L’engagement et le sacrifice intégral pour la patrie
Mourad BOUKECHOURA - Membre de L’Organisation Spéciale O.S

Par La Rédaction
Publié le 30 jui 2018
Si Mourad est né le 31 mars 1922 à Alger, d’une famille modeste originaire de la Casbah. Sa mère Fatma Bachi, née à Dellys, meurt très jeune, en 1943, d’une maladie chronique. Son père Mohamed surnommé, El Fahsi, à cause de ses origines paysannes de Bouzaréa, lui-même fils de Omar dont les parents, originaires de la Casbah s’étaient enfuis à l’arrivée des envahisseurs Turcs. Ils furent chassés de leur « douéra » située à l’impasse Kleber à la Casbah, qui fut d’ailleurs détruite. Il meurt à Alger à la même époque laissant Mourad et Madjid orphelins. Sa sœur ainée Salima devient l’épouse de Ahmed Mezerna, bras droit de Messali, qui fut le 1er Président du MTLD. Mourad prend en charge son frère Madjid, le met sous sa protection et lui inculque l’esprit du militantisme. Les deux frères se marient très tôt, fondent des foyers et habitent ensemble dans la petite maisonnette de Rais Hamidou qui deviendra célèbre par la suite.
La maison Boukechoura

Apprentissage patriotique

Mourad commence à prendre conscience, très jeune, de la misère de ses compatriotes, s’inscrit dans le Mouvement scout et crée avec quelques amis un groupe dénommé :
El Widad dont il est membre fondateur avec Hocine Mehdaoui, conseiller Municipal de Bologhine et d’ autres membres fondateurs : Abderahmane Bouadjemi, Mustapha Sifi, Ali Tadjer, Djaffar Lammali, Hassen Ben Redouane et Mohamed Aknouche.
Il organise plusieurs réunions et plusieurs regroupements des SMA. Il fait la connaissance de Larbi Ben M’Hidi, Didouche Mourad, eux-mêmes scouts, qui deviendront plus tard ses compagnons dans l OS.
En 1942, Mourad adhère au PPA. Durant cette période, il côtoie Mohamed Drareni, compagnon scout et Boualem Bourouiba, tous deux syndicalistes qui participeront à la création de l’UGTA en compagnie de Aissat Idir.
C’est à ce titre qu’il fut chargé de préparer les manifestations des 1er et 8 mai 1945 à Alger.
Son compagnon Abdelkader Ziar, scout dans le même groupe, a été le premier martyr de ces évènements. Il avait été abattu de sang-froid par un policier qui voulait lui arracher l’emblème national.
Les témoignages de ses compagnons Aissa Kechida dans son livre Les Architectes de la Révolution, Rabah Bitat, membre du groupe des Six Chefs historiques ainsi que le témoignage de Hocine Zahouane, donnent un aperçu de l’itinéraire de ce militant.

