Le sens d’une purge

Par Fateh Adli
Publié le 02 oct 2018
De nombreux historiens, dont Mahfoud Kaddache, ont minimisé l’ampleur des événements provoqués par la crise de 1949, et parlent de «petite crise berbériste» au sein du parti nationaliste qui fut, selon les termes de M. Kaddache, «très passagère» et se termina par le départ de «quelques militants». Il soutient que la direction a appris «d’abord par des rumeurs» l’existence d’un courant revendiquant l’identité berbère dans le cadre d’une Algérie algérienne.
Benyoucef Benkhedda

«En 1949, écrit Kaddache, une lettre envoyée par un militant prisonnier, fut interceptée par des responsables; dans cette lettre Ouali Bennaï parlait de la nécessité de créer un nouveau parti. Le PPK (Parti populaire kabyle). La direction fit une photocopie de cette lettre et s’en servit pour convaincre les militants du caractère fractionnel du travail entrepris par les «berbéristes».
L’historien Mohammed Harbi donne une autre version de cette histoire de documents controversés. Il écrit :
« Les documents saisis par la police sur Ouali Bennaï, arrêté à Oran alors qu’il s’embarquait à destination de la France, à l’insu du parti, constituent des preuves de l’existence d’une fraction [...]. En France, Rachid Ali-Yahia, élu au Comité fédéral par le congrès de novembre 1948 et appuyé par Ouali Bennaï et Amar Ould Hamouda, s’oriente vers la création d’un mouvement populaire berbère (MPB) et lance ses partisans dans une épreuve de force avec la direction du PPA-MTLD. »
Plusieurs contradictions apparaissent dans ces deux témoignages. Mahfoud Kaddache parle d’une « lettre interceptée par des dirigeants » et du « PPK », alors que Mohammed Harbi, lui, évoque des « documents saisis par la police » et au « MPB ».
Sur le même sujet, Abdennour Ali-Yahia, qui s’est longuement exprimé sur la question dans un ouvrage paru en 2016 (lire article par ailleurs), affirme, dans un témoignage daté de 1983, qu’« aucun document n’a été saisi par la police. Il n’a jamais été question de créer un PPK, qui n’a existé que pour les besoins de la cause, que dans l’esprit des dirigeants du parti, qui ont fait chorus avec le colonialisme français, soucieux tous deux de diviser pour régner. La lettre attribuée à Ouali Bennaï, photocopiée et distribuée aux militants qui s’interrogeaient sur le bien fondé des accusations, était un faux réalisé par un dirigeant du parti, juriste de surcroît.»
Conséquences de ce premier grand schisme au sein du parti nationaliste : une saignée de militants aguerris et irremplaçables, dont certains avaient accompagné la création de l’Etoile nord-africaine. Mohammed Harbi écrit à ce propos : «L’épuration du mouvement berbériste a abouti à l’élimination des cadres de valeur pour faciliter la promotion des médiocres liés à l’appareil et redoutant par dessus tout d’être taxés de matérialistes et de marxistes.» Selon l’analyse de l’historien, lui-même ancien militants nationaliste, la crise de 1949 annihile les espoirs de voir un nationalisme radical se développer indépendamment de la foi religieuse... La saisie rationaliste et laïque du problème politique s’efface dorénavant au profit de l’approche mystique.
La violente réaction de la direction du PPA/MTLD, toujours sous la férule imposante de Messali Hadj, face à ce «coup de Jarnac» des militants dits « berbéro-matérialistes », a-t-elle été fatale pour l’essor du mouvement national en pleine mutation ? La dissolution de la Fédération de France, d’où était partie la fronde, suivie bientôt de l’arrestation de Bennaï Ouali, le cerveau du groupe, au mois de mars 1949, vont plonger le mouvement national dans une période de flottement, ponctué d’affrontements fratricides. L’envoi par Messali de trois émissaires en France pour tenter de mettre de l’ordre dans les rangs du parti ne fera qu’exacerber les tensions. Non contente de faire part de l’existence d’un parti fractionniste : «le Parti populaire kabyle (PPK)», la direction, sous l’impulsion de Messali et de ses collaborateurs, comme Hocine Lahouel ou Saïd Saddok, répand la rumeur selon laquelle les communistes auraient appuyé en sous-main la «scission berbériste».
Hasard du calendrier, les Renseignements généraux français arrêtent en Algérie tous les responsables de la Haute-Kabylie : Amar Ould-Hamouda, Saïd Oubouzar, Omar Oussedik et Omar Boudaoud. Un seul échappe au coup de filet : Belaïd Aït-Medri. Lui, les responsables arrêtés et les dirigeants exclus de la Fédération de France sont persuadés qu’ils ont été livrés par la direction aux forces répressives coloniales.
Après ces arrestations, la direction se réunit au mois de juillet à Alger en l’absence du chef national de l’OS et décide l’exclusion de tous les dirigeants arrêtés en Kabylie, la dissolution des sections de l’OS en Kabylie, et à partir de septembre le remplacement d’Aït-Ahmed, exclu du bureau politique et du comité central, par Ahmed Ben Bella à la tête de l’OS, avant d’être affecté au bureau du MTLD au Caire, où il va rejoindre notamment Mohamed Khider.
Adel Fathi