Crise identitaire ou crise de croissance ?
La crise berbériste

Par Fateh Adli
Publié le 02 oct 2018
Dans toute analyse de l’évolution du mouvement national, la référence à la crise dite «berbériste» de 1949 revient comme un moment crucial, voire un tournant décisif dans cette histoire qui aboutira, cinq ans plus tard, au déclenchement de l’insurrection armée contre l’occupant. Cela dit, les lectures divergent et donnent souvent lieu à des interprétations ttronquées ou idéologisées qui n’aident pas à comprendre les soubassements de cet événement qu’une certaine historiographie préfère éluder pour dépassionner un débat déjà suffisamment miné. Comment a eu lieu cette crise ? Qui sont ses principaux protagonistes ? Quelles furent ses incidences sur le cours des événements ?
Membres de l’Organisation Spéciale (OS)

Tout a commencé à la clôture d’une conférence du PPA/MTLD, tenue à Alger début 1947, et à laquelle tous les militants étaient conviés. Face à des contestations de la base, Messali Hadj adjura les militants de se soumettre, au nom de l’unité des rangs, alors que les jeunes militants opposaient l’impératif d’une union par la base. Conséquence de cette dissension, les militants de la région de Kabylie menaçaient de ne plus désigner un représentant de leur région au Bureau politique du parti «tant que la date du congrès n’était pas fixée».
Ce groupe de militants, parmi lesquels se trouvaient Hocine Aït Ahmed et Bennaï Ouali, n’avait au départ aucune arrière-pensée particulière, ni visiblement aucune intention de poser le problème en termes «régionalistes». Mais les choses vont s’aggraver, lorsqu’un autre groupe va réussir à greffer à cette contestation militante d’autres revendications. Ce groupe de militants dit «matérialo-marxistes» est venu poser sans coup férir la question identitaire et la place de la composante berbère dans le mouvement national, et notamment dans les statuts du PPA/MTLD, parti dont ils étaient membres, à la veille d’un congrès décisif.
A l’initiative de Rachid Ali-Yahia, étudiant et militant très proche de Bennaï Ouali, la Fédération de France du MTLD fit voter (28 voix contre 32), une motion suggérant l’idée, mal comprise à cette époque, d’une «Algérie algérienne et laïque», par opposition au concept consacré de « l’Algérie arabe et musulmane ».
En réaction à cette initiative, la direction du parti décide d’une «purge», qui touchera plusieurs militants, en France et en Algérie, parmi lesquels on peut citer, outre l’éminence grise du groupe, Bennaï Ouali : Ferah Ali, Saïd Oubouzar, Laïmèche Amar, Amar Ould Hammouda, etc. Cela dit, beaucoup d’autres militants de l’OS, en rupture de ban avec la direction du parti, jugeaient «prématurée» l’évocation de la question identitaire, estimant par ailleurs que cela participait d’un «travail de sape» qui nuirait à l’idéal de la lutte contre le colonialisme qui devait unir tous les nationalistes. Aït Ahmed était parmi ces militants plus soucieux de l’indépendance du pays, mais sans pour autant rejoindre la meute lâchée contre une poignée de « renégats ».
Evoquant dans ses mémoires cet épisode « déroutant »,
Aït Ahmed parle du principal instigateur, Rachid Ali Yahia, comme étant resté coupé des réalités du pays. « N’ayant pas connaissance des décisions prises au sommet, écrit-il, Rachid Ali-Yahia s’intéresse aux questions secondaires. En effet, bien que la question identitaire soit essentielle, devant le phénomène colonial, celle-ci n’est pas prioritaire, comme le prouveront plus tard les combattants de la Wilaya III historique. »
Commentant la désignation par Messali de trois berbérophones (Sadok Saïdi, Dr Chawqui Mostefai, et Radjeff Belkacem) pour reprendre le contrôle de la Fédération de France, Aït-Ahmed semble donner sa caution, mais tout en maintenant subtilement ses réserves : « Au printemps 1949, écrira-t-il, le capitaine Saïdi participe donc aux opérations de pacification et de maintien de l’ordre avec d’autant plus d’élan qu’il a, cette fois, le sentiment d’être du bon côté, et qu’à triompher sans péril, il n’en aura pas moins la gloire de se faire une virginité ».
Mais quand la traque des militants incriminés va prendre des proportions démesurées, Aït Ahmed sera le premier à prendre leur défense. Il tenta ainsi de convaincre la direction du parti de cesser ses attaques contre les responsables de la Kabylie.
« Je leur demande de garder la tête froide : l’avalanche d’arrestations qui ont frappé les dirigeants de la Kabylie, cela sent la provocation, la manipulation. Il ne faut pas se tromper d’adversaires. Bennaï et tous les emprisonnés sont des hommes sérieux et conséquents. Ali Yahia n’est qu’une péripétie. Il n’était pas au comité central de Zeddine. Il ignore tout de nos options fondamentales, de nos buts. Mais justement, comment les atteindre si on décime l’encadrement en Kabylie ».

En effet, à la réunion de l’état-major de l’OS à Zeddine (petite bourgade relevant de l’actuelle wilaya d’Aïn Defla) de décembre 1948, à laquelle ont participé Aït Ahmed, Ould Hamouda et Bennaï, l’aile révolutionnaire a réussi à faire adopter son projet insurrectionnel.

Adel Fethi