La modestie des grands
Mohamed Benaïssa dit Mohamed Ben Mohamed

Par Leïla Boukli
Publié le 18 mai 2017
C’est dans une ambiance des plus chaleureuses, que seules les familles unies ont la capacité de dégager, que nous reçoit en son domicile, sis à Hydra, Mohamed Benaissa pour nous parler, souvent ému, de son parcours. Autour d’un thé, entouré de ses enfants dans les prunelles desquels on décèle un brin de fierté, le patriarche, qui vient au monde un 24 avril 1931 à Blida, se souvient et raconte ...

La famille Benaissa est originaire du Tafilalet. Le père rebelle, poursuivi, se réfugie en Algérie, s’établit à Blida où il épouse une Algérienne. De cette union naitront trois enfants. Mohamed, sera l’ainé de la fratrie. « J’ai hérité, nous dit-il un sourire aux lèvres, des gènes rebelles de mon père, qui n’admettait pas l’injustice, ni le joug de quiconque. »
De ce père, il ne conservera qu’un vague souvenir, puisqu’il sera orphelin à 13 ans. Après ses études primaires, dans la ville des roses, il rentre au collège où il passe en 1947 son brevet élémentaire. Il est très vite rattrapé par les dures réalités de la vie. Responsable très jeune, il interrompt ses études, cherche du travail, pour subvenir aux besoins des siens. Son premier emploi sera celui de commis greffier. Sportif, il joue à l’USM Blida et évoque encore avec tendresse le médecin de l’équipe, un grand monsieur, qui les soignait gratuitement. « Repose en paix, Dr Lacheraf, nous ne t’oublions pas », s’exclamera-t-il. Comme il rappelle encore les événements du 8 Mai 1945 à Blida. « Ce jour de l’armistice, tous les enfants scolarisés de Blida ont été réunis autour de la place d’armes, de petits drapeaux français dans les mains, lorsqu’un défilé d’Algériens fait irruption au milieu de la place arborant un drapeau vert et blanc. Des policiers sortent armes au poing et tirent. J’ai vu tomber l’un des manifestants. Cet épisode m’a marqué à ce jour pour la conviction que j’ai gardé du nationalisme. Je tiens aussi à rendre hommage à mon professeur d’arabe M. Zellal qui a hurlé : Nous avons raison de manifester. »
C’est avec ses valeurs en tête qu’à 20 ans il fait son service militaire, toujours à Blida, termine au bout de quinze mois et s’engage volontairement, pour six autres mois, afin, nous dit-il, d’éviter d’être enrôlé dans la guerre du Vietnam. Nous sommes en 1954, date du déclenchement de la lutte de libération nationale, une cause pour laquelle il milite déjà.
En 1956, l’armée française l’envoie à l’École des officiers de Saint-Maixent d’où il sortira après six mois en décembre 1956 avec le grade de sous-lieutenant. De retour en Algérie, il met à profit une permission de six jours, pour remettre sa carte de jeune officier à l’organisation de Blida, qu’il informe de sa décision de déserter et de son profond désir de rejoindre les rangs de l’ALN. Le Nidam contacte alors le colonel Saddek, qui l’instruit dans les 48 heures de sa décision : rester pour fournir des munitions et tous renseignements utiles à l’organisation. Et c’est ainsi que bravant tous les dangers, le jeune Mohamed remettra sa collecte à chacun de ses déplacements à Blida, généralement les fins de semaine. Mais ces déplacements réguliers éveillent les soupçons à son encontre. Manu militari, il est embarqué sur un bateau via la France et affecté dans un régiment en Bretagne. C’est mal le connaitre, parce que sitôt arrivé en métropole, il contacte la Fédération de France à Paris. Il a la chance de rencontrer El Hadj Mohamed Allahoum et d’autres officiers cherchant le même but que lui : rejoindre l’ALN. C’est alors qu’avec ces quelques officiers décidés à déserter, un membre de la Fédération de Paris les envoie vers Thion Ville en Lorraine pour être pris en charge par les représentants du FLN qui les aideront à traverser la frontière franco-allemande où ils tombent hélas dans un guet-apens messaliste. Mohamed Benaissa se souvient de la course effrénée vers la gare de Thion Ville et du retour à la case départ pour chacun de ces officiers. L’incident n’affectera en rien leur détermination. Ils se réunissent entre eux, font une mise au point, contactent d’autres membres de la Fédération dont Hacène Feziri qui sera chargé d’organiser une nouvelle désertion, cette fois réussie.
Et c’est ainsi qu’enfin en avril 1958, ils rejoignent le FLN-ALN en Tunisie. « Nous avons été formés par groupe de deux pour passer qui par la Suisse, qui par l’Allemagne, l’Italie ou la France. »
Une fois en Tunisie, il est affecté en Wilaya IV où il rejoint des unités basées le long des frontières (Thala et Tadjerouine) et subséquemment, sous la conduite du commandant de compagnie, le défunt Ahmed dit Moustache. « Nous cheminions le long de la ligne Morice jusqu’à l’extrême sud tunisien, plus exactement à Mides qui est la dernière oasis, en tentant de nombreuses fois de traverser la ligne Morice, non sans pertes humaines et échecs », se remémore Mohamed Ben Mohamed, qui ajoute : « Nous profitions des périodes d’accalmie pour dispenser l’instruction militaire de base dans la perspective de donner une formation militaire complète aux jeunes djounoud qui étaient réellement sans expérience. »
Très ému, Mohamed Benaissa dit Mohamed Ben Mohamed se souvient, les larmes aux yeux, de la bataille de Mides 15 juillet 1958 entre les forces françaises du poste de Soukies et de Négrine où les compagnies de la Wilaya IV qui se repliaient de la ligne Morice sous les bombardements ininterrompus de l’artillerie furent sauvées in extremis de l’encerclement à la suite de l’explosion d’une mine antichar – qu’il avait posée lui-même –, au passage du premier camion GMC bondé de troupes. C’est à ce moment que l’opération d’encerclement s’arrête net.
En décembre 1959, le CNRA ordonne à tous les officiers supérieurs de l’ALN de rentrer en Algérie pour soutenir l’intérieur. « Une occasion très attendue par mon compagnon d’armes Ahmed Benchérif et moi-même de même que pour Tahar Zbiri, Hadj Abdelmadjid Abdelssamed, Ali Souai et bien d’autres combattants. En avril 1960, nous traversons la ligne Morice escortés, jusque-là, par un commando dirigé par Khaled Nezzar. Vingt-quatre heures après de durs combats appuyés par des hélicoptères et des avions de chasse, quelques camarades tombent au champ d’honneur, d’autres sont blessés, dont moi à l’épaule et aux côtes. Nous serons les derniers à être passés. Fait prisonnier et amené au DOP (commando de bérets noirs), je suis atrocement torturé, battu pendant des semaines dans un souterrain dit la Casbah, dans le noir permanent, avec pour unique compagnie les cris, les hurlements, les gémissements, les pleurs, d’autres détenus de nuit comme de jour. C’était insoutenable, parce que nous étions à leur merci. »
Visiblement encore affecté par ses souvenirs qui marquent, Mohamed Ben Mohamed se souvient du soir ou les bérets noirs ont fait irruption dans sa cellule, le menottent, lui mettent un sac sur la tête attaché au niveau du cou, le jettent littéralement sans ménagement au fond d’un fourgon. Persuadé que c’est sa dernière heure, il prononce comme tout bon musulman, la profession de foi et attend... Et par chance, après ce qui lui semble une course folle, le fourgon est stoppé par un autre véhicule. Le choc est violent et les bribes de discussion qui lui arrivent entre les occupants des deux véhicules semblent féroces. Il est arraché du fond du fourgon et ramené de nouveau dans sa cellule du 3 ou 4e sous-sol, sans savoir ce qu’il adviendra de lui. Le lendemain, il est transféré dans un autre lieu de détention dans des cellules individuelles sous la surveillance de gendarmes et de militaires. Il conclut que c’était pour lui éviter la mort. Une élimination qui avait été programmée par les gens du DOP. Deux mois après il est écroué à la maison d’arrêt de Annaba.
 Dès l’indépendance avec son frère de combat, le colonel Benchérif, ils sont chargés de mettre en place l’institution de la Gendarmerie nationale dont il sera le premier chef de l’état-major jusqu’en 1965.
 
