Témoignage d’un passeur d’armes
Bachir El-Kadi

Par Fateh Adli
Publié le 30 oct 2018
Militant de la première heure dans la région des Aurès, qui va devenir la Wilaya I, Bachir El-Kadi fait partie du noyau qui mit en place, à la veille du déclenchement de la lutte armée, le premier réseau d’armement qui va approvisionner les maquis dans cette wilaya pionnière. Dans son témoignage écrit en 2004, ce moudjahid relate les circonstances dans lesquelles ont été acheminées les premières armes, notamment de Libye, avec des descriptions détaillées concernant les différents types de pièces récoltées par les passeurs d’armes algériens.
A dr : Bachir El Kadi, militant nationaliste dès les années 1940, a participé, avant même le 1er Novembre 1954, à la mise en place du réseau  qui va fournir en armes la Wilaya I et les maquis algériens. Tripoli est la plaque tournante des premiers pas de l’armement de l’Est.
 Bachir El Kadi, avec sa déscendance
 Bachir El Kadi, avec les membres de sa famille

De prime abord, Bachir El-Kadi confirme des témoignages selon lesquels des armes acquises en Libye sont rentrées en Algérie dès décembre 1954. «Ce sont de jeunes militants nationalistes candidats au maquis, enrôlés à Tripoli, qui ont été armés. Ils ont le plus souvent transporté une arme de plus et ses munitions en partant vers l’Algérie. Mohamed Bouazza, par exemple, était un des tout premiers passeurs d’armes à l’occasion de son entrée en Wilaya I où il est tombé en martyr avec le grade de capitaine», raconte-t-il.
Pourquoi cette ruée précoce des maquisards algériens spécialement vers la Libye ? Le moudjahid nous explique que durant les années 1950, il n’était pas difficile de trouver dans ce pays voisin les petites quantités d’armes que leurs moyens en hommes et en matériel, encore très modestes, permettaient d’acheminer vers l’Algérie. Il précise que les armes récupérées étaient le plus souvent des fusils «Statti» italiens ou des «Khemassi» allemands stockés chez des Libyens.
«Certains nous les vendaient à bon prix, d’autres, des amis sympathisants de la cause algérienne, nous les donnaient. Nous organisions une rapide instruction sur l’arme à ceux qui allaient rentrer en Algérie. Cela se passait souvent en rase campagne à l’extérieur de Tripoli», témoigne encore Bachir El-Kadi.
A partir de Tripoli, les membres du réseau dont fait partie Bachir El-Kadi avaient au début mis en place une filière Ghadamès et Oued Souf, sur proposition de Mostefa Ben Boulaïd, puis une autre par le sud de la Tunisie. Ben Boulaid avait, en effet, dès les premières réunions auxquelles assistait Ben Bella, fin août 1954 à Tripoli, pour préparer les réseaux extérieurs d’armement de l’insurrection, exprimé sa préférence pour le passage direct entre la Libye et l’Algérie.
Il poursuit sa narration : «Si Mostefa venait de Tripoli pour mettre en place avec nous une nouvelle organisation des filières d’armement. Entre le déclenchement de l’insurrection et son arrestation un peu plus de trois mois plus tard, nous avions envoyé quelques dizaines d’armes à l’intérieur par le sud de la Tunisie».
Les passeurs d’armes algériens ont dès décembre 1954, utilisé une Jeep qui avait été achetée par Ahmed Ben Bella à Benghazi. C’est un Algérien de la ville, Salah Touati, qui prêta son nom à ce qui est considéré comme le premier véhicule de la Révolution algérienne. La Jeep servira à transporter les moudjahidine de Tripoli jusqu’à Ragdaline, sur la frontière tuniso-libyenne, où un résistant tunisien se chargeait de la suite.
Après l’arrestation inattendue de Mostefa Ben Boulaid, Bachir Chihani prend le relais à la tête de la Zone I. Il a rapidement établi une liaison avec le réseau de Tripoli. Les quantités d’armes récoltées en Libye devenaient appréciables, et il fallait penser au début du printemps 1955 à des convois bien gardés. «La première caravane d’armes est partie de Ragdaline vers la fin du mois de mai 1955, se rappelle Bachir El-Kadi. Nous avions amélioré nos moyens de transport grâce notamment à un camion de huit tonnes de marque Bedford. Il servira d’abord à apporter notre armement de Tripoli à ce hameau sur la frontière avec la Tunisie avant de poursuivre plus tard sa glorieuse carrière sur les routes de Tunisie».
Le mouvement des caravanes d’armement vers l’Algérie durera plus d’une année et demie. Sachant qu’une caravane composée d’une dizaine de chameaux pouvait transporter une tonne et demie d’armes, et qu’un chameau portait seul plus de dix fusils. Pour mesure l’importance de ce trafic, l’auteur du témoignage souligne que les caravanes transportaient parfois jusqu’à vingt chameaux. Au printemps 1955, l’armement était déjà assez varié, et les passeurs envoyaient des fusils de dix coups, des mitraillettes Stern, des grenades et même des mortiers.
En plus des armes provenant de Libye, le premier lot d’armes fourni par l’Egypte de Nasser à la Révolution algérienne est arrivé en Wilaya I vers la fin juin 1955. LeRaïs égyptien s’était engagé à aider en armes les nationalistes algériens dès qu’ils déclencheraient la lutte armée. Le premier lot fut transporté par «l’Athos», le bateau affrété par la délégation extérieure du FLN, qui, venant d’Alexandrie, a déchargé une partie de sa cargaison à Khemaïs, un petit port à l’est de Tripoli. Très vite, un autre bateau, «le Dina», transportera aussi des armes d’Alexandrie. Après ces deux envois, la filière de l’armement en provenance d’Egypte deviendra essentiellement par voie terrestre.
«Les quantités d’armes devenaient très importantes. C’est d’ailleurs la police libyenne qui transportait les lots d’armes sur le territoire libyen. Nous prenions le relais à la frontière avec la Tunisie», témoigne encore Bachir El-Kadi.
Après un quiproquo avec Habib Bourguiba qui empêchait au début le passage des convois d’armement d’Algériens, les choses sont vite rentrées dans l’ordre. L’auteur nous apprend que, dès l’automne 1955, ce sont des convois parfois de plus de 30 tonnes d’armement qui allaient remonter par Gabès puis l’intérieur de la Tunisie centrale pour aller vers la future base de l’Est, sur la frontière algéro-tunisienne. C’était le lieu à partir duquel s’opérait désormais le partage des armes entre les différentes wilayas de l’intérieur qui avaient des représentants.

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