Boutin, espion de Napoléon 1er, Instigateur du débarquement de Sidi Fredj

Par La Rédaction
Publié le 02 oct 2018
Durant des siècles, Alger a eu à affronter de multiples expéditions armées venues d’Europe tenter leur chance pour s’emparer de la ville et contrôler ses territoires terrestres et maritimes. Les sièges auxquels la ville a dû faire face sont nombreux et plus violents les uns que les autres, mais Alger a longtemps su se défendre et repousser les envahisseurs. Alger a résisté jusqu’à ce funeste été de l’an 1830 ; un été qui devait être le prodrome des pires tragédies, des pires calamités, des pires génocides jamais perpétrés sur ses terres.
Vieil Alger XVI Siècle
Canons d’Alger
Casbah d’Alger, 1891
Déclaration de Bourmont
Convention entre de Bourmont et Hussein dey
Plan d’Alger d’après Boutin
Photo de 1950. En médaillon, la Colonne érigée à la mémoire du Colonel du Génie Vincent-Yves BOUTIN 1772-1815
Le monument à la mémoire de Boutin (Dély Ibrahim, 2018)

 

Des raisons et un prétexte pour envahir l’Algérie

En Europe occidentale, quelques années après la révolution française et la décapitation du roi et de son épouse pour abolir la monarchie, c’est un empereur qui prend les rênes de l’Etat français : Napoléon Bonaparte. Des années terribles succèdent à l’euphorie de la première République (1792-1804) et la France qui a sombré dans un climat de terreur éprouve le plus grand mal à se maintenir ; le peuple français s’enlise dans le chaos, la famine et la violence. Dans une atmosphère de guerre civile, les contentieux entre le France et l’Algérie se compliquent, aggravés par le non-remboursement des dettes liées à l’exportation du blé algérien vers la France et attisé par de violents troubles dans les usines du nord de la France. Au fil des années, la nation française qui connaît de graves problèmes économiques, peine à surmonter ses difficultés auxquelles se surajoute la crise des céréales de 1827 et 1828 ; crise qui ne commence à rétrocéder qu’à partir de 1832 (!!!) ...
Comme tout despote colonisateur, Napoléon premier, qui prend la tête de l’Etat français en 1804 et qui, au-delà des créances impayées avec l’Algérie, rêve de réduire à néant l’influence de la marine britannique en mer Méditerranée, met en avant des objectifs philanthropiques et humanistes visant l’Algérie, arguant de «l’affranchissement et de la civilisation d’une vaste contrée qui, par sa position géographique est liée au bassin de la Méditerranée et appartient à l’Europe plus encore qu’à l’Afrique ». Au fil du temps, la France choisit, pour laver son honneur lié aux dettes impayées, de punir ses créanciers en envahissant leur pays, dût-elle massacrer des milliers, voire des millions d’individus parmi les populations autochtones.
C’est ainsi qu’en 1808, l’empereur français envoie en Algérie un homme. Il l’envoie pour des raisons longtemps tues, avec pour seule mission de procéder à des relevés topographiques et militaires aussi précis que possible, susceptibles de faciliter un débarquement de l’armée française en Algérie. Les convoitises du monarque lui dictant alors de faire de la Méditerranée un lac français et de l’Algérie la voie royale pour gagner à moindre coût, le continent africain et ses légendaires trésors.
L’espion missionnaire désigné, Vincent-Yves Boutin accomplit sa mission de repérage et rapporte une série de renseignements à l’empereur qui, ne pouvant plus assouvir ses désirs expansionnistes et de toute puissance sur le monde, laisse les précieux renseignements à ses successeurs qui en feront usage plus de 20 ans plus tard, lorsqu’en avril 1827 un prétexte est enfin trouvé à ce sinistre projet qui, au final, coûtera la vie à des millions d’Algériens : un banal éventail agité par le dey d’Alger à la face du consul Deval.
Le plan d’invasion de l’Algérie finit par aboutir à ce qui sera un processus colonialiste des plus meurtriers et des plus dévastateurs jamais connu par l’homme, avec de tragiques prolongements sur tout le continent africain.

