Qui veut réhabiliter les Bachaghas ?

Par Fateh Adli
Publié le 28 juin 2017
La polémique suscitée il y a quelques mois par la présentation en Algérie d’un livre cherchant à réhabiliter et à glorifier un des collaborateurs les plus zélés du colonialisme, en l’occurrence le bachagha Bengana, (*) relance le débat sur la place qu’occupe cette catégorie de relais traditionnel de l’administration française durant l’occupation, au moment où la classe politique, des deux rives, s’emparait de cette question litigieuse qui envenime toujours les relations entre l’Algérie et la France. Etait-ce un coup d’essai pour sonder la disposition des Algériens à faire table rase sur cet épisode crucial où ces notables recrutés par l’administration coloniale pour embrigader la population et l’empêcher de rallier la lutte armée, ont eu une part active dans les destructions, les massacres qui ont endeuillé les Algériens ?
Cheikh El Mokrani
Création des SAS par l’armée française
Bachagha Boualem
Bellounis
Feriel Furon.

Ce qui est sûr c’est que l’opinion publique algérienne a vigoureusement réagi à cette tentative de « normalisation » qui ne dit pas son nom. C’est dire que le mal commis par un certain nombre de caïds et de bachaghas, à leur tête le bachagha Bengana, promu prince par ces bienfaiteurs, est encore vive dans la mémoire collective. Mais faut-il pour autant condamner systématiquement tous les bachaghas installés par l’armée coloniale ? Car l’Histoire retient que des notables ayant acquis ce titre se sont, au contraire, rebellés et ont combattu l’armée d’occupation. L’exemple le plus illustratif de cette catégorie est sans doute le bachagha El-Mokrani, dont la révolte, celle de 1871, est considérée comme l’une des plus importantes de l’histoire de la résistance du peuple algérien contre la colonisation française.
Cela dit, l’exemple d’El-Mokrani n’a pas empêché les stratèges de l’armée coloniale de multiplier le nombre de caids et de bachaghas, système inspiré du vieux modèle des « bureaux arabes » mis en place au début du XXe en Algérie, parallèlement à l’adoption du code de l’indigénat, qui consacrait le statut inférieur des musulmans. Le besoin de contrôler la population se fera sentir plus sérieusement au déclenchement de l’insurrection du 1er novembre 1954. Avec la création des SAS (Sections administratives spécialisées) dans les campagnes, et le lancement d’une campagne de recrutement de nouveaux supplétifs (harkis, goumiers et membre des unités mobiles de sécurité…), l’armée d’occupation fera appel à ces féodaux fidèles à la France, qui eux-mêmes sentaient leurs privilèges menacées par la révolution naissante. Ceux-là feront alors montre d’un excès de zèle qui a fini par se retourner contre eux, puisqu’ils seront rapidement pris dans le collimateur des combattants de l’ALN.
Certains bachaghas se sont distingués par un activisme politique et discursif forcené contre la révolution, à l’image du bachagha Boualem, de sinistre mémoire.  Celui-ci continuait, même après l’indépendance, à chanter les gloires du colonialisme et ses « bienfaits » et à vouer son peuple aux gémonies.
L’action la plus répréhensible et, partant la plus dangereuse, qui a été menée par les bachaghas durant la guerre de Libération consiste dans leur contribution active à la constitution des contre-maquis pour essayer de juguler le déferlement de l’ALN, dès sa naissance. On cite parmi ces contre-maquis, celui du célèbre « général » Bellounis, qui était le bras armé des bachaghas.
Ils font jonction avec les groupes messalistes dans plusieurs régions du pays, notamment dans le Sud, et s’impliquent activement dans le travail de sape entrepris par le MNA pour tenter de détourner la population du projet de la guerre d’indépendance.
Il faut dire que pendant les premières années de l’insurrection, leur présence et leur dévouement ont été efficaces, puisque des milliers de jeunes Algériens ont pu être enrôlés dans les différents corps de supplétifs, au service de l’occupation. Leur mérite a été salué par les plus hautes autorités politiques, qui les gavaient de médailles et d’insignes d’honneur qui les incitaient à redoubler d’efforts.
Fin manipulateurs, ils ont su exploiter, avec l’appui direct des officiers des SAS, les exactions commises par certains groupes de l’ALN (« la nuit rouge de la Soummam », affaire Mellouza-Beni Ilmane…), pour creuser le fossé entre les populations lésées et le FLN/ALN. En même temps, leur tâche était de vendre l’illusion d’une Algérie française, « égalitaire », « fraternelles » et « épanouie », à travers des discours et des meetings, et en investissant fortement la mosquée où ils ont autorité et où sont promus le fatalisme et l’immoralité, voire le caractère illicite de toute rébellion contre l’autorité. Dans certains cas, ils ont tenté de reprendre le contrôle des zaouïas au FLN, en y plaçant leurs propres mokaddems.       
Leur fin se confond avec celle des harkis qui ont quitté le pays à l’indépendance. Au lieu de chercher à se repentir pour tout ce qu’ils ont commis contre leur propre pays, ils se sont obstinés à semer la haine de l’Algérie. Certains de leurs descendants, comme c’est le cas de cette Feriel Furon qui se présente comme l’arrière-petite-fille du bachagha Bengana, réclament leur réhabilitation, en refusant le moindre mea culpa.
  Adel Fathi  
(* ) Si Bouaziz Bengana, le dernier roi des Zibans, de Feriel Furon. Editions Riveneuve, Paris, 2017.

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