Cette même année, accompagné de dix autres officiers, ils partent sur ordre du ministre de la Défense de l’époque, en l’occurrence Houari Boumediene, compléter leur formation à l’École supérieure de gendarmerie de Melun. De retour en 1966, le ministre des Finances, en ce temps-là, Kaid Ahmed, le sollicite pour prendre la direction générale des douanes, poste qu’il occupera pendant six ans.
Après cela, il revient à l’ANP en tant que commandant ; il sera successivement, chef de secteur militaire à Batna puis chef d’état-major de la 3e Région militaire à Béchar. On le retrouve en formation à l’école supérieure de guerre de Paris d’où il sort diplômé, puis deviendra chef d’état-major de la 4e région militaire de Ouargla ; directeur de l’Ecole polytechnique de Bordj El Bahri (Enita) ; directeur général de la Protection civile durant 10 ans, son dernier poste puisqu’il est mis à la retraite.
Une vie bien remplie pour ce père de 3 enfants (2 garçons et une fille), grand-père de 8 petits-enfants, âgé(e)s de 6 à 23 ans.
Le couple nous raccompagne au portail du domicile et nous repartons avec en mémoire ces pages glorieuses de notre guerre de libération, conscients que sans le sacrifice d’hommes et de femmes de la trempe de Mohamed Benaissa dit Mohamed Ben Mohamed, notre devenir aurait été tout autre.
 

Leila Boukli

DOSSIER

Tunis, capitale de l’Algérie combattante

L’aide de la Tunisie à la Révolution algérienne

FIGURES HISTORIQUES

L’homme qui livra des armes au FLN

Le Capitaine Vassil Valtchanov

GUERRE DE LIBERATION
MOUVEMENT NATIONAL

PROCÈS-VERBAL DE LA REUNION ET EXTRAITS DE LA PLATE-FORME

Documents du Congrès de la SOUMMAM du 20 AOÛT 1956