Evocation de certains aspects de la Révolution algérienne

Par La Rédaction
Publié le 31 oct 2018
A l’intention des jeunes générations qui n’ont pas connu la Révolution, je souhaiterai évoquer dans cette contribution quelques aspects importants de notre guerre de libération nationale qui me semblent assez mal connus par la majorité de nos jeunes avec lesquels je partage souvent mes souvenirs et mes analyses sur les enseignements de la Révolution du 1er novembre 1954.
Unité d’artillerie de l’armée algérienne des frontières
Ahmed Ben Bella et Houari Boumediene passent en revue leurs troupes
Général De Gaulle
Saâd Dahlab

Il s’agit en premier lieu de certaines terminologies dont la signification prête parfois à équivoque chez beaucoup d’entre eux, en particulier les termes : nationaliste, patriote, militant, moudjahed, maquisard, fidaï, moussebel, djoundi, cotisant, sympathisant, etc. Je me contenterais d’expliciter seulement les termes de : moudjahed, maquisard, fidaï, moussebel, les autres étant à mon sens assez clairs, en tous cas pour les habitués au langage de la Révolution. Le terme « Moudjahed » désigne au sens le plus large l’ensemble des personnes auxquelles il a été reconnu officiellement la qualité de membres de l’ALN ou de membres permanents de l’Organisation Civile du Front de Libération Nationale (OCFLN), c’est-à-dire tous ceux qui ont participé effectivement d’une manière ou d’une autre à la lutte armée. Le « Maquisard »  est celui qui a pris le maquis, qui a abandonné sa famille pour se consacrer uniquement au combat les armes à la main et en supportant toutes les souffrances de l’affrontement inégal avec l’ennemi. Le  « Fidaï » est celui qui est chargé de commettre des attentats hors du maquis contre des cibles civiles ou militaires sur ordre du FLN. Le « Moussebel » est celui qui est chargé de diverses missions de soutien et de logistique au service de la Révolution (liaison, surveillance, cotisations, ravitaillement, renseignements, contacts, etc). Lorsque le « Fidaï » ou le « Moussebel » sont identifiés et recherchés par les services de l’armée française, ils rejoignent leurs frères au maquis. 