Boutin, l’espion de l’empereur

Vincent-Yves Boutin naît le 1er janvier 1772 dans un petit village de Bretagne. Son père, qui en était devenu maire, est massacré pendant « la terreur vendéenne », ces années de terreur sanguinaire qui ont fait suite à la révolution française de 1789. A 19 ans, V.Y. Boutin entre à l’école de guerre de Mézières. Lieutenant puis capitaine, il est repéré pour ses services et ses capacités peu communes en matière de relevés topographiques et de dessin. Il participe, en Europe, à plusieurs opérations militaires au cours desquelles son talent se dévoile et son uniforme s’alourdit de décorations et de galons.
Napoléon premier écrit en avril 1808 à son ministre de la marine Decrès : « Méditez sur l’expédition d’Alger, tant sur le point de vue ‘mer’ que sur le point de vue ‘terre’. Un pied sur cette terre d’Afrique donnera à penser à l’Angleterre… » Il instruit son ministre des Renseignements que l’émissaire secret devrait obtenir : «… description d’Alger et de ses environs, choix d’un port de débarquement, rôle des fortifications avec le lieu et le mode d’attaque, notices et croquis des treize forts qui défendent la ville, temps nécessaire à l’expédition pour prendre Alger ».
Le projet est clairement nommé, les objectifs clairement définis, la mission franchement esquissée ; et c’est V.Y. Boutin qui est désigné pour mener, en secret, l’opération de reconnaissance indispensable à toute opération d’invasion planifiée et qui vise à détruire l’autre.

