Diva et … Moudjahida
Portrait de Fadila Dziria

Par Hassina AMROUNI
Publié le 04 nov 2019
Beaucoup connaissent le parcours artistique de la diva de l’algérois, Fadila Dziria, mais peu connaissent son parcours de moudjahida. Retour sur une vie trépidante.
Photo vers 1953. De g. à dr. :  Mamed Benchaouch, Madani Fadila dite « Fadila Dziria», Ahmed Seri, Goussem (la soeur de Fadila), Debbah Ali dit « Allilou »

Native d’Alger, Fadila Madani voit le jour le 25 juin 1917, à Djenan Beït El Mel, sur les hauteurs de Notre-Dame d’Afrique, au sein d’une famille algéroise conservatrice. Toutefois, cela ne l’empêchera de nourrir secrètement le rêve de devenir un jour artiste. N’allant pas à l’école, elle égrène ses journées entre les tâches domestiques et les après-midis assise à écouter les 78 tours de Mâalma Yamna Bent El Mehdi qui tournaient en boucle sur la ghenaya familiale, le tourne-disque à manivelle, en vogue dans les années 1920.
La voix de Maâlma Yamna et de ses autres idoles a un pouvoir hypnotique sur Fadila qui dit en les écoutant : « Elles chantent comme je pleure.»
Il faut dire que la vie de la jeune adolescente n’est pas des plus heureuses. Mariée à l’âge de 13 ans, Fadila donne naissance à une mort-née. L’union finit par un divorce et un retour dans le giron familial. Cet épisode de sa vie, la jeune femme le portera comme une douloureuse écharde. Malgré une tristesse visible dans son regard, elle trouve une échappatoire dans la musique.
Au début des années 1930, elle anime ses premières scènes, lors des soirées ramadhanesques algéroises. Le Café des Sports, près de Djamaâ Ketchaoua, accueille régulièrement la jeune artiste en herbe qui séduit de plus en plus le public, attiré par sa voix éraillée et ses interprétations en arabe et en kabyle des qçaid les plus en vogue à cette époque.
Face à ce succès naissant, sa famille l’aide à quitter le pays pour aller tenter sa chance en France. A Paris, où elle débarque en 1935, elle fait l’heureuse rencontre d’un monstre en la matière, le grand auteur-compositeur Abdelhamid Ababsa. Décelant la pépite qui se cache derrière cette jeune femme timide, au regard triste, il décide de la prendre sous son aile. Il lui apprend plusieurs mélodies en vogue à l’époque et lui fait chanter presque tous les genres musicaux puisés dans le large répertoire algérien, allant de l’algérois, au kabyle, en passant par le chaoui, l’oranais, le sahraoui et on en oublie encore.
La jeune artiste qui travaille assidûment pour perfectionner sa technique est très vite récompensée pour son sérieux face au public qui l’applaudit partout où elle se produit ; la communauté algérienne en fait très vite l’une de ses idoles. C’est là qu’elle aurait adopté son nom de scène « Fadila Dziria » qui, selon certaines sources, lui aurait été donné par Ababsa.
Face à ce succès, elle décide de rentrer au pays où elle jouit du même engouement populaire.
Elle retrouve deux grands noms de la scène artistique algérienne, en l’occurrence Mustapha Skandrani et Mustapha Kechkoul qui joueront un rôle considérable dans la suite de sa carrière, en l’aidant, dans un premier temps à enregistrer son premier disque chez Pacific, Ma l’hbibi malou, une qçida signée Abdallah Mohamed Ibn Ahmed Ibn Msaib. Pour Fadila Dziria, c’est le début d’un parcours auréolé de réussite.
Kechkoul l’introduit dans l’orchestre de la radio, dirigé par la grande Meriem Fekkaï. Pour Fadila, côtoyer cette grande Maâlma est plus qu’un honneur et cette dernière ne tarde pas à l’encourager, en lui confiant les istikhbars (préludes chantés) au cours desquels elle donne libre cours à toute sa volupté vocale. En peu de temps, le nom de Fadila Dziria devient l’une des références de la scène musicale algérienne, aux côtés de celui d’autres grandes divas comme Meriem Fekkaï, cheikha Tetma, Reinette l’Oranaise ou encore Alice Fitoussi.
Peu après, elle est engagée par Mahieddine Bachetarzi pour animer la partie concert de ses fameuses tournées théâtrales à travers l’Algérie. Côtoyant des comédiens de renoms tels que Mohamed Touri, Keltoum, Farida Saboundji, Djelloul Bachdjerrah et d’autres encore, elle s’essaye, elle aussi, à la comédie, interprétant quelques rôles bien inspirés dans des pièces théâtrales dont on citera : Ma yanfaâ ghir es sah, Dawlet ensa, Othmane en Chine, Mouni Radjel…
Malgré un talent de comédienne évident, son cœur reste accroché à la chanson qui lui procure toutes les joies et satisfactions possibles.
Elle enchaîne les succès, en interprétant des titres qui deviennent des intemporels comme Ya qalbi khali el hal, Ya Rabi sehel li zoura de Amar Lachab, Saadi rit el bareh de Kaddour Benachour, Ana touiri de Habib Hachelaf...
Fadila est souvent invitée à se produire sur les ondes de la radio, entrant ainsi dans les foyers algériens. Au mois de décembre de l’année 1956, elle est invitée à une émission au cours de laquelle se produit aussi le chanteur H’ssissen. .