En deuxième lieu, il me semble utile de définir très succinctement les différentes missions ou tâches accomplies par chacune des catégories de Moudjahidine durant la Révolution. A côté des trois catégories suscitées dont nous esquissé les missions, la participation à la Révolution pour beaucoup de personnes, a revêtu de nombreux aspects qui peuvent se résumer comme suit. 1- Les membres de l’ALN qui ont réussi à traverser les frontières Est ou Ouest en vue de ramener des armes et qui y sont restés malgré eux hors du territoire national pour constituer par la suite l’armée des frontières qui s’est renforcée par l’arrivée de nouvelles recrues parmi les enfants des réfugiés et par les déserteurs de l’armée française dont la plupart étaient des officiers ou S/officiers, qu’on appelle communément les déserteurs de l’armée française (DAF). L’effectif total de cette armée des frontières avait atteint 30.000 hommes à la veille de l’indépendance. 2- Les émigrés, en particulier en France, qui ont efficacement soutenu la Révolution en versant chacun une somme mensuelle déterminée (80% du budget du FLN) et en participant activement à la lutte d’indépendance sous diverses formes au sein de la fédération de France du FLN, appelée 7ème Wilaya. Le but de cette lutte sur la terre de l’ennemi avait pour but de soulager la pression que l’armée française exerçait sur les combattants en Algérie. 3- Les chefs de la Révolution et tous les cadres du FLN qui ont fait partie des instances ayant dirigé la lutte armée à partir de l’extérieur (CCE, CNRA, GPRA, missions diplomatiques, etc). 4- Les jeunes qui avaient été envoyés par le FLN pour étudier à l’étranger, soit dans les académies et écoles militaires ou autres institutions de formation pour préparer l’indépendance (+ de 1200). 5- Ceux qui ont payé leurs cotisations régulières et obligatoires (cotisants). 6- Ceux qui ont apporté une aide financière importante à la Révolution. 7- Ceux qui ont hébergé des Maquisards et assuré leur nourriture. 8- Ceux qui ont été arrêtés pour un motif quelconque lié à la Révolution puis ont fait de la prison pour une période plus ou moins longue parfois jusqu’au cessez-le-feu, parmi eux des condamnés à morts (+ 3.000) et exécutés (près de 250). 9- Ceux qui ont été arrêtés sans aucun motif et exécutés sans jugement et souvent sans que leur corps ne soient retrouvés. 10- Ceux qui sont morts après avoir été touchés par des balles perdues. 11- Ceux qui ont été tués lors de bombardements ou d’enfumages de villages entiers. 12- Ceux qui ont quitté le territoire national pour vivre comme réfugiés sur les frontières Est ou Ouest jusqu’à l’indépendance. 13- Ceux qui ont été regroupés dans des centres de concentration entourés de fils barbelés.
Parmi les autres aspects ayant caractérisé notre Révolution contre la France coloniale et impérialiste, contre l’une des plus grandes armées du monde soutenue activement par les forces de l’OTAN, je voudrais souligner la disproportion criarde des forces en présence. La première remarque qui me vient à l’esprit à ce sujet est que la France disposait d’une grande armée de métier qui a fait ses preuves sur les champs de bataille dans des guerres conventionnelles et des conquêtes coloniales depuis fort longtemps. En face d’elle, du côté algérien, il n’y avait que des militants civils qui ont décidé de prendre les armes pour libérer leur pays du joug colonial, la plupart d’entre eux n’avait au début de la Révolution que des fusils de chasse. A l’exception d’une infime minorité parmi eux qui ont fait le service militaire dans l’armée française, tous les autres n’avaient aucune connaissance de la guerre et de ses techniques. Ils ont tous été formés sur le tas aux techniques de la guérilla et de façon tout à fait sommaire. Leurs seules armes étaient : leur foi en Dieu, l’amour de la patrie, la confiance en leur peuple, leur courage, leur discipline, l’obéissance aux ordres de leurs chefs, leur esprit d’endurance et de sacrifice. Quant à l’effectif et à l’armement, aucune comparaison ne peut être soutenue. Au moment où l’armée française alignait la plus formidable armada jamais engagée sur un territoire colonial : 800.000 hommes à partir de 1958, l’ALN n’a jamais dépassé, au plus fort de sa force (à la même année) : 80.000 hommes, dont 23.000 étaient stationnés sur les frontières (Est : 15.000 - Ouest : 8.000). Quant à l’armement, je reproduirais plus loin une déclaration du Général De Gaulle qui nous éclaire de la façon la plus édifiante et véridique sur ce sujet.
Toujours en termes de comparaison entre les forces en présence durant la Révolution, il me semble utile également de dire un mot sur la question de l’encadrement de l’armée du côté français et du côté de l’ALN, en nombre et en qualité. L’armée française avait engagé dans la bataille un encadrement composé de : 60 généraux, 700 colonels et plus de 1500 commandants. La majorité d’entre eux sortaient des meilleures écoles et académies militaires, en plus de leur longue expérience de la guerre, y compris celle du Vietnam où le fameux Général Giap leur avait fait subir une défaite humiliante (Diên Biên Phu - 7 mai 1954) quelques mois seulement avant le 1er novembre 1954. Tandis que du côté algérien, il y avait à peine 17 colonels et 65 commandants, la plupart fils de paysans sans aucune formation militaire ni diplômes universitaires. Sur 29 officiers de l’Etat-Major Général de l’ALN et des commandements des wilayate, un seul était militaire de profession. Tous les autres étaient : commerçants : 8 - ouvriers : 6 - militants politiques : 5 - enseignants : 4 - étudiants : 4 - Secrétaire : 1. Pour le niveau d’instruction et la maturité des troupes, nous dirons simplement que la quasi-majorité de nos maquisards étaient sans instruction en plus de leur jeunesse, sachant que leur âge moyen se situait entre 23 et 24 ans. Ce n’est qu’après l’appel lancé le 19 mai 1956 par l’UGEMA aux étudiants et lycéens, que les maquis avaient commencé à recevoir des jeunes plus ou moins instruits (niveau secondaire et universitaire pour certains). L’autre remarque de taille qui mérite d’être soulignée est que les militaires français étaient relevés à tour de rôle et bénéficiaient de permissions régulières, tandis que les nôtres étaient mobilisés en permanence, nuit et jour, pendant toute la durée de la Révolution, pour ceux qui sont restés en vie.
Pour illustrer davantage le tableau comparatif des forces en présence, je rapporte ci-après ce que le Général de Gaulle avait écrit dans une lettre du 26 décembre 19591 : « En qualité militaire, nos cadres, nos états-majors, notre commandement sont incomparablement mieux formés que les malheureux analphabètes de l’insurrection.