Boutin à Alger

Le 9 mai 1808, Boutin embarque pour Alger sous une fausse identité. Il se fait alors passer pour un parent du consul de France à Alger Charles Dubois-Thainville. Au cours de la traversée, une rencontre malheureuse avec un navire anglais force l’embarcation française à faire escale en Tunisie. Et ce n’est que le 24 mai au soir que Boutin se retrouve à Alger. Le consul Dubois-Thainville fait de son mieux pour faciliter la tâche à Boutin, ce même Dubois-Thainville qui, en décembre 1801, alors qu’il est revêtu des pleins pouvoirs à l’effet de traiter la paix avec la régence d’Alger, signe, au côté de Mustapha Pacha, un traité de paix entre les deux pays. Sitôt à Alger, Boutin, sans perdre de temps, se met au travail. En ville, il fait mine de flâner comme n’importe quel touriste en quête d’exotisme, feignant de s’égarer au-delà des remparts de la ville ou des limites imposées aux étrangers. Pour Boutin, la démarche consiste à répondre à deux impératifs :
- identifier le meilleur point d’atterrissage après une étude minutieuse du littoral et du terrain,
- estimer les facultés d’endurance des troupes du dey et les capacités de résistance de fortifications d’Alger
Et lorsqu’il déambule sur le littoral, il se munit d’un petit matériel de pêche qui lui confère un air débonnaire de vacancier oisif alors que ce matériel lui permet, près des falaises, de sonder les fonds marins et d’en mesurer les profondeurs. Avec beaucoup d’adresse, il observe, il questionne, il écoute, il lit, il analyse, il synthétise… Et c’est ainsi que jour après jour, il se fait une idée de plus en plus précise sur la ville, sa dynamique, ses fortifications, ses ressources, sa population. Il scrute la côte depuis Tamentfoust à l’est de la capitale, jusqu’à Sidi Fredj, à l’ouest, notant chaque détail susceptible de servir sa mission, s’empressant, sitôt arrivé le soir, dans sa chambre au consulat, de consigner chaque élément observé, chaque mesure prise ou déduite. Les notes, les croquis et les tableaux se suivent et ne se ressemblent pas. Son sens aigu du détail et son pragmatisme lui permettent d’établir une cartographie de la région d’une grande précision, largement aidé dans sa tâche par les relevés d’un autre « explorateur» britannique, l’ecclésiastique T. Shaw. Ce dernier, établi quelques décennies auparavant en Algérie (il vécut à Alger de 1720 à 1732), avait publié un ouvrage de près de 500 pages intitulé «Travels, or Observations relating to seveval parts of Barbary and the Levant» (édité en 1738 puis réédité en 1757, traduit en français en 1747), dans lequel plus de 300 pages sont réservées à la description détaillée de l’Algérie, de ses tribus, de ses ressources, de ses ports etc. Shaw écrit : «The country of the Algerines, commonly called the kingdom of Algiers, hath, since it became subject to the Turks, been one of the most considerable District of that part of Africa, which the later Ages have known by the name of Barbary» (Le pays des Algériens, communément appelé le royaume d’Alger, a été, depuis qu’il est assujetti aux Turcs, l’un des districts les plus considérables de cette partie de l’Afrique, que les derniers âges ont connu sous le nom de Barbarie (Traduit par nous).
De son côté, pour répondre aux préoccupations de son maitre, Boutin décrit avec force détails les protections de la ville, les sources, les chemins, les moyens militaires dont dispose le dey, les moyens de réduire les aides possibles des beys de Constantine, d’Oran et du Titteri ou encore comment appâter le bey de Tunis pour attiser des tensions dans l’est de l’Algérie dans le but de disperser les forces du bey de Constantine. Les points d’eau, les oueds, les ponts, rien n’échappe à l’œil et à la mémoire de l’espion. Tous les détails qu’il peut collecter auprès du consul ou lors de ses sorties dans ou hors de la ville sont consignés dans un carnet que complètent de nombreux dessins et croquis.
Et c’est après environ deux mois d’investigations et de relevés, le 17 juillet 1808, que Boutin quitte Alger pour la France qu’il gagne après une traversée très mouvementée. Encore une fois, le navire qui le reconduit en France est attaqué par l’une des innombrables frégates anglaises qui infestent alors les eaux de la Méditerranée. Il ne rentre à Paris qu’à la fin du mois d’octobre de la même année après un périple des plus mouvementés et après avoir été forcé de se défaire d’une partie des relevés et dessins qu’il avait esquissé à Alger.

