Les terres blanches des Aurès
Histoire de la ville d’ARRIS

Par Hassina AMROUNI
Publié le 07 oct 2019
Nichée au cœur du massif aurésien où elle culmine à quelque 1200 m d’altitude, la ville d’Arris se trouve à environ 66 km au Nord-ouest de Batna, le chef-lieu de wilaya.
Inscription découverte à Sanef en 1941, datant du VIe siècle révèlera l’existence en ce lieu même du tombeau de l’empereur Masties
Jérôme Carcopino
Soldats français sur le mont de Zellatou

Située dans la haute vallée de l’oued El Abiod, entre le djebel Zellatou à l’Est, le djebel Ichmoul au nord et le djebel El Azreg à l’Ouest, Arris qui, en chaoui signifie « lionceau » ou « terres blanches » se caractérise par une vastitude de terres grises, contrastant avec les autres paysages aurésiens de couleur rougeâtre (Tizougarine, Izouharène).
Si les documents historiques ne remontent pas jusqu’à l’origine humaine dans la région, on sait toutefois que l’homme y était présent au moins depuis la période mégalithique, une thèse confortée par la présence d’une nécropole découverte à l’extrémité occidentale de la plaine d’Arris. Les tombes mégalithiques, en forme de chouchet, n’ont malheureusement jamais fait l’objet de fouilles et ont fini par complètement disparaître, les pierres ayant été exploitées par les habitants de la région lors de constructions diverses.
Durant la période antique, les Romains marqueront leur présence dans la région. Malgré le soulèvement des Gétules (populations berbères locales) contre eux, les Romains parviendront à s’installer à Arris. Au fil du temps, la population sera partagée en deux catégories : les Romanisés (citoyens romains) et les non-romanisés (rebelles, maures ou peuple barbare). Des inscriptions retrouvées à Arris et datant d’entre le dernier quart du Ve siècle et le début du deuxième tiers du VIe siècle, confortent cette thèse. Une autre inscription retrouvée par les archéologues lors de fouilles révèle que la région d’Arris fut dirigée par Mastiès, chef militaire des Aurès.
Durant la colonisation française, vers 1850, l’équipe du colonel Carbuccia découvrira fortuitement les vestiges de trois agglomérations antiques d’une superficie de 6 à 8 hectares dont l’une à Sanef, aux frontières sud de l’actuel Arris. La kalâa du village avait été érigée sur les ruines d’un édifice en pierres de grand appareil parmi lesquelles ont été trouvés des fragments de mosaïque. Juste à côté, le soubassement de la mosquée avait été bâti avec des pierres de remploi sur lesquelles on pouvait lire des fragments d’inscription latine.
Au sud de Sanef, sur le piémont nord de Djebel Zellatou, deux stèles représentant des bustes de personnages, simplement gravées d’épitaphes à consonance libyque ont également été mises au jour. Selon les spécialistes, ces dernières seraient la preuve de la « survivance dans cette vallée, vers le milieu du IIIe sièclen d’éléments peu romanisés ».
En 1941, une inscription sera découverte à environ 1 km à l’ouest de Sanef, non loin de la nécropole mégalithique. Cette inscription latine datant du VIe siècle révèlera l’existence en ce lieu même du tombeau de l’empereur Mastiès.
La fin de règne des Romains interviendra après l’invasion des Vandales. Plusieurs historiens reviendront sur cette période forte en agitation et en actes de révoltes. Les Vandales, qui avaient la réputation d’imposer leur hégémonie là où ils posaient pied, n’auront pas la même facilité sur ces terres aurésiennes puisqu’ils trouveront face à eux une population déterminée avec à sa tête l’empereur Mastiès. Ce dernier parviendra à se libérer de leur domination, un fait d’arme qui marquera indubitablement les pages d’Histoire. Selon l’académicien français Jérôme Carcopino, une stèle aurait été érigée par un certain Vartaia en hommage à Mastiès, « inflexiblement fidèle à l’idée romaine et aux formes du gouvernement impérial ».
Durant la période d’occupation ottomane, les Aurèsiens empêcheront toute présence turque sur leurs terres. Les tribus chaouies, plus particulièrement les Ouled Daoud plus communément appelés Toucha, empêcheront les petits détachements, assurant la relève de la garnison de Biskra, de traverser leur vallée, les obligeant à emprunter, pour passer du Tell au Sahara, deux autres voies, la première par la vallée de l’oued Abdi et la seconde par la trouée de Batna et la brèche d’El Kantara. D’ailleurs cette dernière était fréquentée par les caravanes de commerçants.
Néanmoins, les habitants de la région ne parviendront pas à se soustraire à l’impôt imposé par les Turcs car ces derniers installaient chaque année, dès la fin du printemps, des troupes –réunies par le bey –, au milieu des terres céréalières que les paysans cultivaient sur le versant tellien. Là, ils n’avaient pas d’autre choix que de s’incliner devant le diktat turc.