 


Nous dépensons chaque année
1 000 milliards sous toutes sortes de formes pour la lutte en Algérie. Le FLN dépense 30 milliards. Par le combat, les exécutions sommaires, les exécutions légales, nous tuons dix fois plus d’adversaires que ceux-ci ne tuent de musulmans (de toutes espèces) ou de Français. Nous détenons dans les camps et les prisons 80 000 adversaires, tandis que le FLN n’en détient pour ainsi dire pas. La crainte est dans notre âme beaucoup plus que celle des fellaghas. Nos moyens de propagande, radio, journaux, affiches, tracts, argent, écoles, secours sanitaires, centres de formation…, sont d’une puissance beaucoup plus grande que celle des moyens FLN. Notre influence et notre action diplomatique sont hors de toute proportion avec celle du GPRA, etc.
Et, cependant, malgré toutes les affirmations, promesses et illusions, l’ensemble de la population musulmane n’a pas du tout «basculé» de notre côté, ni en Algérie, ni dans la métropole, ni à l’étranger ». Voilà ce qui était clair dans la tête du chef de la France libre qui était convaincu que la poursuite plus longtemps de la guerre d’Algérie équivalait à l’effondrement de la 5ème République après avoir perdu la 4ème République le 13 mai 1958, sous les coups de boutoir de la guerre d’Algérie.
Pour conclure et démontrer encore une fois le caractère miraculeux de la victoire de la Révolution algérienne sur l’armée française et le colonialisme en général, j’ai retrouvé un article aussi clair que pertinent de Saad Dahlab (l’un des principaux négociateurs des accords d’Evian), publié sous le titre « Ordre de cessez-le-feu » par l’hebdomadaire « Algérie-Actualité » du 19 mars 1965, dans lequel il illustre parfaitement la situation qui prévalait entre les deux antagonistes : « L’armée française, immense, moderne, riche en hauts faits d’armes, gardienne vigilante de l’empire français, n’imaginait jamais perdre un jour l’Algérie « joyaux » de cet empire. Agression, guerre coloniale, répression collective, dispersion par les armes de toute manifestation de masse, chasse aux nationalistes, exécutions sommaires, tortures, destruction de milliers de villages, incendies de forêts, parcages de populations entières, enfumades d’êtres humains et d’animaux dans des grottes, camps de concentration, prisons, guillotine, peloton d’exécution, barrages de mines et de fils de fer électrifiés le long des frontières, pendant 132 ans, l’armée française, ne recula devant rien, eut recours à toutes ces opérations sanglantes et impitoyables, pour conquérir l’Algérie, établir l’ordre colonial, le maintenir par la force et garantir la présence française. Et voici qu’un jour, au faîte de sa puissance, elle s’arrêta net. Ordre de cessez-le-feu. Le ciel tombait. Est-ce un ordre ou une paralysie subite. L’armée française ne bougera plus. La veille, à Evian, les négociateurs algériens et français s’étaient pour la première fois serrés la main après la signature de l’accord. Seul le général de Camas était resté figé dans une sorte de « garde-à-vous », le visage blême, le regard morne et presque éteint, comme frappé à mort. Je lui arrachais presque la main pour la serrer. A travers sa douleur, on sentait toute celle de l’armée française. Celle-ci n’était pas battue. Mais le rideau tombait pour toujours sur la tragédie séculaire dont elle était l’auteur. La conscience soudaine de la vanité de son entreprise la frappait de stupeur et de consternation 2». Que dire de plus que cette cinglante sentence de notre éminent diplomate Saad Dahlab ?

Le Moudjahed Aïssa Kasmi


2- Article dont le texte a été repris dans l’ouvrage de Saad Dahlab « Mission accomplie » édité par les éditions DAHLAB, en 1990, page 294.

GUERRE DE LIBERATION

Repère et Symbole

Le 1er novembre 1954

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UNE VILLE, UNE HISTOIRE
CONTRIBUTION

Syphax et la rencontre de Siga

Ain Temouchent (206) AV J.C