Alger et ses environs passés au crible

De retour en France, Boutin reconstitue l’ensemble de ses relevés qu’il relate dans un document intitulé : « Reconnaissance générale de la ville, des forts et batteries d’Alger » par le chef de bataillon de génie Boutin, faite en conséquence des ordres et des instructions de S. Ex. Mgr Decrès, ministre de la Marine et des colonies, en date des 1er et 2 mars pour servir au projet de descente et d’établissement définitif dans ce pays.
Le premier paragraphe du rapport qu’il remet résume les préoccupations majeures de l’espion : « De tous les objets à examiner pour l’établissement du projet en question, les deux principaux sont : le point de descente et la résistance qu’on aura ensuite à surmonter. La solution du premier article se trouvera dans un examen détaillé du terrain, et le deuxième sera éclairé par la description des fortifications et l’évaluation des forces du dey. Nous allons donc parler du terrain, puis des forts et des batteries ; nous passerons ensuite aux divers autres questions ». Effectivement, plusieurs chapitres s’enchaînent. Quelques extraits éclairent de façon explicite sur la teneur du document élaboré par le sinistre espion visiteur.
Dans sa description des alentours de la ville d’Alger, Boutin prend en compte les moindres reliefs, le moindres cours d’eau, les moindres dénivellations. Il fait part de ses impressions quant au choix des points d’accès en terre algérienne. Il écrit : Environs d’Alger : « La chaîne est presque nulle entre le cap Matifou et le Fort de l’Eau ; elle ne se compose que de mamelons détachés entre lesquels il serait facile de passer dans la pleine de la Mitidja ; mais pour marcher ensuite sur la ville, il faudrait passer par l’Arbatache et l’Aratch qui pourrait être grosse après des pluies abondantes. La première de ces petites rivières est sans pont ; la seconde en a un en pierre que l’ennemi pourrait garder ou avoir coupé… »
Dans le paragraphe qui concerne le lieu présumé du débarquement, Boutin donne des indications très précises sur la région de Sidi Fredj : le rivage, les dunes, les monticules, la végétation etc. Il écrit : Point de débarquement : «… reste donc l’espace entre le cap Caxine, Sidi Ferruch et au-dessous et c’est vraiment là qu’il faut opérer. (…) Le rivage dans ce même espace est partout accessible ; il est sablonneux ou de terre très meuble, il n’a presque pas de commandement. Il y règne dans certains endroit un petit cordon de dunes de 4 à 6 mètres d’élévation, mais l’atterrage est partout facile et les rampes, s’il en fallait, seraient l’ouvrage d’un moment. » La description du littoral se poursuit longuement et Boutin précise : « Dans toute cette partie, il n’y a ni fortifications ni batteries, exceptée la seule tour de sidi Ferruch qui ne mérite guerre d’être comptée. Elle est carrée, son élévation est de 16 à 20 mètres au plus ; chaque face de 3 à 5 mètres armée d’une mauvaise pièce de canon; cette tour est vieille et ne résisterait pas à la plus légère canonnade.»…
Avant de procéder à un descriptif minutieux de chacun des forts qui protègent la rade d’Alger, Boutin commence par une longue et riche introduction d’un chapitre intitulé : Fortifications, lieu et mode d’attaque : « …les Algériens prétendent avoir 1743 pièces en batteries. Quoique nous soyons loin de ce compte, il faut convenir qu’il y en a un nombre très important, généralement de gros calibre, surtout sur les pièces du rez-de-chaussée de la marine qui sont de 24, 36 48 et au-dessus. Attaquer par la rade c’est donc affronter à la fois tous les dangers et toutes les difficultés… » Par la suite, pour décrire un à un les forts, Boutin étaye son propos de nombreux dessins : Fort du camp Matifou, Fort de l’eau, Fort Neuf de Bab Azzoun, Château de l’Empereur, Ville, fort des vingt-quatre heures ou de Bab el oued, fort des anglais, forts de la pointe Pescade, batteries simples.
Il aborde par la suite un nouveau chapitre intitulé « Points fortifiés, outre les précédents et auxquels on n’aurait affaire que par la suite » pour parler des protections des villes comme Constantine, Tlemcen, Maskara, El-Callah, Zammorah, Biskra. Il décrit les murailles, les fortifications, les canons, les garnisons… Boutin a-t-il visité tous ces lieux ou s’est-il plutôt approprié les données d’autres informateurs qui l’ont précédé ?
De nombreux autres chapitres suivent ; nous ne citerons là que quelques-uns :
- Chemins
- Etat militaire du dey en temps de paix
- Forces du dey en temps de guerre, temps nécessaire pour les réunir, précautions à prendre à ce sujet
- Marine algérienne
- Munitions de guerre des Algériens
- Troupes nécessaires à l’expédition
- Temps nécessaire pour s’emparer d’Alger et de ses dépendances
- Bois
- Ports et rades depuis Tunis jusqu’à Oran
- Eau
- Production du pays (animaux, bois, légumes, mines, denrées coloniales, manufactures, objet d’exportation, importation),
- Revenus de l’état
- …

