Un lieu de triste mémoire
Camp d’internement de Djelfa

Par Hassina AMROUNI
Publié le 03 nov 2019
Bien qu’il ait été rasé en 1943, le camp d’internement de Djelfa demeure par le souvenir un lieu de triste mémoire.

En 2009, l’écrivain Bernard Sicot, spécialiste de littérature espagnole de l’exil et des camps, publiait une version bilingue du Diario de Djelfa/ Journal de Djelfa, de Max Aub.
A travers cette fenêtre ouverte sur le passé, l’auteur faisait revivre un chapitre douloureux de notre Grande Histoire, mettant en évidence toute l’abjection qui entourait la politique de fonctionnement des camps d’internement, désignés sous le nom de « Centre de séjour surveillé » (CSS).
Situé à 300 km d’Alger, le camp de Djelfa a, durant ses deux années d’existence (de mars 1941 à juin 1943), accueilli quelque mille prisonniers. Ces derniers ont été retenus dans ce lieu où ils ont vu s’égrener les jours, les mois, voire les années dans des conditions de réclusion inhumaines (famine, absence de soins, maltraitance…).
C’est, notamment, à Max Aub, auteur dramatique, écrivain et critique littéraire, également pensionnaire des lieux, que l’on doit la découverte des arcanes de cet endroit sinistre. A travers un texte versifié écrit pour le théâtre, il relate son séjour et celui de ses compagnons de détention. D’ailleurs, Max Aub n’était pas le seul personnage connu à « séjourner » au camp de Djelfa, il y avait aussi Roger Garaudy qui y passa presque deux ans et dont le témoignage fut tout aussi saisissant.
Dans le camp de Djelfa, les Espagnols étaient les plus nombreux (476) contre 667 hommes de 26 autres nationalités (surtout des Russes et des Polonais) parmi lesquels beaucoup d’ex-brigadistes.
Ainsi, et comme le précise l’auteur Bernard Sicot, le camp de Djelfa est un camp de la troisième génération. Il accueillait, en effet, des hommes que le gouvernement de Vichy considérait comme « indésirables dangereux ». Plusieurs camps d’internement créés par le colonialisme français étaient connus pour leurs conditions inhumaines et celui de Djelfa en faisait partie.
Constitué d’abord de « tentes marabout dressées sur un quadrilatère de 300 mètres sur 100, puis de baraquements insalubres et non chauffés en hiver », le camp de Djelfa culminait à 1200 mètres d’altitude sur une steppe exposée, en hiver au vents glacials et en été aux rayons brûlants du soleil.
Plusieurs témoignages poignants dont celui de Max Aub dénoncent « les souffrances physiques et morales infligées gratuitement aux internés ». Les récits de pensionnaires révèlent notamment « les cruautés du commandant du camp, Jules Caboche et de l’adjudant Jean Gravelle, qui, entre autres brutalités et humiliations, frappaient les internés au visage à coups de cravache ».
Le régime au sein du camp était des plus drastiques. « Avec 1 200 à 1 500 calories par jour, les rations alimentaires (soupes claires, pas de viande ni de fruits) étaient très insuffisantes, l’hygiène inexistante, les soins médicaux tout autant. Les internés qui en avaient les moyens se procuraient un peu de nourriture en pratiquant le troc avec leurs gardiens algériens, mais c’était souvent au prix de très lourdes sanctions, en particulier l’incarcération au fort Caffarelli ou, tout aussi terrible, dans le camp spécial, périmètre réduit, interne au camp [avec] une dizaine de tentes entourées de barbelés. Les reclus y vivaient vêtus de haillons, sans hygiène et ne comptaient que sur la solidarité de leurs camarades pour ne pas mourir d’inanition ».
Ceux qui voulait en avoir plus (100 à 150 g de pain supplémentaire par jour) devaient, en échange, travailler à l’intérieur ou à l’extérieur du camp dans un des nombreux ateliers (briqueterie, tuilerie, tannerie, forge, menuiserie…). Bien évidemment, le commandant Caboche qui supervisait les travaux gardait pour lui les 20 francs de salaire quotidien qui leur revenait de droit.
Les internés fabriquaient aussi du plâtre, de la chaux et tissaient le sparte pour confectionner des espadrilles et des couffins. Le produit de leur travail était vendu au seul bénéfice du commandant et de quelques-uns de ses complices. A noter que les juifs et les ex-brigadistes étaient exclus de ces travaux.
L’auteur explique, par ailleurs, que trois internés, en l’occurrence Paul Zolberg, Antonio Atarés et Max Aub se sont livrés à cet acte « de résistance » qu’est l’écriture au sein du camp. En cachette de leurs geôliers, ils ont consigné durant leurs années de détention tout ce qui pouvait, plus tard, servir de témoignage pour mémoire. D’ailleurs, Zolberg qui intitule son cahier Aide-mémoire précise qu’il écrit « pour ne pas oublier ». Ainsi, rapporte-t-il, à propos des Arabes détenus qu’ils sont « presque à poil et nu-pieds ». Dénonçant avec colère les méfaits d’un siècle de colonisation, il ajoute : « Ils sont presque sauvages encore, et vivent comme des bêtes et des animaux ! Se laissent mener et conduire comme sous le temps de servage et exploiter à outrance par colons et Européens en général » (p. 207).
De son côté, Roger Garaudy rappelle dans Mon tour du siècle en solitaire comment les gardiens algériens du camp ont sauvé la vie des détenus, en refusant d’exécuter les ordres du commandant. « Bravant l’interdiction, les prisonniers français, en partance pour Bossuet saluent les nouveaux arrivants espagnols et ex-brigadistes en sifflant « Allons au-devant de la vie », encourant ainsi de graves représailles : le commandant éculant de rage nous ordonne de nous taire et nous prévient qu’à la troisième sommation il fera tirer sur quiconque n’est pas rentré se coucher sous les tentes. Personne ne bronche et notre chant prend une ampleur triomphale. Cravache en main, l’officier donne l’ordre de tirer (…)
Malgré les menaces et les coups que le commandant porte à nos gardiens arabes, les mitrailleuses se taisent toujours. Tous les hommes sont restés debout. Pas un n’a accepté de se coucher pour échapper à la rafale. Ce temps, long comme des dizaines de vies, s’éteint dans le silence (…). » Garaudy saluera alors le courage des gardiens musulmans : « Ces inconditionnels de Dieu nous ont fait vivre : il est contraire à l’honneur des guerriers musulmans du sud qu’un homme armé tire sur un homme désarmé. Ils avaient avant nous l’expérience de la transcendance vécue. »
En 1943, le camp de Djelfa est dissout. Après l’installation d’un tribunal militaire à Alger en 1944, Caboche et certains de ses collaborateurs sont jugés pour maltraitance, suite à plusieurs plaintes déposées contre eux. Il s’en tire à bon compte puisqu’il écope de 16 mois de prison ferme qu’il passe, en se faisant hospitaliser.


Hassina Amrouni


Sources :
https://journals.openedition.org/ccec/6070
https://journals.openedition.org/bulletinhispanique/4450
https://www.persee.fr/doc/emixx_1245-2300_2009_num_3_3_862

 

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