L'épopée de Georg Puchert
Des armes pour le FLN: L'autre défi majeur

Par Dahou Ould Kablia
Publié le 26 avr 2012
La quête de cette sève vitale a été semée d'embûches. Elle a coûté la vie à de nombreux responsables du FLN et à certains de leurs partenaires étrangers. Georg Puchert est l'un d’eux.
Abdelhafid Boussouf
Moudjahines exhibants leurs armes
Exposition d 'armes
Exposition d 'armes
Exposition d 'armes
Exposition d 'armes
Fabication d 'armes
La décision d'engager l'action armée en Novembre 1954, pour libérer le pays du joug colonial, a été le premier défi majeur de l'histoire de l'Algérie durant la seconde moitié du XXe siècle. Ce défi, lancé par un nombre restreint de militants résolus, mettait fin à 30 années de revendications politiques « légales », auprès d'une administration coloniale sourde, forte de ses droits acquis par la force. La décision mûrement réfléchie, depuis des années, de recourir à la lutte armée devait avoir cependant deux corollaires:
  • en premier lieu, la conviction forte que la population allait accueillir favorablement cette action armée, la porter courageusement et la déployer sur l'ensemble du territoire national.
  • En second lieu, la mobilisation programmée dans l'espace et dans le temps de moyens financiers et matériels (armement et équipements) indispensables à sa survie. Il n'est pas superflu de rappeler, à ce sujet, que le déclenchement a été fait avec des moyens de fortune qui en ont limité la portée, notamment dans l'Ouest du pays. Cela dit, si le premier point relatif à la mobilisation des masses n'a pas posé problème, le second, par contre, a, très rapidement, constitué une contrainte importante pour la satisfaction des besoins en armes et en équipements des combattants de l'intérieur.
Les réunions qui ont précédé le 1er Novembre 1954 avaient bien précisé les rôles des différents protagonistes en désignant quatre hauts dirigeants (Ben Bella, Boudiaf, Khider, Aït Ahmed) pour le soutien de la Révolution à partir de l'extérieur, mais seuls deux d'entre eux, Ben Bella au Caire et Boudiaf au Maroc, furent réellement pris en charge, avec quelques collaborateurs, de l'approvisionnement de l'ALN en armes et en matériel.Cette prise en charge de départ, par ces deux responsables et leurs collaborateurs, fut cahotante pour ne pas dire difficile à cause de l'inexpérience des uns et des autres, de la frilosité des pays amis dont l'aide était escomptée et de l'environnement complexe lié au commerce des armes. La situation s'améliorera avec le temps grâce à la persévérance et à l'esprit imaginatif des responsables désignés à cette fin. Une première organisation, puis des organisations seront mises sur pied durant les sept années et demie de guerre, tissant un maillage de plus en plus serré, allant, de proche en proche, vers les sources d'approvisionnement les plus sûres et les moins coûteuses. La quête de cette sève vitale a été semée d'embûches. Elle a coûté la vie à de nombreux responsables du FLN et à certains de leurs partenaires étrangers. Georg Puchert est l'un d’eux. Il est né le 15 avril 1915 à Saint-Pétersbourg. D'origine lithuanienne, c'était un ancien officier de la marine allemande durant la Seconde Guerre mondiale, installé au Maroc à l'issue de celle-ci, en qualité de gérant de la société Astramar, sis 7 rue Vermeer à Tanger, œuvrant officiellement dans le transit international mais en réalité spécialisé, grâce à deux caboteurs qu'il avait acquis, dans le commerce des cigarettes et des alcools, ce qui lui valut le surnom de Cap'tain Morris. Avant d'évoquer les relations de Puchert avec le FLN, il faudrait rappeler le système d'organisation mis en place au lendemain du déclenchement de la lutte armée pour l'acquisition des armes. Au Caire, Ben Bella avait pu obtenir  rapidement, le 9 décembre 1954, soit un mois après le déclenchement, une première livraison de la part de l'Egypte de 150 fusils 303, 10 mitrailleuses Bren, 25 FM Tony 45, 5 bazookas, 120 grenades Mils et environ 100.000 cartouches de