Point de descente : Sidi Ferruch

Dans son rapport final, Boutin propose une approche toute nouvelle, jamais éprouvée lors des différentes tentatives de prises d’Alger : celle de s’abstenir d’une attaque par la mer et de privilégier une approche terrestre, à revers. Et pour cela, c’est encore Sidi Fredj qu’il juge le plus propice ; il écrit : « ainsi, en débarquant à Sidi Ferruch, on n’aurait ni batterie à combattre, ni probablement d’ennemis en présence, ni de hauteur à gravir. On suivrait le chemin d’une pente presque imperceptible tout à la fois éloignée des vues des forts et de la plaine où la cavalerie est à craindre et qui conduit droit à l’emplacement du camp et du point qu’il faudra attaquer en premier. » Il envisage la manière de neutraliser les forts qui protègent la ville et, s’exprimant à propos du château de l’Empereur qu’il décrit comme étant le point qui domine toutes les fortifications, il écrit : « Le château de l’Empereur domine de près de quarante à soixante mètres le point le plus élevé de la ville… ». Et pour conclure son document, Boutin fait une synthèse en ces termes :
« Point de descente : Sidi Ferruch
Point d’attaque : Le château de l’Empereur
Mode d’attaque : Batterie et brèche à l’extrémité de communication soutenues par des portions circulaire etc. L’assaut ne doit être tenté qu’avec la plus probabilité de succès.
Forces du dey en temps de paix : 15.000 au plus
Forces du dey en temps de guerre : 60.000 grand maximum
Troupes jugées nécessaires pour l’expédition : 35 à 40.000 hommes
Armement : 907 embrasures ; 658 pièces actuellement en batterie dont 529 sont dirigées contre la mer. …»
En février 1809, Boutin reçoit une lettre du ministre de la Marine lui exprimant la satisfaction de l’empereur du travail rédigé. Ce travail restera cependant, durant plus de deux décennies, dans les arcanes des archives française, Napoléon, alors en guerre contre ses voisins espagnols ayant confié à l’un de ses ministres : « J’ai, dans ces moments de guerre, des ménagements à garder avec les barbares.».
Mais la route est toute tracée. Il ne reste plus qu’à se tenir à l’affût et à guetter le bon prétexte et le chef de guerre qui pourrait mener l’invasion ou qu’il faudrait éloigner de la métropole en lui confiant une mission attrayante…

Une nouvelle mission pour Boutin

En 1810, soit quelques mois après la réception du rapport, Napoléon n’ayant toujours pas accepté la défaite essuyée en Syrie en 1799 alors qu’il était général, une nouvelle mission est confiée à Boutin avec pour cible… la Syrie ; ce pays où les intérêts commerciaux de la France longtemps hégémonique, étaient alors mis à rude épreuve et où les routes transdésertiques du commerce entre l’Asie et l’Europe – dont bon nombre passent par les port syriens – constituent une source considérable de revenus, ressources dont la France a tant besoin en ces temps. Boutin se rend en Syrie et après quelques années de « travail » dans la région, aidé en cela par une Anglaise installée là-bas Esther Stanhope. Sa trace se perd mystérieusement dans les replis du mont Ansarié en 1815…
Les deux dernières grandes missions de Boutin furent donc : l’Algérie et la Syrie.

