Développer un fort sentiment d’appartenance à une communauté propre, à une identité et à une histoire pour renforcer la résistance au colonialisme
Association des Oulémas

Par Boualem TOUARIGT
Publié le 10 juin 2019
Le 5 mai 1931 se constituait à Alger l’association des oulémas algériens. Les 72 participants réunis au cercle du progrès désignaient les cheikhs Abdelhamid Ben Badis, Larbi Tebessi, Bachir El Ibrahimi, Tayeb El Okbi, Moubarek El Mili à la direction de cette association. Le mouvement de résistance populaire contre la colonisation française prenait ainsi une nouvelle dimension. La domination coloniale s’était traduite à travers les textes discriminatoires officiels contre les populations algériennes, la pratique de la religion et de la langue arabe, l’exercice des droits élémentaires de citoyens.

La création de l’association s’inscrivait dans le grand mouvement de renaissance spirituelle et culturelle du monde musulman entamée à partir du XVIIIe siècle et qui prit une grande ampleur au siècle suivant sous l’influence notamment de Djamal eddine el Afghani et Mohammed Abdou. El Afghani considérait que la situation que vivait le monde musulman était due à l’oppression des pays occidentaux et que la renaissance du monde musulman ne pouvait se faire qu’en brisant cette domination. Il eut une grande influence sur les mouvements de résistance qui se développèrent dans différentes parties du monde musulman, en particulier en Inde, en Turquie et en Egypte. Avec Mohammed Abdou, autre grande figure du mouvement de la Nahda, connu comme ayant été plus un homme de science et de réflexion, il fonda à Paris une revue qui diffusait leurs idées. Pour un grand nombre de penseurs musulmans, parmi lesquels Abdelhamid Benbadis, les pays musulmans devaient s’ouvrir à la connaissance du moderne et s’imprégner des autres civilisations.
Abdelhamid Ben Badis, commença ses prêches en 1913 à la mosquée Sidi Lakhdar à Constantine. En 1925, il publia la revue El Mountaquid qui fut interdite par le pouvoir colonial trois années plus tard. Elle fut remplacée par El Chihab. Le cheikh Tayeb El Okbi fonda à Biskra la revue El Islah. Le cheikh Bachir El Ibrahimi s’installa à Tlemcen dès 1933.
Dès sa création, l’association des oulamas se fit remarquer par ses positions très nettes sur des sujets d’importance. Elle s’opposa aux attitudes du pouvoir colonial qui ne respectait pas les principes de laïcité et de libre exercice du culte pour les Algériens musulmans, contrairement aux populations d’autres confessions pour lesquelles ces principes furent reconnus. Les tribunaux prononcèrent des peines de prison contre ceux qui enseignaient la langue arabe et ceux qui propageaient la religion musulmane. Le pèlerinage à la Mecque fut plusieurs fois interdit. En 1944, Bachir El Ibrahimi adressait une lettre au gouvernement du général de Gaulle dans laquelle il écrivait : « Les mosquées appartiennent à l’Islam. Elles ne sont la propriété ni des musulmans ni des gouvernants…Il est du droit du peuple musulman de prendre possession de ses mosquées et de choisir lui-même les imams et les muezzins. » Dénonçant la tutelle de l’administration coloniale sur le fonctionnement des mosquées et l’enseignement de la langue arabe, il proposa même la création de comités librement élus par les musulmans pour la gestion des établissements religieux et culturels musulmans. En mai 1950, l’association réclamait une nouvelle fois l’indépendance du culte musulman, dans un texte signé par Bachir El Ibrahimi, Larbi Tebessi, Mohammed Kheireddine, Boubekeur Laghouati. Dès 1936 , Ben Badis déclarait : « Nous voulons faire revenir les musulmans algériens aux convictions religieuses premières, lesquelles étaient frondées sur la vérité et sur la science… Nous souhaitons qu’ils arrivent à distinguer la religion des fausses croyances, qu’ils s’inspirent dans tous les actes de leur vie des dogmes de l’Islam et de ses principes faits d’égalité, de fraternité, de tolérance, d’assistance mutuelle et d’amour du prochain. » L’association s’interdit toute action politique, et l’interdit dans ses statuts, préférant activer pour l’union des musulmans, refusant tout ce qui pouvait susciter des divisions. Combattant farouchement les comportements hérétiques, il déclarait en 1936 lors d’une conférence : « Nous voulons faire revenir les Musulmans algériens aux convictions religieuses premières, lesquelles étaient fondées sur la vérité et sur la science. Nous souhaitons qu’ils arrivent à distinguer la religion des fausses croyances, qu’ils s’inspirent dans tous les actes de leur vie des dogmes de l’Islam et de ses principes faits d’égalité, de fraternité, de tolérance, d’assistance mutuelle et d’amour du prochain. » (El Chihab novembre 1936). Dans la même revue, en avril 1936 il publiait sa célèbre déclaration : « Cette nation algérienne et musulmane n’est pas la France. Elle ne saurait être la France. Elle ne veut pas devenir la France. Elle ne pourrait pas devenir la France même si elle le voulait. Elle est même une nation très éloignée de la France par sa langue, par ses mœurs, par sa religion et elle ne veut pas s’y intégrer. ». En 1937, Ben Badis se prononça ouvertement contre les naturalisations d’Algériens et leur acceptation de la nationalité française. En juillet 1951, l’association des oulamas s’intégra dans un large front patriotique qui regroupait les forces politiques nationales, y compris les communistes, pour la défense et le respect des libertés. Ses délégués Larbi Tebessi et Mohammed Kheireddine signèrent un communiqué commun avec Ahmed Mezern a et Mustapha Ferroukhi du MTLD, Ahmed Francis et Kaddour Sator de l’UDMA, Ahmed Mahmoudi et Paul Caballero du parti communiste. Le trait marquant de l’Association a entre autres été le refus de s’engager dans des politiques partisanes. L’article 3 de ses statuts le précisait bien : « Toute discussion politique ainsi que d’ailleurs toute intervention dans une question politique sont rigoureusement interdites. » Tout ce qui pouvait être cause de division entre les musulmans était rejeté. L’association refusa le repli sur soi, prôna l’ouverture vers les autres communautés non musulmanes, s’engagea dans la lutte pour l’égalité des droits entre tous les habitants de l’Algérie, s’allia quand ceci fut nécessaire avec les autres forces politiques algériennes pour concrétiser des avancées dans les lois sur l’égalité. Parmi les principales revendications à chaque fois avancées figuraient entre autres la liberté de la presse et l’égalité des droits politiques et surtout l’application du principe de laïcité, c’est-à-dire la séparation très nette de l’Etat et de la pratique libre de la religion pour toutes les catégories d’habitants, principalement les Algériens musulmans, ce que la puissance coloniale n’admettait pas, voyant dans l’extension de la pratique de l’Islam un danger pour sa domination. En janvier 1956, l’association réclamait l’indépendance de l’Algérie exigeant du gouvernement français « de négocier avec les représentants authentiques du peuple algérien ». Le 12 février 1956, son président Larbi Tebessi rappelait l’objectif politique fondamental de l’association : « un Etat algérien indépendant et démocratique ».

Boualem Touarigt

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