différents calibres. Au Maroc, à partir de Nador et de Tétouan où ils s'étaient installés, Boudiaf et ses partenaires ne purent recueillir que quelques armes en qualité limitée. La situation préoccupante des Wilayas de l'Ouest poussera Ben Bella, en liaison avec le major égyptien Fethi Dib, à organiser un premier envoi d'armes (20 tonnes), sur une grande distance d'Alexandrie à Nador en mars 1955 à bord du yacht « Dyna », propriété de la reine de Jordanie. Sur le front de l'Est, par contre, arrivaient, par voie maritime avec le bateau « Good Hope », et terrestre via la Libye et le Sud de la Tunisie, des armes en quantités substantielles, immédiatement prises en charge par les combattants des Wilayas limitrophes de la frontière. L'organisation logistique s'étoffait avec Mahsas, Arrar, Bachir Kadi et des dépôts étaient créés dans des lieux stratégiques : Alexandrie, Marsa Matrouh, Seloum, Benghazi, Tripoli, Zouara etc. Cette activité ne laissa pas indifférentes les autorités françaises qui pensaient que l'étincelle du 1er Novembre allait s'éteindre rapidement. Cela poussa par voie de conséquence le gouvernement français à réactiver et à orienter le Service de documentation extérieure et de contre-espionnage (SDECE) dès la mi-55 pour s'opposer à ces mouvements. C'est ainsi que des désignations ont été opérées autour du directeur national Boursicot avec le colonel Dumont à la tête du service renseignement, le colonel Verneuil à la tête du contre-espionnage, le lieutenant-colonel Grassi pour l'activité du FLN en Europe, le commandant Larzac pour les affaires maghrébines et surtout, nouveauté dans le service, le commandant Morlane à la tête d'un service Action propre à agir pour l'élimination de cadres du FLN et leurs partenaires. Une première manifestation de ce service Action visera d'ailleurs Ben Bella lui-même, que l'agent Henri Louis David tentera d'assassiner en décembre 1955 à l'Hôtel Méhara de Tripoli. Finalement ce sera lui qui sera abattu par les gardes algériens. A l'Ouest du pays, un deuxième bateau franchira la Méditerranée en septembre 1955 l’« Intissar » pour décharger, toujours dans la région de Nador, et ce malgré quelques péripéties, 40 tonnes d'armes. Les deux envois d'armes depuis l'Egypte s'avérant insuffisants, les dirigeants de l'Ouest, Boudiaf en tête, recherchèrent le contact avec les éventuels marchands d'armes installés dans le Rif sous domination espagnole et en particulier à Tanger. Grâce au docteur Abdelkrim Khatib et à quelques responsables de la résistance marocaine, le contact fut établi avec Georg Puchert, installé, à Tanger. S'agissant d'un ex-officier de l'armée allemande (la Kriegsmarine) qui n'avait jamais digéré la défaite de son pays durant la Seconde Guerre mondiale et qui avait conservé en plus une rancune tenace contre la France, il marqua rapidement son intérêt pour la cause algérienne en lutte contre cet ennemi commun. Il s'engagea à fournir des armes au FLN et pour ce faire il renforça sa petite flotte. A côté des deux caboteurs le « Bruja Rojà » et le « Siroco », il acquiert trois nouveaux bateaux le « Typhoon », le « Wild Dove » et le « Floz » avec pour port d'attache Gibraltar. En septembre 1955, il livre 1000 pistolets-mitrailleurs au FLN. Début 1956, il se déplace à Madrid et acquiert auprès des dépôts de surplus militaires des tenues et des équipements (tentes, couvertures, brodequins...) ainsi que des équipements de transmission. Le marché espagnol s'avérant modeste, il se déploie sur l'Allemagne où il part à la recherche de ses anciens compagnons de la Wehrmacht. Otto Schlüter répond le premier à son appel. Ce dernier organise avec ses contacts du FLN en Allemagne plusieurs envois, par avion vers Casablanca, de pistolets, grenades, PM en pièces détachées soigneusement dissimulées dans des emballages anodins. Cette période de janvier 1956 verra également le déplacement de Ben M'hidi au Caire pour plaider la cause de sa Wilaya et exiger plus d'efforts de la délégation extérieure du FLN. Un nouvel envoi