Un prétexte, une invasion

Après que Boutin eut quitté Alger, la ville et la régence ont connu bien des déboires et des agressions dont le violent siège mené de concert par les Britanniques et les Néerlandais, sous les ordres de Lord Exmouth qui, en août 1816, a fait tirer des centaines de milliers de boulets et des centaines d’obus pour forcer le dey à négocier et à prendre le contrôle des voies de navigation en Méditerranée.
Enfin, en 1827 survient l’événement tant attendu par les monarques français : un événement anodin mais qui, manipulé et caricaturé, grossi et amplifié, se transforme en une insulte inadmissible faite à un représentant de sa majesté. Il s’agit de l’épisode du « Coup de l’éventail » ; événement qui reste encore de nos jours la raison officielle invoquée par les régimes français qui se sont succédé depuis lors, pour justifier l’invasion de l’Algérie et les crimes barbares perpétrés contre les Algériens. Et lorsque le lieutenant-général Loverdo est chargé d’établir un plan en vue d’un débarquement en Algérie, c’est sur les comptes rendus de Boutin qu’il s’appuie. Comptes rendus établis vingt ans auparavant…
Et au début de l’année 1830, et après bien des tractations et des négociations entre les différents amiraux et généraux dont les avis sont partagés, le roi Charles X confie le commandement de la flotte à l’amiral Duperré et celui de l’armée à de Bourmont alors ministre de la Guerre et dont la carrière fait à cette époque de nombreux mécontents dans le milieu militaire. L’opération est lancée.
Dans la journée du 24 mai, une flotte forte de plusieurs centaines de navires quitte la rade de Toulon, cap vers le sud, cap vers Alger. Cette expédition se compose d’environ 60.000 hommes pour une flotte comportant une escadre de bataille, une escadre de débarquement et une escadre de réserve accompagnée d’un convoi de près de 400 voiles consacrées au transport des troupes et des produits de subsistance, soit un total de plus d’un millier d’embarcations. Parmi les accompagnants civils, différents métiers sont représentés : cuisiniers, dessinateurs et artistes peintres, journalistes, imprimeurs, troupe théâtrale, etc.
Dans un discours prononcé avant le départ de l’armada, de Bourmont, qui s’adresse aux hommes fanatisés qu’il guide vers l’innommable, prononce un discours dans lequel il dit aux hommes qu’il commande et qu’il achève de fanatiser : « … Les nations civilisées des deux mondes ont les yeux rivés sur vous. Leurs vœux vous accompagnent. La cause de la France est celle de l’humanité…» Ces pauvres soldats, ces pauvres troufions envoyés faire la guerre se sentent ainsi investis d’une mission salvatrice non plus pour leur patrie uniquement, mais pour toute l’Humanité ; il ne leur est plus permis de reculer, quel que soit le sacrifice à consentir, quel que soit l’horreur qu’il faudra commettre…
Après une traversée mouvementée, le 14 juin 1830, les côtes de Sidi Fredj voient se déverser des meutes en uniforme avec pour mission de s’emparer d’Alger et d’éliminer tout ce qui entravera leur plan. La bataille qui a lieu le samedi 19 juin, à Staouéli, oppose des autochtones qui défendent leurs familles, leur terre et leurs biens à des soldats venus tuer tous ceux qui se dresseraient devant leurs sombres desseins de conquête et d’appropriation de ces terres et des biens qui s’y trouvent. Cette bataille ne parvient pas à modifier la progression de l’armée d’envahisseurs venus, par dizaines de milliers, mus par une haine farouche des musulmans et prétendant servir l’Europe et l’Humanité toute entière par leur funeste mission. Et, comme prévu par Boutin, et en dépit d’une résistance mal préparée, la progression vers Alger est rapide et se fait sans trop de pertes pour l’assaillant. Le 5 juillet, le dey Hussein signe la capitulation qui lui permet de quitter le pays accompagné de ses proches avec la garantie de de Bourmont que «… la liberté des habitants de toutes les classes, leur religion, leurs propriétés, leur commerce et leur industrie, ne recevront aucune atteinte. Leurs femmes seront respectées ». Par la suite, dans un document savamment rédigé en arabe dans des propos à la fois menaçants et emmiellés, placardé sur les murs de la Ville d’Alger, de Bourmont s’engage à garantir aux habitants d’Alger la pratique de leur religion, la préservation de leurs biens etc.
Mais ainsi ne fut-il pas fait ; les engagements pris par de Bourmont n’ont pas été tenus…
Le dey Hussein, abandonne la Casbah et son trésor, laissant l’Algérie et ses habitants à des hommes sanguinaires qui ne feront, 132 ans durant, que répondre à d’avides desseins ethnocidaires et génocidaires dont chaque ville, chaque village, chaque tribu, chaque famille a eu à pâtir lourdement.