Vie ordinaire de la famille Boukechoura durant la guerre de libération

Dans les années 1940, la famille s’installe à La Pointe Pescade rebaptisée Rais Hamidou.
Composée des deux frères Mourad et Madjid et leurs familles avec des enfants en bas âge, ces deux familles vivent dans une maisonnette minuscule composée de trois pièces dont l’une était réservée exclusivement aux militants de l’OS en fuite.
En réalité, Mourad et Madjid engagés tous les deux dans l’organisation avaient pour mission de structurer les réseaux dans la banlieue ouest s’étendant de Bologhine jusqu’à Cap Caxine.
Mourad, membre de l’OS avait d’autres responsabilités et était en liaison directe avec le groupe des cinq : Ben Boulaid, Boudiaf, Bitat, Ben M’Hidi et Didouche.
C’est avec ce dernier que les contacts étaient organisés aussi bien au domicile qu’au magasin du 28 rue de Mulhouse commun aux deux frères.
De nombreuses réunions de travail entre les membres du groupe se sont déroulées dans ces lieux, comme en témoigne Rabah Bitat dans son document.
Cette partie de la vie militante est rapportée dans les témoignages de Kechida et Bitat.
D’autres témoignages ont été reproduits par Abdeslam Habachi et Mohamed Mechati dans leurs livres respectifs.
Mohamed Mechati a tenu à rendre aux frères Boukechoura un hommage particulier à Alger en 2013.
Au cours de cette cérémonie rehaussée par la présence symbolique de Sid Ali Abdelhamid (MTLD), les orateurs : Hocine Zahouane, Mustapha Zergaoui, Hocine Moumdji, Hamdane Aknouche se sont relayés pour apporter leurs témoignages.
La vie quotidienne de ces deux familles était imbriquée dans cette atmosphère de clandestinité et de secret qu’entretenaient rigoureusement les protagonistes du 1er Novembre 54.
Les aller et retour de tous ces acteurs, dont la plupart étaient activement recherchés par les autorités françaises de l’époque, dans un domicile familial, n’était pas facile à gérer.
Cela nécessitait une adaptation permanente du rythme de vie de ces deux familles, qui étaient exposées, sans le savoir, à des risques majeurs du fait de la présence quasi permanente de ces personnages peu ordinaires.
Mohamed Boukechoura, fils ainé de Mourad, racontera quelques faits et anecdotes vécus, qui montrent l’ampleur des risques et l’adaptation de la vie quotidienne de ces deux familles.
Un autre aspect de ces contraintes familiales mérite également d’être souligné.
La sœur ainée des deux frères : Salima Boukechoura est l’épouse de Ahmed Mezerna, qui fut le bras droit de Messali, également premier Président du MTLD et député à l’Assemblée nationale française, au titre du Parti.
Cette situation qui était normale et même très favorable à l’extension du Mouvement durant la période d’incubation devenait intenable après la découverte de l’OS en 1950.
En effet, la dissolution de cette organisation (OS) par le MTLD en 1951 allait engendrer un clivage dangereux pour le mouvement.
Certains membres de l’OS qui étaient recherchés furent livrés à eux-mêmes, comme en témoignent Habachi et Mechati dans leurs livres respectifs.
Ils ne rejoindront l’organisation qu’une fois les recherches abandonnées.
Les autres qui n’étaient pas fichés par la police française furent réintroduits dans les structures du Parti, lequel, avait adopté une attitude prudente.
En réalité, le Parti MTLD qui était un parti légaliste, reconnu par les autorités françaises, ne voulait pas prendre de risques, pour son existence.
Durant cette période, Mohamed Boudiaf et Mostefa Ben Boulaid avaient accepté de siéger au sein du CRUA au titre de l’OS avec les représentants du MTLD : Bouchbouba et Dekhli.
Le CRUA a connu une existence éphémère – mars à juin 54 –soit à peine trois mois.
Les positions entre les membres de ce groupe divergeaient fondamentalement. Les uns (OS) étaient pour l’action immédiate, les autres (MTLD) estimaient qu’il fallait continuer à s’organiser avant de passer à l’action.
Un évènement extérieur majeur provoquera une nouvelle prise de conscience. C’était la chute de Dien Bien Phu au Vietnam le 6 mai 1954.
Dès l’annonce de cette nouvelle, Mohamed Boudiaf réunit ses compagnons et leur demanda de se prononcer sur le déclenchement qui ne pouvait plus attendre vu la conjonction des évènements.
L’accord a été scellé ce jour-là et toute l’action du Mouvement (OS) s’était concentrée sur cette nouvelle dynamique.
Boudiaf et Ben Boulaid connaissant les liens familiaux de Mourad Boukechoura avec Ahmed Mezerna (beau-frère) l’avaient chargé de maintenir un contact étroit avec celui-ci en vue de regrouper les synergies.
Mourad Boukechoura qui avait du respect pour Mezerna, en tant que beau-frère de sa sœur ainée, le sollicitait régulièrement pour les contacts entre le MTLD et le groupe.
C’est ainsi qu’il avait été chargé de solliciter l’accord de Mezerna pour la fameuse rencontre de Berne en Suisse entre Boudiaf, Ben M’Hidi, Didouche avec Hocine Lahouel et Ben Bella qui se trouvait au Caire avec Aït Ahmed et Khider.
Au cours de cette rencontre, Boudiaf et ses compagnons annoncent à leurs interlocuteurs l’imminence du déclenchement et demandent à Ben Bella d’en informer les autorités égyptiennes.
La suite de ces contacts n’a pas été conforme aux engagements souscrits notamment par Hocine Lahouel qui a cherché à temporiser une fois à Alger. Cette période de notre histoire est largement décrite par Mohamed Boudiaf dans son témoignage.