est donc programmé pour l'Ouest à partir du port de Beyrouth. Il est éventé par le service israélien le Mossad qui en informe le SDECE. Les services de renseignements égyptiens interviennent à temps pour le dévier et le faire accoster sur les côtes libyennes. Devant ce raté, Fethi Dib et Ben Bella songent à se doter de leur propre bateau et de leurs propres équipages. C'est l'aventure d'un vieux dragueur de mines britannique le « Saint Briavels ». Mis en vente aux enchères en Grèce, il capte l'intérêt des experts militaires de la marine égyptienne. Son acquisition se fera par un prête-nom choisi par Fethi Dib, l'homme d'affaires soudanais Ibrahim Nayal. Les longues tractations n'échappent pas au Mossad qui informe de nouveau le SDECE. Le « saint Briavels », réceptionné à Beyrouth le 12 septembre 1956, est conduit à Alexandrie où il est baptisé l'« Athos ». Son équipage est recruté par Fethi Dib : un Grec Vassiliev en qualité de capitaine, un Italien Sartori en tant que capitaine-adjoint, un Chypriote Cacovenis chargé de la radio. L' « Athos » est chargé de 2000 fusils Enfield 303, 190 fusils Mauser, 100 fusils Hown, 250 mitraillettes Beretta, 250 FM Bren, 20 mitrailleuses Vickers, 1 million de cartouches, 500 grenades, une centaine de mortiers avec leur dotation en obus, soit 450 tonnes environ d’armes. Il quitte Alexandrie le 2 octobre 1956, soit 20 jours après son accostage, autant dire que les conditions de discrétion et de sécurité n'étaient pas du tout réunies. Effectivement, repéré par l'aviation française et suivi par la marine de guerre, il est arraisonné en haute mer par le croiseur le « Pimodan » le 16 octobre 1956 et conduit à Mers El Kebir. Il y a lieu d'indiquer que le piégeage du bateau préparé par le FLN ne sera pas mis en œuvre par l'équipage.  Avec « L'Athos », c’était la première opération d'envergure initiée par le FLN pour traverser la Méditerranée et faire parvenir des armes au front Ouest. A souligner, d’une part, le manque de vigilance sur le choix de l'équipage et surtout les carences manifestes en matière de préservation du secret au moment de l'embarquement des armes, et d’autre part la première manifestation de la collusion de services de renseignements hostiles à l'Algérie, SDECE et Mossad et le premier acte de déni du droit international à la suite de l'intervention de la marine de guerre française hors des eaux territoriales de « souveraineté ». Ce coup dur porté à la Révolution sera suivi par un autre « coup de main », un acte de piraterie perpétré une semaine plus tard. Il s'agit de l'interception dans l'espace aérien international par l'aviation française avec la complicité de l'équipage français de l'avion qui transportait les cinq leaders du FLN, le 22 octobre 1956. Le vide laissé par l'arrestation et l'emprisonnement de Ben Bella et de Boudiaf sera rapidement comblé. Le colonel Ouamrane prend le relais au Proche-Orient avec le concours de nouveaux responsables tant en Egypte qu'en Libye et en Europe (Aït Ahcène, Nouasri ...). A l'Ouest, le colonel Boussouf, responsable de la Wilaya V qui s'impliquait déjà bien avant, dans la logistique, s'organise également pour prendre les choses en main. Il rencontre pour la première fois, début 1957, Puchert à Tanger. Il l'accompagne à Tunis où il le présente à Krim Belkacem. Puchert conseille à ses hôtes de rechercher l'uniformité dans l'acquisition des armes pour bénéficier de la conformité et de l'interchangeabilité des munitions : le 9 mm Parabellum pour les armes de poing et les pistolets-mitrailleurs, le 7,92 m/m pour les fusils, les fusils-mitrailleurs et certaines mitrailleuses. Boussouf déploie une nouvelle organisation avec des correspondants attitrés en Espagne et en Allemagne chargés d'être les interfaces des marchands d'armes. Deux envois importants sont effectués par Puchert à Tanger et à Casablanca. Mis en confiance et fortement encouragé par Boussouf, il acquiert deux bateaux rapides de type Fairline, le « Copacabana » et le « Marina » susceptibles d'échapper, grâce