Une artiste en lutte

Au lendemain du déclenchement de la Guerre de libération nationale, à l’instar de nombreux artistes algériens de l’époque, elle continue à faire son métier d’artiste mais cela ne l’empêche pas de se sentir concernée par la lutte et de chercher le moyen idoine pour participer à cette révolution qui allait libérer le pays de 130 ans de joug colonial.
Aussi, avec une trentaine d’artistes femmes, elle contribue à la préparation de la « grève des six jours », déclenchée par le FLN entre le 28 janvier et le 4 février 1957.
Engagées pleinement dans cette mission qui leur était dévolue, Fadila et ses amies artistes dont Aouichet, Djamila, Farida Saboundji, Nouria, Latifa, Cherifa, et d’autres encore vont approcher la population pour diffuser le message révolutionnaire, contribuant ainsi à une prise de conscience massive. Par ailleurs, elles recensent les besoins des plus démunis pour leur apporter aide et assistance. Cela n’était pas sans danger, mais elles agissaient avec abnégation et dévouement pour la cause nationale.
Cette action vaudra à Fadila et à quelques-unes de ses compagnes l’arrestation et l’incarcération à la prison de Serkadji (ex-Barberousse).
Selon certains témoignages, Fadila Dziria chantait souvent dans sa cellule Ya men qalbak h’zine (Ô toi dont le cœur est triste…) afin d’encourager ses codétenus, surtout les condamnés à mort à résister à la peur. Ce chant agissait tel un baume au cœur et galvanisait hommes et femmes qui y puisaient la force de rester debout et dignes pour l’amour de la patrie.
Après sa libération, elle crée son ensemble musical féminin avec notamment sa sœur Goucem à la derbouka, Reinette Daoud au violon et sa nièce Assia au piano.
Au lendemain de l’indépendance, elle participe à de nombreux concerts et manifestations culturelles. Sur scène, elle est souvent accompagnée de l’orchestre dirigé par le maestro Mustapha Skandrani.
Elle continue ainsi à réjouir le cœur des mélomanes de sa voix si particulière jusqu’à sa disparition le 6 octobre 1970, à l’âge de 53 ans. Elle est enterrée au cimetière d’El Kettar, à Alger.
Hassina Amrouni
Sources :
Fazilet Diff, El Watan le 25 - 11 - 2017

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