Préparatifs du 1er Novembre.

Celui-ci avait mis en place une structure logistique totalement indépendante des autres structures de l’OS, laquelle fonctionnait sous son contrôle et celui de ses compagnons du groupe des cinq.
C’est d’ailleurs grâce à cette structure que beaucoup de militants de l’OS recherchés furent mis à l’abri durant toute la période des recherches et même au-delà.
Cette structure était composée de quelques militants sûrs et engagés à l’instar de Aissa Kechida, Mustapha Zergaoui, Messaoudi Abdelouahed, les frères Boukechoura, Nait Kaci et d’autres militants discrets et méconnus.
Elle activait dans un mode de cloisonnement, d’étanchéité et de secret absolu, ce qui permettait d’assurer la sécurité des membres de l’OS qui était une organisation politico-militaire clandestine.
Durant la période qui avait précédé le déclenchement, le groupe des cinq s’était réuni avec les représentants de la Kabylie pour unifier le mouvement.
Selon le témoignage de Rabah Bitat, cette réunion qualifiée d’importante s’était déroulée au magasin des Boukechoura au 28, rue de Mulhouse à Alger.
C’est au cours de cette réunion que les maquis de Kabylie et des Aurès furent unifiés pour donner naissance à la matrice d’une armée de libération nationale qui verra le jour officiellement le 23 octobre 1954.
Cette union a pu être réalisée grâce aux liens profonds entre Mostefa Ben Boulaid et Krim Belkacem, tous deux chefs des maquis existants.
Krim Belkacem rejoint le groupe et c’est ainsi qu’ils formèrent le fameux Groupe des Six Chefs historiques qui se réuniront pour une dernière fois le 23 octobre 1954 pour prendre les décisions essentielles au processus de déclenchement de la lutte armée le 1er Novembre 1954.
La photo de ces six valeureux personnages a été prise, ce jour-là, pour immortaliser, à tout jamais, cet évènement majeur dans l’histoire de la Révolution de 1954.
Nous remarquerons que le déclenchement de la Révolution avait été tenu secret après la Réunion du 23 octobre au domicile des frères Boukechoura.
Ce n’est que deux ou trois jours avant le 1er Novembre que les principaux acteurs furent informés de même que le groupe du Caire qui reçut la missive de Boudiaf précisant dans un jeu de mot subtil : « La circoncision aura lieu le 31 octobre 1954 à minuit. »
Si Mourad Boukechoura, né dans une famine de vieille souche algéroise, a, dès son jeune âge, fait choix d’une vie entièrement consacrée à la lutte contre l’occupant français, pour le rétablissement de la Nation algérienne.
Très jeune, il choisit de militer au sein du PPA, le parti dont l’activité politique avait pour but le réveil et la consolidation de la conscience nationale du peuple algérien et la formation d’une élite qui organisera et encadrera le combat futur à mener pour arracher l’indépendance du pays.
Mourad Boukechoura fit partie de cette élite des militants qui tira, de chacune des luttes politiques initiée et menée par le Parti, la conviction que seule la lutte rendra aux Algériens leur dignité et la souveraineté sur leur pays.
Au fil des années et des nécessites du combat, les liens de profonde fraternité l’unissent à ceux d’entre nous qui n’eurent de cesse de veiller à ce que le choix et l’orientation de l’activité du parti restent en concordance avec les aspirations réelles de la majorité du peuple, avec son niveau de conscience politique et sa volonté d’engagement.
C’est tout naturellement que son domicile, sis à la Pointe-Pescade, fut un refuge pour tous ceux d’entre nous qui furent traqués par la police française au lendemain de la découverte de ce qui fut nommé le complot de l’OS. Didouche, Ben M’Hidi, Bitat, Boudiaf, Ben Abdelmalek Ramdane, Boussouf, Si Ahmed Bouchaib et bien d’autres furent hébergés chez Mourad à la Pointe-Pescade, où se sont tenues de nombreuses réunions secrètes, ignorées des responsables du parti.
C’est dans son magasin où il créait et montait des ouvrages en cuir, situé rue Mulhouse, en plein centre d’Alger, que s’est tenue l’importante réunion de travail, réunissant les 5 – Ben M’Hidi Benboulaid, Bitat, Boudiaf, Didouche et Krim Belkacem, chargé par les militants de la Kabylie de clarifier certains points avant de se prononcer sur l’opportunité, la justesse, et les chances du choix de passer à l’action armée

