pour éradiquer les maquis de l’ALN.
La situation va très vite s’envenimer, après l’alerte lancée par l’état-major de l’armée française sur une attaque menée en territoire algérien, le 11 janvier, selon la version française, par 300 combattants algériens du village tunisien Sakiet Sidi-Youssef contre une patrouille française de cinquante soldats (quatorze soldats français tués, deux blessés et quatre prisonniers, d’après la même source). L’alerte précise que « des bandes d’assaillants algériens», repérés par l’aviation française, franchissent la frontière à partir de la Tunisie et se répandent dans les fermes et les mechtas algériennes et, détail important, que les véhicules de la Garde nationale tunisienne « stationnent de plus en plus à la frontière en position d’accueil ».
Le 8 février, ce fut le carnage. L’expédition punitive menée par l’aviation française contre le village de Sakiet Sidi-Youssef fera plus de 70 morts, dont une douzaine d’élèves d’une école primaire et des réfugiés algériens regroupés par une mission de la Croix-Rouge. Réaction immédiate de Habib Bourguiba : cinq consuls français qui exercent dans les principales villes du pays furent expulsés. Dans la foulée, il ordonne le blocus des casernes françaises et met sur pied une visite organisée du village par la presse internationale. Grâce à la plainte déposée par la Tunisie auprès de l’ONU, le Conseil de sécurité décide de mettre en place une mission de bons offices anglo-américaine.
Le président Bourguiba montrera un autre visage, plus comploteur et plus cupide, lors des négociations d’Evian entre la France et le GPRA. Selon des historiens, le leader tunisien a dépêché un émissaire auprès de Charles De Gaulle, lui demandant d’exclure la région de Souk-Ahras des pourparlers, car Bourguiba revendiquait, au nom de son pays, la paternité de cette partie orientale de l’Algérie. Il prétendait que cette région est historiquement et culturellement dépendante de la Tunisie, au motif que l’antique Thagaste, ainsi que Madaure (l’actuelle M’daourech) étaient des provinces de Carthage qui reviennent légitimement à la Tunisie héritière de cette cité millénaire. Il tente de convaincre son homologue français que les deux sommités intellectuelles Saint Augustin (de Souk-Ahras) et Apulée (Bône, l’actuelle Annaba) sont historiquement parlant des Tunisiens de naissance.
De Gaulle a vite compris le jeu de Bourguiba. Selon le témoignage de Maurice Couve de Murville, ami et confident du président français, celui-ci, perplexe, demanda une carte de la région de Souk-Ahras et du premier coup d’œil, dit : « Bourguiba n’en a rien à f… de l’histoire de cette région, il cherche plutôt sa géographie, Bourguiba veut en effet cette partie pour contrôler la source de la Medjerda ». Dans sa réponse à Bourguiba, De Gaulle a tranché en expliquant que cette région de Souk-Ahras doit être discutée avec l’Algérie une fois indépendante. Devinant d’avance la réponse des Algériens, le chef d’Etat tunisien n’a jamais osé évoquer cette question avec ses interlocuteurs algériens.
Adel Fathi

FIGURES HISTORIQUES

L’homme qui livra des armes au FLN

Le Capitaine Vassil Valtchanov

GRANDES DATES
GUERRE DE LIBERATION
MOUVEMENT NATIONAL

PROCÈS-VERBAL DE LA REUNION ET EXTRAITS DE LA PLATE-FORME

Documents du Congrès de la SOUMMAM du 20 AOÛT 1956