Un monument pour Boutin

En 1930, la célébration du centenaire de l’occupation de l’Algérie par la France a été un évènement majeur au cours duquel l’occupant voulait montrer au monde ce qu’il appelait « les bienfaits de la colonisation ». Il va de soi que les démonstrations faites ne réservaient aucune place au coût payé par les autochtones qui avaient survécu aux carnages et aux crimes perpétrés, ces autochtones encore appelés indigènes et toujours relégués à une classe de sous-hommes. Et l’un des personnages que la France voulait honorer en ces circonstances était celui par qui le malheur arriva : Vincent Yves Boutin. Les lecteurs de Les Annales coloniales du 5 janvier 1928, pouvaient lire alors dans un article intitulé «Une des causes de la prise d’Alger » : « Le succès du maréchal de Bourmont dans le débarquement de Sidi Ferruch et dans l’attaque du fort de l’Empereur est dû, en grande partie, à ce qu’il suivit, dans ses opérations les indications du commandant Boutin chargé, en 1808, par Napoléon 1er, de rechercher les moyens de détruire le repaire des pirates qui infestaient la Méditerranée. A Alger, à force d’astuces et parfois au péril de ses jours, le commandant de génie Boutin observa les défenses de la ville, parcourut les proches environs, prit force de notes et croquis, dont il dut détruire la majeure partie pendant le voyage de retour avant de tomber entre les mains des Anglais qui l’emmenèrent à Malte.… » Etrange destin que celui d’un espion venu contribuer à la destruction d’un pays qui défend ses côtes méditerranéennes, et qui se fait agresser lors de ses voyages dans cette même mer par la flotte d’un royaume qui n’a rien à voir avec la Méditerranée mais qui sème la terreur parmi les navigateurs qui la parcourent.
C’est ainsi, après un siècle d’une colonisation barbare qui a permis à la France de se régénérer et de régner par la terreur et la cruauté en Algérie et dans bien d’autres pays, que le 7 juin 1930, un monument érigé sur le point culminant de Dély Ibrahim est inauguré en l’honneur de Boutin. C’est une tour dont les lignes sont celles d’un minaret ayant une porte surmontée de deux étoiles à six branches et en haut duquel est installée une table d’orientation qui indique les villages alentour, les montagnes, les routes, les bois etc. Le général Braconnier, alors commandant supérieur du génie à Alger dira dans son allocution : « … Il est bien exact (…) que l’œuvre de Boutin a entièrement dominé l’expédition d’Alger, qu’elle a servi de base à son étude et qu’elle a guidé son exécution ; c’est Boutin qui a choisi Sidi Ferruch, le point de débarquement, c’est Boutin qui a fixé l’effectif des troupes et l’importance des différentes armes à employer, c’est Boutin qui a indiqué et tracé l’itinéraire à suivre par nos colonnes, c’est Boutin qui a désigné le fort de l’Empereur comme point d’attaque… » Braconnier dit plus loin : « Sur cette même terre d’Afrique, beaucoup plus tard, les colonnes qui pénétreront au Maroc auront à la main l’itinéraire du père de Foucauld, sans lui, elles n’auraient pu ni trouver les points d’eau, ni avancer avec certitude dans une région complètement inconnue.»
Décidément, les « visiteurs curieux », les « explorateurs passionnés » et les « religieux altruistes fanatiques » ont étrangement bien œuvré pour ouvrir les voies aux campagnes militaires colonisatrices et prédatrices les plus dévastatrices sur nos terres…

Par S. et Dj. Oulmane

Sources :
Berjeaud l. : « Boutin, agent secret de Napoléon 1er et précurseur de l’Algérie française », ed. Chambriand, Paris, 1950
Boutin, V-Y: « Aperçu historique, statistique et topographique sur l’état d’Alger, à l’usage de l’armée expéditionnaire». Publié par ordre du ministre de la guerre, éd. C. Picquet. Paris, 1830

Shaw T. : « Travels, or Observations relating to several parts of Barbary and the Levant». éd. Oxford, 1738.
« Les anales coloniale », 05 janvier 1928,
« L’échos d’Alger », 08 juin 1930, p 02.

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