Mohamed Chérif Ould El Hocine raconte
Attaque de l’Ecole des officiers de Cherchell

Par Hassina AMROUNI
Publié le 28 juin 2017
Le 20 août 1957, l’Ecole des officiers de Cherchell est attaquée par les hommes de la katiba El Hamdania. Une opération militaire qui intervient deux ans après l’offensive générale contre les intérêts français, lancée le 20 août 1955 dans le Nord-Constantinois par Youcef Zighout et un an après la tenue, le 20 août 1956, du congrès de la Soummam.

L’Armée de libération nationale (ALN) choisit cette date hautement symbolique pour lancer une attaque générale contre les intérêts coloniaux dans les quatre coins d’Algérie. Les lieux de casernement militaires français ainsi que toutes les voies de communications (ponts et routes), poteaux électriques, postes téléphoniques et les fermes appartenant aux colons sont choisis pour cible par l’ALN.

L’école des officiers de Cherchell dans la mire de l’ALN

L’un des objectifs visés par cette attaque générale était l’Ecole des officiers de Cherchell. Un choix qui n’était pas du tout fortuit puisque cette école formait des officiers et sous-officiers qui venaient grossir et renforcer les rangs de l’armée française. Cette attaque devait donc marquer les esprits et porter un coup dur à la France. Préparée et commise par les compagnons de la katiba El Hamdania, l’opération a été relatée par l’un de ses membres, l’ancien officier de l’ALN, Mohamed Cherif Ould El Hocine, à travers les colonnes de la presse nationale, convoquant ainsi un épisode glorieux de l’Histoire de la Révolution algérienne. Activant dans la zone II de la Région III (Wilaya IV), la katiba El Hamdania, conduite par Si Moussa Kellouaz El Bourachdi, a mis en place neuf groupes distincts qui avaient pour mission d’attaquer les villes de Cherchell, Sidi Ghiles (Novi), Hadjret Enous (Fontaine-du-Génie), Gouraya, Beni Haoua (Francis-Garnier), Damous (Dupleix), Menacer (Marceau), Sidi Amar (Zurich) et le poste militaire de la région de Larhat. « Nous nous trouvions dans les monts du Zaccar, lorsque Si Moussa Kellouaz El Bourachdi, le chef de la katiba, avait longuement entrepris de nous expliquer le but précis et l’extrême importance politique de la mission militaire que nous étions chargés d’accomplir. Nous allions devoir commémorer dans une ambiance de feu, de fer et de sang, ces deux grandes dates de la révolution armée qu’étaient pour le peuple algérien le 20 Août 1955 et le 20 Août 1956 ».
Le chef de la katiba précisera à ses hommes que tous les groupes devaient passer à l’action à 20 h et se retrouver le lendemain, entre 4h et 5h, dans les monts du Zaccar pour un rassemblement général des effectifs de la compagnie.