Octobre 1954

L’ultime réunion des 6 pour décider et fixer la date du déclenchement de la révolution, discuter du contenu de la Proclamation du 1er Novembre 1954, des dernières dispositions, se déroula au domicile de Si Mourad à la Pointe-Pescade.
Mourad Boukechoura, fut au rendez-vous du 1er Novembre 1954 avec les différents groupes aux missions nettement définies pour Alger et sa périphérie, en contact direct et permanent avec Zoubeir Bouadjadj.
Arrêté dès les premiers mois, après le déclenchement de la révolution, Mourad Boukechoura affina sa connaissance des réalités du colonialisme dans les prisons de Serkadji, Oran et Orléanville, sans jamais se départir de sa jovialité, de l’humour décapant des Ouled El- Blad, de sa générosité légendaire, contribuant à aider de nombreux frères, gravement ébranlés par les tortures subies, à dépasser et à dominer leur traumatisme.
Après l’indépendance, fidèle à lui-même, il continua, au sein d’une kasma de Bab-El-Oued, à tenter de faire vivre dans la conscience et le cœur des jeunes militants, les principes qui ont sous-tendu le combat qu’il a mené durant toute sa vie.

Témoignage de Aïssa Kechida, compagnon de Boukechoura Mourad

Boukechoura Mourad : Un militant engagé

S’il est un ami que j’ai bien connu, c’est bien Mourad Boukechoura. Et parler de lui au passé m’émeut et m’est assez douloureux car, pendant plus de cinquante ans, nous avons milité ensemble, côtoyé ensemble les militants les plus humbles et tous les leaders du mouvement national. Nous avons été emprisonnés ensemble et mangé dans la même gamelle. Plus qu’un compagnon ou un ami, Mourad était pour moi un frère. Ce fut un grand homme passionnément amoureux de son pays et je me dois de lui rendre hommage. Quelle meilleure révérence sinon celle de témoigner, le dépeindre sans fioriture aucune et révéler partiellement une vie tumultueuse et débordante d’un patriote engagé pour un idéal auquel il a toujours cru et pour lequel il a tant donné. Dire ce qu’il était, ce qu’il a fait... tout simplement.
Né en 1922, Mourad est issu d’une modeste famille. Très jeune et précocement, il prend conscience de la condition sociale et politique de l’indigène qu’il était et, à travers lui, de celle des jeunes en particulier, et du peuple en général.