Domination française

Après avoir envahi El-Djazaïr en 1830, les Français occuperont progressivement d’autres régions du pays. Certaines plus que d’autres résisteront vaillamment au nouveau colonisateur, obligeant ce dernier à user des grands moyens et souvent même à consentir d’énormes pertes humaines lors de batailles sanglantes engagées contre les populations autochtones. Ce qui amènera les chefs militaires français à réfléchir à d’autres stratégies d’occupation pouvant leur éviter toute déconvenue.
Selon J. et P. Morizot (*), dans le cas des Aurès, les Français s’inspireront de la politique turque « qui avait obtenu l’essentiel avec une très grande économie de moyens. Ç’aurait été d’autant plus justifié qu’ici les perspectives de colonisation étaient à peu près inexistantes. Ce qui détermina, vraisemblablement, les officiers à vouloir pénétrer dans le massif, ce fut, d’une part, la réputation que les habitants de l’Aurès s’étaient acquise, et qu’ils garderont jusqu’à nos jours, d’avoir été, sous toutes les dominations, des adversaires irréductibles et ce fut d’autre part l’asile qu’ils avaient accordé bon gré, mal gré, au dernier bey de Constantine pourchassé malade et abandonné de tous ».
Ce n’est qu’en juin 1845 que la région fera acte de soumission. En effet, toujours selon J. et P. Morizot : « Les Touaba avaient vu arriver la colonne Bedeau à Medina, c’est-à-dire à quelques heures de leurs greniers collectifs, ils avaient rapidement estimé toute résistance inutile, sachant ne pouvoir compter que sur leurs propres forces et ils avaient fait acte de soumission pour éviter le pillage de leurs biens. En 1850, le but essentiel de l’expédition du général de Saint-Arnaud avait été d’obtenir le renouvellement de leur allégeance. A partir de là, environ un quart de siècle s’écoula d’assez complète tranquillité ».
En raison de la topographie de la région jugée difficilement accessible et du climat rude des Aurès, les habitants vivront dans une certaine indépendance, conduisant « librement leurs affaires, avec la seule obligation de payer l’impôt ». Même la grande insurrection de 1871 qui s’étendit jusqu’aux hautes plaines sud-constantinoises ne les toucha pas. Cependant, à partir de 1879, la haute vallée de l’oued El-Abiod, pays de la tribu des Touaba, connaîtra ses premiers troubles. Selon l’archéologue E. Masqueray, qui séjourna dans la région pour effectuer des recherches sur les populations de l’Aurès, ce sont les membres de la tribu des Lehala qui seront à l’origine de ces soulèvements populaires. Masqueray expliquera que « les insurgés qui s’en étaient pris aux familles caïdales traditionnelles – dont elles avaient certainement lieu de se plaindre – perdirent quelques centaines de leurs, morts de soif dans une fuite au désert et leurs meilleures terres de Medina en application du principe de la responsabilité collective : leurs descendants ne l’oublieraient jamais ».
En 1885, l’arrondissement de Batna est créé puis, un an plus tard, c’est au tour de la commune mixte de l’Aurès de voir le jour. Les deux vallées de l’oued Abdi et de l’oued l’Abiod forment désormais un même territoire et le siège de cette commune sera installé à Lambèse (Tazoult).
La ville se développe progressivement et se dote de bâtiments d’utilité publique, le premier étant l’hôpital d’Arris dont l’ouverture intervenue en 1895 permettra de prendre en charge une population dont la situation sanitaire est des plus déplorables. La gestion de cet établissement hospitalier sera confiée aux Sœurs Blanches de monseigneur Lavigerie
La commune mixte sera divisée en douars, chacun placé sous la responsabilité d’un « adjoint indigène » puis, à partir de 1919 d’un caïd.
Malgré cela, l’isolement de la région empêche son développement. L’ouverture de la route menant à l’hôpital, en 1916, va dès lors contribuer au rapprochement de la ville des douars et permettre aux villageois de s’ouvrir à d’autres perspectives de déplacement, de scolarisation ou de travail.
A ce titre, les deux ethnologues Thérèse Rivière et Germaine Tillion indiqueront, à la suite de longs séjours dans les Aurès entre 1934 et 1940, qu’Arris est « reliée à Batna par une route où circule un autobus régulier, la ville dispose d’un dispensaire et d’une école primaire, mais d’aucun commerce. Elle est reliée à Biskra par une piste carrossable. La brigade de gendarmerie d’Arris est forte de six hommes, pour une population de 60 000 habitants dans l’Aurès ».
Ainsi, Arris ne fera pas beaucoup parler d’elle jusqu’au 1er novembre 1954, date du déclenchement de la guerre de libération nationale, où l’un des vaillants fils de la région, en l’occurrence Mostefa Ben Boulaid, sera l’un des grands chefs de l’ALN.

Hassina Amrouni
Sources :
(*) https://journals.openedition.org/encyclopedieberbere/2596
https://www.jstor.org/stable/23861191?seq=1#page_scan_tab_contents

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