L’engagement d’une femme-courage
De Toumya Laribi à Baya El Kahla

Par Hassina AMROUNI
Publié le 07 oct 2019
Toumya Laribi est presque méconnue, contrairement à Baya El Kahla qui est un véritable symbole de courage, d’abnégation et d’engagement durant notre guerre de libération nationale. Pourtant, il s’agit de la même personne. Portrait.

Toumya Laribi est originaire de Biskra. A Boukhalfa Amazit qui l’a interviewée quelques années avant sa disparition, survenue le 1er novembre 2017, la moudjahida raconte : « Mon père est venu de Biskra, sa ville natale, vers Alger à l’âge de 14 ans (…). Ayant trouvé un emploi stable, permanent et régulièrement rémunéré, il s’est donc établi à Alger. » Il épouse une fille des Ziban qui lui donne neuf enfants. Toumya voit le jour en 1936, rue de la Marine mais elle grandi à Fontaine-Fraîche.
Le père, planton au Gouvernement général, offre à sa famille une vie à l’abri du besoin et veille à ce que ses enfants aillent à l’école. Toumya qui prendra le nom de Baya Kahla durant la révolution se souvient : « Mon père voulait que nous fréquentions de bonnes écoles et que nous fassions de bonnes études, pour avoir un bon métier. Je me suis présenté, après la troisième et le niveau du brevet, avec une dérogation en raison de mon jeune âge, au concours d’accès à l’école d’infirmières de la Croix-Rouge. J’ai toujours, depuis mon enfance, voulu exercer ce beau métier ».
Toumya qui grandit au sein d’une famille nationaliste confie que son grand-père paternel – un Boumezrag –, mort en déportation au bagne en Guyane et son oncle Mohamed Khider, cultiveront en elle cette verve patriotique. Khider dit-elle, lui « parlait souvent de l’Algérie, de liberté, d’indépendance. Il liait tout ça aux études ».
Lorsque, le 1er novembre 1954, la guerre éclate, le père de Toumya rentre à la maison avec un large sourire et dit : « Ça y est nous avons démarré ! » Je tiens de lui l’idée de l’inéluctabilité de l’indépendance nationale. Je ne sais pas pourquoi mais il me semble qu’il m’en parlait beaucoup plus qu’il n’en parlait aux garçons car j’avais de grands frères. Notre père nous a appris le sens de l’égalité entre garçons et filles que ce soit au niveau familial ou celui de l’instruction qu’il voulait pour toutes et pour tous avec un égal intérêt. Ceci malgré les remontrances de ma mère, plus traditionaliste si je puis dire », raconte-t-elle, avant de préciser les circonstances de son engagement dans la révolution : « C’est à l’école d’infirmière que j’ai été approchée par les frères du réseau d’Alger. Ça doit dater de 1955 environ, je n’ai pas la date exacte. J’ai commencé par faucher des médicaments puis je suis passée à la distribution de tracts et enfin au transport d’armes et de munitions. Tout dépendait des missions que l’on me confiait ».