Le 19 août 1957, veille de l’attaque

La veille de l’attaque, le groupe chargé d’attaquer l’Ecole des officiers de Cherchell et composé de onze moudjahidine dont Hamid Hakan, Saïdji, Mohamed Lahbouchi et son frère Ahmed (tous natifs de Cherchell), se met en marche. Pour éviter de se faire remarquer par les mouchards ou repérer par les soldats français, ils choisissent de se déplacer à la nuit tombée. La route est longue et il leur faudra plus de 5 heures pour arriver enfin à Cherchell, au petit matin. Sur place, l’agent de liaison de l’ALN les attend et a déjà préparé le terrain. « Notre agent de liaison, Mohamed, l’aîné des frères Lahbouchi, nous avait conduits jusqu’à une cachette discrète - une grande et large buse en béton armé qui se trouvait sous un pont de la route -, et après nous y avoir installés, il partit se renseigner et nous apporter de quoi manger. À 7 heures du matin, nous avions commencé à entendre l’assourdissant vacarme provoqué par les moteurs des transports de troupes qui passaient sur le pont au-dessus de nous, quittant les casernes pour des opérations de ratissage dans la région. Plus rapprochés de nous encore, nous parvenait le bruit répété et cadencé de détonations d’armes à feu, que nous avons tout de suite identifié : les élèves officiers s’exerçaient au tir quotidien. Ces derniers étaient tellement proches de nous que nous pouvions entendre très nettement leurs voix et les cris qu’ils poussaient ». Entassés dans un abri de fortune, les moudjahidine craignaient de se faire prendre ou de se retrouver coincés. « La précarité de notre cachette de fortune nous apparut alors dans toute sa dimension dramatique, ce qui nous remplit d’inquiétude et d’appréhension. Cependant, Dieu veillait sur nous. Vers midi, l’agent de liaison était de retour, les bras chargés de victuailles. Nous étions très contents à la vue des mets qu’il nous rapportait, car il y avait bien longtemps que nous n’avions eu à manger des sardines en sauce et du poisson. Nous pûmes donc nous en régaler, malgré l’incessant va-et-vient des camions militaires sur le pont. Le poisson était délicieux et cela suffisait à avoir raison de nos craintes ». Sortir de cette cachette était une autre mission périlleuse et là encore, l’agent de liaison se charge de sécuriser le passage avec d’autres membres acquis à la cause nationale. « Il faisait encore jour lorsque nous avons enfin pu quitter notre cachette, à 19 heures, avançant en file indienne, chaque combattant devant maintenir un écart de 10 à 15 mètres avec celui qui le précédait ». Ould El Hocine et ses compagnons devaient traverser plusieurs villages avant d’arriver à l’école des officiers. Au douar de Sidi Yahia, les villageois leur manifestent leur sympathie. « Les habitants nous virent traverser leur douar avec un mélange de stupeur, et d’admiration. Leurs salutations émues et leurs mots d’encouragement nous accompagnèrent agréablement durant ce bref et rapide parcours. « Allah yansarkoum ya el-moudjahidine » (Dieu vous accorde la victoire, ô vous les moudjahidine!) nous lançaient-ils, les yeux écarquillés d’admiration. Armé d’un lourd fusil Garant que je tenais des deux mains, je voyais ainsi des hommes, des femmes, des vieillards et des enfants qui accourraient vers nous et se mettaient à nous toucher et à palper nos vêtements, n’en croyant pas leurs yeux et désirant savoir si nous étions des êtres de chair et de sang ou des créatures de fer », se remémore encore Ould El Hocine et d’ajouter : « Les gens s’étaient mis à nous donner des fruits frais, du pain, de l’eau, des friandises diverses, luttant d’émulation à qui se montrerait le plus généreux envers les combattants de la liberté(…). Combien j’ai pleuré ce jour-là ! Certes, je ne pourrai jamais oublier le sacrifice et le courage des habitants du douar Sidi Yahia et de celui où vivait la famille de mes deux frères de combat Lahbouchi ».
A 19h40, les moudjahidine parviennent enfin aux abords de l’école. Vingt minutes les séparent de l’heure de l’attaque, ils restent ainsi embusqués, scrutant nerveusement le mouvement des aiguilles de leurs montres. « Nous nous sommes mis à genoux l’un à côté de l’autre, les mains serrées sur nos fusils Garant ou Mas 56, les doigts prêts à appuyer sur la gâchette. Nous savions bien que tous nos autres groupes compagnons de la katiba El Hamdania se trouvaient à cet instant à peu près dans la même situation d’expectative que nous, prêts à ouvrir les hostilités à 20 heures piles. À 20 heures précises, pas une minute de plus ni de moins, nous avons commencé à tirer à la même seconde et comme un seul homme sur les soldats de l’école ». Des coups de feu nourris s’abattent pendant plus d’un quart d’heure sur les soldats de l’école, pris par surprise. « C’était la panique dans la caserne ; on entendait les cris de douleur des soldats surpris par notre attaque, les sirènes hurlaient ». Les hommes de la katiba El Hamdania se replient très vite, repassant par les mêmes douars. Salués et applaudis par les villageois, eux, continuaient pourtant de courir car ils savaient que les militaires français aller ratisser toute la région. « Toutes les casernes étaient en alerte, car l’ennemi semblait croire que nous allions faire l’assaut sur toutes ses positions, alors que nous étions déjà très loin, marchant et courant sans arrêt pour pouvoir atteindre à l’heure prévue notre point de rendez-vous dans les monts du Zaccar ».

Opération réussie

Le 21 août au matin, à l’heure du rassemblement, tous les membres de la katiba étaient au rendez-vous et, Dieu merci, il ne manquait personne à l’appel. « Exténués et les membres fourbus par l’effort fourni, nous ne tenions plus sur nos pieds et ainsi étions-nous contraints de rendre compte de l’action exécutée agenouillés sur le sol pierreux du djebel... ».
Au lendemain de cette attaque spectaculaire, les soldats français étaient restés dans l’expectative. Aucun véhicule militaire ne s’était aventuré en dehors des casernes par peur d’être à nouveau pris pour cible par les moudjahidine.
Mais dès le 22 août 1957, l’aviation, accompagnée d’un grand mouvement de camions et de chars, se déploient dans toute la région. « Tous les pauvres habitants des douars où nous étions passés - hommes, femmes et enfants, sans distinction aucune - furent atrocement torturés, parce qu’ils s’étaient refusés à fournir le moindre renseignement valable sur les auteurs des attaques, prétendant n’avoir rien vu, rien entendu, même si, question de simple logique, l’ennemi savait pertinemment que nous étions forcément passés par ces douars... Mais, en dépit des peines et des vexations de toutes sortes que les tortionnaires leur avaient fait subir, ces braves et héroïques compatriotes n’ont desserré les dents que pour répéter une seule phrase qui mettait l’ennemi hors de lui et le rendait encore plus féroce : « Nous n’avons rien vu ! ».
La réaction des militaires français, dans toute son abjection, se fera immédiate. Ils n’hésitent pas, en effet, à incendier les maisons et à saccager les biens des pauvres villageois. « Nous, les moudjahidine, nous souffrions cruellement devant le spectacle désolant de tous ces douars que nous voyions brûler à quelques kilomètres dans le lointain. Notre peuple a payé très cher le prix de la liberté et de l’indépendance », relate encore l’ancien moudjahid.
Hassina Amrouni

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