Un scout comme tant d’autres

En 1942, Mourad entre dans le mouvement associatif le plus conforme et le mieux indiqué à son idéologie : le scoutisme musulman algérien, école de patriotisme par excellence.
Il opte pour le groupe scout El-Widad de Bologhine où il comptait quelques amis.
La pratique du scoutisme consolide ses penchants nationalistes et lui permit de côtoyer des frères scouts, et notamment Adjimi Abderrahmane, Drarini Mohamed et Sifi Mustapha, auprès desquels il décela l’amour de la patrie et le sens aigu de la fraternité et de la solidarité.
Toujours sur la brèche, il contribue par sa fougue et son altruisme à former des louveteaux, des éclaireurs et des routiers qui lui vouèrent respect et admiration. Il retrouvera plus tard beaucoup de ces jeunes scouts engagés dans la lutte de libération.
En 1944, le jeune chef scout Boukechoura adhère au Parti du peuple algérien (PPA) et milite dans la cellule de son quartier à Fontaine-Fraîche (commune de Oued Koriche).
Il est très actif et c’est tout naturellement qu’il est associé à la préparation du défilé et des manifestations des 1 et 8 Mai 1945. Son compagnon Ziar Abdelkader, assassiné, était l’un des premiers martyrs.
En 1946, au vu de ses capacités et de sa compétence, le parti le charge d’organiser et de structurer, avec l’aide de son frère Madjid, militant dévoué lui aussi, le littoral, précisément la région Ouest d’Alger, de Bologhine à Zéralda. Il s’acquitte honorablement de la mission sous l’égide de Smaïl le tailleur, puis de Didouche Mourad dit Abdelkader.
Mourad, pour mener cette tâche d’extension et de renforcement de l’organisation du parti à bonne fin, a activé conjointement avec des compagnons, notamment :
- Madaoui Hocine, adjoint au maire dans la municipalité en tant qu’élu du MTLD
- Bourouiba Boualem, conseiller municipal (MTLD) et responsable de la section syndicale à la CGT
- Drarini Mohamed, responsable PPA et responsable de la section syndicale des postiers
- Sifi Mustapha, compagnon et dirigeant du club sportif OMSE (chahid arrêté par les paras et mort sous la torture).
Au deuxième semestre de l’année 1947, Mourad Boukechoura est détaché auprès de l’Organisation Spéciale (OS) dans un groupe paramilitaire. Il passe ses épreuves avec courage et tact. Son sens du discernement était admirable. A telle enseigne qu’il est désigné comme responsable du groupe au sein de cette structure.
Il accomplira son devoir de militant engagé sans réserve, avec discipline et discrétion jusqu’à la découverte de l’OS par les services de sécurité français.
En 1951, le parti prend la décision de dissoudre l’OS et ordonna à ses militants de rejoindre les structures de l’Organisation Politique.
Là, Mourad avait la charge, avec un groupe de ses compagnons, d’encadrer les associations proches du parti, en l’occurrence le mouvement des Scouts musulmans algériens, les medersas libres du parti (Essabah, EI-Intissar et El-Khaldounia).
Après la création du Comité révolutionnaire pour l’unité et l’action (CRUA) en mars 1954 par Boudiaf et Ben Boulaïd, Mourad était parmi les militants chargés de la diffusion du Patriote, organe de ce mouvement, dans le but de sensibiliser et/ou de recruter les éléments susceptibles de s’engager dans l’action armée.
Les aires de diffusion étaient réparties comme suit :
- El-Hadi Badjarah et Kassab Nadir pour Kouba - Messaoudi Abdelouahed pour El-Biar
- Nait-Merzoug Abderrahmane, Zergaoui Mustapha et moi-même pour Alger-Centre
- Belouizdad Athmane pour Belcourt
- Kaci-Abdallah Abderrahmane et Said Hales pour La Redoute (El-Mouradia)
- Boukechoura Mourad et Boukechoura Madjid pour la Pointe Pescade (Bologhine).
Après la réunion des 22, Boudiaf et Ben Boulaïd étaient convaincus que la scission du parti était effective et inévitable. Toutes les tentatives et démarches en vue d’une réconciliation des deux tendances antagonistes, messaliste et centraliste, pour la tenue des assises du congrès en vue de la résorption de la crise, avaient lamentablement échoué.
Ils préconisent d’élargir leurs contacts et liaisons en dehors du territoire national. Mourad Boukechoura était parmi ceux qui avaient permis d’entrer en contact avec les représentants en Egypte : le Comité du Maghreb arabe. Mourad interpelle son beau-frère Ahmed Mezghena, bras droit de Messali et président du MTLD. Mezghena invite Mourad à demander à Mohamed Boudiaf de prendre attache avec Ahmed Ben Bella à l’hôtel Symplon, à Berne (Suisse).

