Bourguiba et le FLN, vu par un historien français

Par Fateh Adli
Publié le 28 sep 2017
Dans une étude publiée en 2006 dans la revue Guerres mondiales et conflits contemporains (n° 224), l’historien français Jacques Valette s’est penché sur cet épisode peu connu de la révolution algérienne. Si sa lecture reprend largement la tempo colonialiste qui caractérise, en fait, la majeure partie des productions françaises sur tout ce qui a trait à la colonisation et, plus particulièrement, à la lutte armée algérienne, elle n’en manque pas moins d’éclairages intéressants et de révélations qui peuvent servir les chercheurs, surtout sur ce thème où l’on se plaint d’une pénurie d’archives des deux côtés algérien et tunisien.
Habib Bourguiba
Ali Mahsas
Le 1 juin 1955,  proclamation de l’autonomie interne de la Tunisie

Dans un chapitre analysant l’intervention du président tunisien, Habib Bourguiba, l’auteur note d’entrée son rôle décisif dans l’intronisation du colonel Ouamrane comme représentant militaire de l’ALN en Tunisie, en réussissant à le faire accepter par les chefs des maquis de l’Aurès et des Nemenchas, au détriment d’Ali Mahsas, vu comme un homme de main de Benbella. L’enjeu était le contrôle des réseaux d’acheminement des armes depuis la Libye vers les maquis. Pour Jacques Valette, les services de renseignements français avaient acquis la conviction que Mahsas a tissé des réseaux importants en Europe et dans le monde arabe et que, de ce fait, il fallait redoubler de pression pour «neutraliser» son activisme en Tunisie. Il écrit à ce propos :     
« (…) On constate alors que cet homme réussit à contrôler le ravitaillement du FLN, à recevoir le soutien du gouvernement tunisien et à rallier les groupes de Tunisie et du Constantinois oriental. Il aurait été affecté à Tunis par Ben Bella, surtout pour atténuer les effets du Congrès kabyle de la Soummam. Or, Mahsas évite de passer pour l’homme de ce dernier, il évite même de retirer une procuration de Ben Bella. Il se démarque aussi du CCE : son envoyé, Lamine Debaghine, dès son arrivée, « constate que des liaisons deviennent douteuses » avec Alger. Il constate surtout que le personnage contrôle et les relations avec la Tripolitaine d’où viennent les armes et avec la zone de Souk Ahras et les Nemenchas. Il a même réussi à contrôler la délégation extérieure du FLN à Tunis, en Espagne, au Maroc, en Suisse et, disait-on, à Rome et en Allemagne. Une partie de la Ligue arabe l’appuie : l’Égypte, la Syrie, l’Arabie Saoudite, la Jordanie, c’est-à-dire les gros donataires. »
Dans le même sillage, l’historien français estime que l’intervention de Bourguiba a été précédée de contacts préliminaires, dans les environs de Tunis, «qui sont encore mal connus», selon ses propres termes. « Certains chefs présents, favorables au CCE, avaient touché Lamine Debaghine, les chefs emprisonnés en France, mais aussi des responsables politiques tunisiens de haut niveau », soutient-il.
Le 10 février 1957, Bourguiba intervint, demandant « de prendre des mesures sérieuses contre Mahsas au cas où une solution de conciliation s’avérerait impossible, contre une subvention de 50 millions au FLN », révèle encore l’auteur. Il reçut ensuite Mahsas, en présence de trois personnalités tunisiennes, Tlili, chargé au Bureau politique du Néo-Destour des relations avec les Algériens, et deux ministres (Bahi Lagdam, Chekal). A 19 heures, il fait céder Mahsas, qui « accepte de servir sous les ordres de Ouamrane et de suivre les instructions de Lamine Debaghine ». Puis il le revoit de 20 heures à 21 heures pour « la mise en pratique de certaines décisions ». A 22 heures, « Mahsas remet à Debaghine une lettre confirmant sa nouvelle position » .
Pour Jacques Valette, cette intervention a changé les conditions de la guerre.
Evoquant cet épisode crucial de l’avènement du colonel Ouamrane, l’auteur reproduit une thèse colportée par plusieurs historiens qui s’appuent sur des archives française aujourd’hui déclassifiées. Il écrit : «En septembre 1957, il (Oumarane, Ndlr) décide une rafle générale des milieux algériens de Tunis, pour préparer une véritable épuration. Une centaine d’Algériens sont dirigés sur la frontière, à Tadjerouine, dans un camp du FLN. Des « tribunaux du peuple » allaient y juger de leur cas. Il avait précisé, ne pouvant tuer tout le monde : « Ceux d’entre eux qui auraient la possibilité d’expliquer leur présence dans ce pays et de donner des gages de fidélité au mouvement seraient dirigés vers une formation combattante en territoire algérien. » Les autres seraient « condamnés à mort et exécutés sans délai », pour éliminer... les éléments douteux.  Ainsi furent liquidés des chefs Chaouïa de l’Aurès, convoqués à Tunis.  Des procès vertueux contre des collecteurs, soupçonnés de détournement de fonds, firent passer ces cruautés, et même cachèrent à l’opinion de véritables batailles dans les villes comme celle de Hammam-Lif».
Après avoir mis à l’écart Salah Benyoussef (voir notre article) du Néo-Destour, Bourguiba tente de dresser, insidieusement ou directement, le parti contre les nationalistes algériens. C’est ainsi que le 4 septembre 1957, selon cet historien, une circulaire aux cellules avait imposé de ne plus aider les Algériens, financièrement ou «en matière de récupération d’armes». Le 11 mars 1957, le Bureau, à l’unanimité, s’était opposé «à toute participation algérienne au cours des manifestations prévues» pour le premier anniversaire de l’Indépendance. Les Autorités s’inquiétaient de la présence de 75 000 réfugiés autour de Tunis, bâtissant de nouveaux quartiers de bidonvilles. Dans certaines cellules régionales, on dénonçait « des prétentions », une «attitude partout inamicale de certains d’entre eux, turbulents et menaçants». On n’ignorait pas que ces Algériens continuaient de voir en Salah Benyoussef le «leader de la Tunisie». L’auteur explique que Bourguiba chargea les cellules destouriennes de recenser ces Algériens, de les réunir «par maison, pour mieux les surveiller», de procéder à des appels « à la manière militaire ».
En octobre 1957, le Bureau politique essaie de rectifier le tir, en organisant une « Journée tunisienne en faveur de l’Algérie ». Il laissa des organisations parallèles faire des collectes, répartir des dons de lait en poudre américains, etc. Une brochure touristique donne encore la mesure de ce retournement : « La lutte que mènent les dirigeants du FLN contre une guerre génocide imposée par la France au peuple algérien » était approuvée par le peuple tunisien.

Adel Fathi

FIGURES HISTORIQUES

L’homme qui livra des armes au FLN

Le Capitaine Vassil Valtchanov

GRANDES DATES
GUERRE DE LIBERATION
MOUVEMENT NATIONAL

PROCÈS-VERBAL DE LA REUNION ET EXTRAITS DE LA PLATE-FORME

Documents du Congrès de la SOUMMAM du 20 AOÛT 1956