« La crise berbériste » expliquée par Ali-Yahia Abdennour

Par Fateh Adli
Publié le 02 oct 2018
Auteur d’un essai intéressant, intitulé : La crise berbère de 1949, portrait de deux militants : Bennaï Ouali et Amar Ould-Hamouda. Quelle identité pour l’Algérie ? (Barzakh, 2016), Ali-Yahia Abdennour rend hommage aux pionniers du mouvement national qui se retrouvèrent impliqués dans l’une des crises les plus complexes qu’ait vécues le parti nationaliste de l’époque, le PPA/MTLD, avec ses incidences profondes sur la longue marche de la lutte du peuple algérien pour l’indépendance.
Maitre Ali Yahia Abdennour
Ouali Bennaï
Me Ali Yahia Abdennour

A travers cet ouvrage, l’auteur, lui-même militant du mouvement syndical depuis les années 1940, tient à réhabiliter les figures emblématiques de cette crise dite berbériste, et que certains qualifient aussi de «crise antiberbère», à l’image de Bennaï Ouali, Amar Ould-Hamouda, Ali Laïmèche, M’barek Aït Menguellet et, son frère cadet, Rachid Ali-Yahia. Ancien membre de la fédération de France du PPA/MTLD au moment des faits, ce dernier fut à l’origine de la crise qui secoua le parti nationaliste pendant plusieurs mois. Il avait fait voter une motion (28 voix contre 32), suggérant l’idée, mal comprise à cette époque, d’une «Algérie algérienne et laïque», par opposition au concept consacré de «l’Algérie arabe et musulmane».
L’auteur s’attache également, à travers ce rappel d’un épisode charnière du mouvement national algérien, à expliquer les fondements politiques et idéologiques d’une telle fronde, à quelques années du déclenchement de l’insurrection du 1er novembre 1954, en épousant, sans complexe, les arguments qu’avancent aujourd’hui les partisans du mouvement berbère. «La crise anti-berbériste de 1949, qui a privé les Algériens de leur algérianité, avait pour objectif de détruire l’attachement viscéral du peuple algérien à ses racines», écrit d’entrée l’ancien président de la Ligue algérienne de défense des droits de l’Homme. Et de poursuivre : «Elle a été provoquée par une falsification de l’histoire par la direction du PPA-MTLD qui a écrit dans un mémorandum d’une cinquantaine de pages adressé à l’ONU, fin 1948, que l’Algérie est une nation arabe et musulmane depuis des siècles.»
Me Ali-Yahia explique que ce mémorandum demandé par Messali «refuse de donner à l’existence de l’Algérie une origine plus lointaine que l’occupation arabe qui remonte au VIIe siècle». L’auteur reproche à Messali Hadj d’avoir voulu imposer une orientation idéologique calquée sur le modèle moyen-oriental d’essence panarabiste, en faisant référence à l’influence de l’émir Chakib Arslan et Azzam Pacha sur le leader nationaliste algérien. Ces deux derniers, de l’avis de l’auteur,
«revendiquent un empire arabo-islamique allant de l’Atlantique au Pacifique».
L’auteur considère que le mémorandum envoyé par le PPA-MTLD aux Nations unies, et qui fait sciemment abstraction de la période antéislamique dans l’histoire de l’Algérie, «est le point culminant de la crise, même si elle a pris racine bien avant le mémorandum».
Evoquant l’engagement des militants à l’origine de cette fronde, Ali-Yahia Abdennour, revient sur le rôle précurseur de Bennaï Ouali, chef spirituel du groupe des lycéens de Ben Aknoun et responsable du parti en Haute-Kabylie, et qui, d’après l’auteur, a mené des activités de proximité pour «rétablir auprès de la population la notion de l’Algérie algérienne».
Faisant appel à sa mémoire, l’auteur se rappelle un groupe de lycéens au nombre de sept qui menaient le même travail, aux côtés de Bennaï Ouali. S’ensuit une campagne de répression dictée par la direction du parti. Selon Ali-Yahia, Hocine Lahouel, un proche collaborateur de Messali Hadj, fut le premier à s’en prendre aux militants de Kabylie et, plus particulièrement, à Bennaï et Ould-Hamouda.
En plus de son témoignage et des éclairages utiles qu’il apporte sur cette facette de l’histoire du mouvement national, occultée par l’historiographie officielle, Ali-Yahia Abdennour en a profité pour régler ses comptes à Hocine Aït Ahmed, qu’il accuse d’avoir tenté de saborder l’entreprise engagés par le groupe dit «berbéro-nationaliste» et d’avoir, notamment, brocardé son frère Rachid. Il réduit l’apport d’Aït Ahmed au sein du parti nationaliste, à cette époque (fin des années 1940) à « un simple opportunisme politique», en écrivant : « Il doit abandonner sa place au sein de cet organisme (membre du bureau politique du PPA-MTLD et chef national de l’OS (organisation spéciale), parce qu’il ne peut pas cautionner la politique identitaire de Messali et du bureau politique. »
Il faut rappeler que Hocine Aït Ahmed s’était très tôt démarqué de la démarche des « berbéro-nationalistes» et dénonça vigoureusement l’activisme de Rachid Ali-Yahia. Voici ce qu’il a écrit à ce sujet, dans ses mémoires : «Fin 1948, au moment où, à Zeddine (lieu ou devaient se tenir les assises du PPA/MTLD, Ndlr), mon rapport est adopté, où l’aile révolutionnaire tente de sortir le parti des blocages de l’enfermement légaliste et réussit à recentrer la réflexion sur les grands problèmes posés par la perspective de la guerre de libération, à Paris. Ali Yahia (Rachid) brandit l’étendard de la dissidence. »
Et d’ajouter plus loin :
« L’épreuve de force engagée par Ali Yahia (Rachid) tourne à la déconfiture. Il lance un appel au secours à Ouali Bennaï. Sans consulter ni avertir aucun de ses camarades, Si Ouali se rend à Oran pour s’embarquer vers Marseille. Il réagit comme un père irlandais devant un pugilat : on y prend part, et on ne s’interroge sur les motifs que quand il est terminé. »
Adel Fathi