Sur la brèche

Pendant la période des préparatifs du déclenchement de la révolution de Novembre, Mourad mettra son magasin de maroquinerie, situé à la rue Mulhouse, ainsi que sa demeure sise au 24, rue Comte Guillot, à Pointe Pescade (Bologhine), à la disposition du CRUA.
Dans sa demeure, logeaient deux familles de seize personnes, dont bien des enfants en bas âge.
Sa maison avait abrité les principaux responsables de l’état-major. Pour l’histoire, on retiendra que c’est dans cette maison qu’eut lieu la réunion fatidique du 23 octobre 1954 où fut décidée la création du FLN/ALN et arrêtée la date du déclenchement de l’étincelle du 1er Novembre 1954.
Ce 23 octobre, dans une chambre à côté de celle où les six historiques conversaient, Mourad Boukechoura, son frère Madjid et moi-même patientaient.
Mourad est arrêté au début de novembre 1954. A sa libération, il reprend ses activités clandestines dans les moments les plus difficiles, après la Bataille d’Alger, à la suite de la grande répression qui avait sévi sur Alger par les tortionnaires parachutistes du général Massu. A cette époque, il y a lieu de préciser qu’après la destruction des réseaux de la Zone autonome, toutes les Wilayas avaient implanté à Alger des réseaux qui relevaient des commandements de leur région.
Mourad prit contact avec Ahmed Zehouane, chargé par Krim Rabah, chef de zone de la Wilaya Ill et frère de Krim Belkacem, de recruter des éléments pour la logistique : les liaisons, les boîtes postales et l’acheminement de tout ce dont avait besoin le FLN/ALN.
A ce titre, Mourad se met en relation avec des militants exerçant à la radio avec le concours de El-Hadi Badjarah, dont le père faisait partie de la troupe artistique de l’Opéra du Maghreb arabe. Mourad interpelle son beau-frère Ahmed Mezghena, bras droit de Messali et président du MTLD.
Mezghena invite Mourad à demander à Mohamed Boudiaf de prendre attache avec Ahmed Ben Bella à l’hôtel Symplon, à Berne (Suisse).
Avec l’apport de Hassan El-Hassani, Tayeb Abou El-Hassan, Hamid Nemri, Tahar Benamor, journaliste à la radio, ils purent réunir et constituer un groupe de douze techniciens radio que Ahmed Zehouane avait acheminés au maquis pour renforcer les éléments formés à l’extérieur et envoyés pour servir dans les unités de transmissions de l’ALN.
Mourad fut très actif également dans l’acheminement des éléments intellectuels qui ne pouvaient exercer dans les structures mobiles et actives en raison de leur âge ou de leur état physique, à l’exemple de Moufdi Zakaria qui venait d’être libéré de prison et qu’il fallait passer à l’extérieur, en transitant par le canal de l’organisation de l’Ouest, vers le Maroc.
En 1958/59, Mourad participe à la préparation de la constitution de la Zone 6 de la Wilaya IV avec quelques compagnons de prison, à leur tête le chahid Ahmed Allem qui fut plus tard grièvement blessé dans un barrage de gendarmerie et achevé par la soldatesque française.
En 1962, au moment de la confrontation avec les forces destructrices de l’OAS, il s’occupe de l’intendance des hôpitaux FLN où les citoyens morts et blessés se comptaient par dizaines.
A l’indépendance, avec beaucoup d’humilité et conscient du devoir accompli, il retourne à son échoppe de maroquinier, refusant des propositions de postes dirigeants dans les rouages de l’Etat et de l’administration.
Il milite un temps dans les rangs du FLN et connut certains déboires relatifs à son attachement à Boudiaf, dissident. Quand ce dernier lui propose d’adhérer au PRS (Parti de la révolution socialiste), Mourad, à l’instar de moi, refusa poliment.
Excédé par les agissements de certains de ses anciens compagnons, engagés avec Ben Bella, il se retire de la politique et se consacrera à son métier de maroquinier.
Il meurt le 15 octobre 1991 et repose au cimetière El-Kettar.
Que dire de Boukechoura Mourad... C’est le chef scout et le militant de la cause nationale, toujours sur la brèche, imprégné d’idéaux pour lesquels il ne s’est jamais départi, lui qui a côtoyé les initiateurs de Novembre, lui qui a partagé la gamelle des militants emprisonnés, lui qui a harangué les foules, lui qui a soigné les blessés sanguinolents, lui qui a soutenu la veuve et l’orphelin, lui qui n’a jamais eu le temps de serrer ses enfants contre son épaule, lui qui, simplement, disait au crépuscule de sa vie :
« J’ai fait mon devoir ».