Les réunions avec les chefs du groupe se tenaient secrètement du côté de Djamaâ Ketchaoua dans la Basse Casbah. Toumya n’y connaissait personne, sauf un certain Dziri, l’un des neveux d’Ali Khodja. Un jour, suite à la capture de l’un des membres de l’organisation et craignant que ce dernier ne parle sous la torture, Toumya et ses autres compagnons reçoivent l’ordre de monter au maquis. La jeune militante, qui n’a pas encore vingt ans, n’hésite pas et informe Dziri qu’elle est prête. « Il a demandé à sa femme de nous accompagner. Nous nous sommes, bien entendu voilées, l’organisation nous a établi de fausses pièces d’identité et la seule instruction pour le voyage était de ne pas souffler mot, particulièrement aux barrages. Je me souviens, à plusieurs reprises, que Dziri avait offert des bouteilles d’alcool aux militaires. Nous étions encore au début de la guerre, c’étaient de jeunes appelés. Aux soldats qui demandaient qui nous étions, il répondait que nous étions ses épouses. Ils n’insistaient pas. Nous étions dans un véhicule bâché, installées au milieu de cageots d’oignons, de pommes de terre et de légumes divers. Au fond, il y avait des armes et des munitions. Nous ignorions, totalement, l’épouse de Dziri et moi-même, que nous étions assises sur un arsenal et ce jusqu’à Tamerkenit, dans la Région de Palestro (Lakhdaria) », se remémore-t-elle.
Une fois arrivée dans sa zone d’action, Toumya retrouve Ali Khodja et son fameux commando. Après les formalités d’usage, on lui remet sa tenue et une arme. A 4h du matin, la première alerte est donnée. Pour la jeune moudjahida, c’est le baptême du feu. « Au moment de traverser la route goudronnée, nous avons été repérés par une patrouille embusquée. Les frères se sont fondus dans la forêt alors que moi je suis restée cachée dans un buisson épais. De là où je me trouvais, je pouvais voir les allées et venues des soldats, allées et venues qui ont duré à peu près une heure et demie ou un peu plus. Cela me semblait une éternité. Puis, ils ont décroché et se sont retirés dans leurs Jeeps et quelques quatre camions GMC. Leur camp, je l’ai su après, n’était pas loin de Palestro et nous nous trouvions à Djerrah », raconte Toumya.
Après le départ des soldats, les villageois se sont rendus sur le lieu de l’embuscade pour voir s’il n’y avait pas de blessés. Toumya qui était toujours embusquée est surprise par une villageoise : « Je suis sortie de mon buisson et me suis adressée à elle lui disant que j’étais une moudjahida. Ne comprenant pas l’arabe sans doute, la dame a pris les jambes à son cou en hurlant : « les Français sont partis mais ils ont laissé des Sénégalais ». « Aberkan ! Aberkan ! » (le noir ! le noir !), criait-elle, désemparée. Ne comprenant rien à ce qui se passait, je courrais derrière elle pour la calmer. Elle n’avait jamais vu une femme accoutrée, comme je l’étais, en soldat. Il faut dire que je n’en menais pas large. J’avoue, qu’avant d’en rire de bon cœur, avec mes compagnons, j’avais pleuré mon orgueil de combattante, égratigné par cet épisode, plutôt loufoque. J’ai appris plus tard qu’Ali Khodja, ne me voyant pas venir, allait organiser une embuscade pour me récupérer. Heureusement que l’information a circulé que pas un prisonnier n’a été fait par la patrouille française », évoque-t-elle.
Revenant sur son surnom, Toumya explique que c’est le capitaine Si Abdallah qui le lui a donné. A son arrivée au maquis, il lui demande de choisir un nom de guerre. Elle opte donc pour Baya, son deuxième prénom, et lui rajoute : « Serais- tu offensée si nous t’appelions « Baya el Kahla » (Baya la noire). Et depuis…Même dans les tracts de l’armée française, on m’appelait ainsi ».

Soigner les moudjahidine et la population

Evoquant son rôle dans le maquis, Baya El Kahla relate : « Nous nous occupions aussi des populations civiles, lesquelles étaient privées de tout. Tout spécialement de la vaccination des enfants et des villageois. Dans ces zones retirées de tout, personne ne pourvoyait aux besoins sanitaires les plus élémentaires. Certains, pour ne pas dire la plupart des habitants, n’avaient jamais rencontré un médecin. Il y avait bien sûr, pour palliatif, les soins traditionnels des guérisseurs et autres rebouteux. Le dénuement était absolu. Ensuite, du point de vue de la sécurité, il fallait éviter au maximum les contacts de la population avec les SAS (Sections administratives spéciales), qui s’occupaient entre autres, des soins médicaux. Ces succursales du deuxième bureau posaient beaucoup de questions. Et un malade vulnérable et fragile ne peut pas se contrôler ».
Baya et les autres infirmières étaient toujours en mouvement. Elles se déplaçaient entre les villages et camps pour prodiguer des soins à ceux qui en avaient besoin. « Il m’est arrivé d’organiser le retrait et l’évacuation du commando Ali Khodja, avec les villageoises. Il n’y avait plus d’hommes dans la région, ils étaient tous morts, au maquis ou en prison. Nous avons frayé un passage dans un talweg entre les chars qui étaient positionnés le long de la route goudronnée ».
Quelques jours plus tard, le commando est accroché à nouveau à Oued el Akhira. D’autres sections ainsi que le commando de la zone 2 s’y trouvaient aussi. Cet accrochage qui a lieu vers fin 1957 va durer plusieurs jours. Aussi, décision fut prise par les responsables de l’ALN d’évacuer toutes les infirmières, le maquis étant devenu trop « dangereux » pour elles.
Baya El Kahla et plusieurs de ses collègues ont été envoyées vers la frontière tunisienne. Elles étaient accompagnées de plusieurs blessés. Malheureusement, ne connaissant pas les régions traversées, ils finissent par se faire arrêter. « Ca s’est passé à Meskiana. Nous devions franchir le barrage électrifié dans la nuit qui allait suivre notre halte. Nous étions à terrain découvert, ce qui augmentait les risques de se faire repérer et prendre. L’agent de liaison de la Wilaya I nous avait laissées dans une maison. Je me souviens qu’il nous avait apporté une chorba. Nous n’en avions pas mangé depuis belle lurette. Je n’étais pas tranquille. Vers 16 heures, l’alerte a été donnée. Toute résistance était impossible et d’ailleurs avec quoi résister. Nous n’avions pas d’armes. Mohamed qui avait une vieille pétoire, Stati, qui jurait que nous n’allions pas nous laisser prendre est mort en premier, fauché délibérément par une Jeep qui lui a arraché la moitié de la tête. L’ennemi arrivait en nombre. Camions, véhicules tous terrains, half-track…Nous avons été donnés. Les Français ont agi sur renseignement. Ils étaient sûrs de leur coup. Les 13 frères ont levé les mains. Ils se sont rendus. Ils étaient sans armes. Ils les ont alignés face contre terre et ils ont fait passer le half-track sur leur corps… », témoigne Baya El Kahla et d’ajouter avec émotion : « Ecrasés vivants sous nos yeux… (silence)…Des jeunes. Blessés. Mal en point. Affamés. Déguenillés. Puis, ils se sont occupés des femmes. Ils se sont occupés de nous à coups de poings, de pieds, de crosses. « Où sont les infirmières, elles sont sept ! Où sont-elles passées ! » Vociféraient-ils. Ils avaient trouvé un ordre de mission qui faisait état de sept infirmières accompagnatrices de blessés. Nous n’étions que trois. Par bonheur pour les quatre autres sœurs, elles avaient contracté la grippe asiatique, elles ne sont pas venues. »

Baya El Kahla et les autres infirmières dans les geôles coloniales

Emprisonnée d’abord dans l’Est du pays, elle fera, dira-t-elle, toutes les prisons de la région. De celle de Meskiana jusqu’à Annaba. Et à chaque fois, elle est soumise au même traitement, à savoir interrogatoire, humiliation et torture. Elle est ensuite transférée à Alger pour être remise au capitaine Sirvan de la DST dans la Basse-Casbah. Ses geôliers voulaient lui soutirer des informations, elle se contentera de leur parler « des vaccinations, de notre mission d’infirmières et leur ai dit que je n’avais pas, en ma qualité, accès aux informations militaires. Ce qui était vrai. Mais même si je les connaissais, je ne les aurai jamais données. » Baya est insultée, traitée de « Sale Arabe, sale négresse ». Sous les coups, elle s’évanouissait puis se réveillait, avec toujours la même envie de résister et de ne rien dire à ses bourreaux. « J’ai été torturée de toutes les manières possibles et imaginables. Parmi les tortionnaires qui me tourmentaient, il y avait aussi des civils. J’y ai entendu le nom du fils de Borgeaud, le plus gros colon de l’époque », dit-elle.
Puis, de guerre lasse, ils la ramènent chez elle, l’assignant à résidence. Quelque temps plus tard, elle parvient à fuir. Elle embarque pour la France, gagne l’Allemagne avant de passer en Tunisie où elle est accueillie par le FLN.
Au lendemain de l’indépendance, elle s’installe à Boufarik où elle exerce en qualité de sage-femme.
Baya El Kahla décède le 1er novembre 2017 à l’âge de 81 ans.

Hassina Amrouni

Source :
El-Watan 05/08/2004

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