à leur grande vitesse (40 nœuds), à tout poursuivant en mer. A Bonn en Allemagne, l'avocat Aït Ahcène, représentant d'Ouamrane en Europe, employé à l'ambassade de Tunisie en guise de couverture, obtient une livraison de Schlüter qui est transportée en janvier 1957 de Frankfurt à Tunis où elle est déchargée avec beaucoup de réticence par les autorités tunisiennes. En effet, Aït Ahcène, avec beaucoup d'audace, avait établi le manifeste en leur nom et à leur insu. Cet envoi comprenait 82 mitrailleuses MG 42, 2000 fusils Mauser et leurs munitions. Il est évident que toutes ces armes parvenues aux frontières Ouest et Est étaient acheminées vers l'intérieur sans difficulté, grâce aux relais constitués par Boussouf, Boumediene, Mansour Boudaoud à l'Ouest, Krim Belkacem, Mohammedi Saïd, Amara Bouglaz et Benaouda à l'Est, ce qui a donné un surcroît d'efficacité à l'intérieur du pays où la montée en cadence de l'activité de l'ALN atteindra son meilleur niveau. L'armée française est sur la défensive, le SDECE, pour sa part, accroît ses activités dans les pays européens : Madrid, Genève, Frankfurt où le service Action du SDECE cible les partenaires du FLN. Une bombe avait déjà été placée dans le bureau d'Otto Schlüter en décembre 1956 provoquant la mort d'un de ses assistants, le négociant norvégien William Lorenzen. En avril 1957, un deuxième attentat le vise puis deux autres tentatives d'assassinat successives en moins de trois mois (juin et octobre 1957), qui échoueront. Schlüter finira par prendre peur et cessera toute relation avec Puchert. Le gouvernement français accentue sa pression sur l'Espagne considérée comme la plaque tournante du trafic d'armes.En juin 1957, les autorités espagnoles, pour se dédouaner, saisissent au port de Ceuta la cargaison du navire « Don Juan Illueca » estimée à 300 tonnes d'armement. Cette cargaison sera récupérée discrètement par la suite par le FLN grâce aux efforts de Puchert. C'est à cette période également que le directeur national du SDECE Boursicot est remplacé par un militaire, le général Grossin, une première dans l'histoire de ce service créé par de Gaulle au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Puchert est ciblé par le service Action. Il reçoit des menaces directes persistances. Il y passe outre. Le 18 juillet 1957 son bateau le « Bruja Rojà » est coulé par une mine au port de Tanger ; le 20 juillet, soit deux jours après, son deuxième bateau le « Sirocco » est également coulé, dans les mêmes conditions, au même lieu. Il continue sa mission avec plus de détermination. En septembre 1957, Aït Ahcène entre en contact avec un autre marchand d'armes allemand, recommandé par Puchert, Wilhelm Springer pour une importante commande à livrer au port de Lattaquié en Syrie. Springer s'associe, de bonne foi, à un avocat de Hambourg, Fritz Kruger, contrôlé par le SDECE. Les armes achetées par Springer, à Brno en Tchécoslovaquie, auprès de la firme Omnipol sont réceptionnées par Kruger et remplacées par des armes en quantités équivalentes mais défectueuses. Cette marchandise sera refusée à la réception par le FLN, qui rejettera également le complément de paiement. Cette supercherie provoquera une brouille entre Springer et Kruger qui donnera des informations au colonel Bercheny du service Action sur la toile d'araignée tissée par Aït Ahcène. Une autre relation d'Aït Ahcène, Wilhelm Blissenner, fait également l'objet d'un attentat. Une bombe placée dans sa voiture explose le 16 juin 1957, lui occasionnant de sérieuses blessures. Au Proche-Orient, en Egypte et en Libye, l'organisation mise sur pied par le colonel Ouamrane fournit un excellent travail. Les expéditions vers la Tunisie sont régulières tout au long de l'année 1957. Des armes de type nouveau DCA et canons 57 et 75 SR sont acquises par l'entremise de Springer. Deux grosses expéditions sont faites, en particulier le 17 août et le 5 septembre 1957, pour attaquer le barrage électrifié Est en chantier. Ces envois comprennent des dizaines de mitrailleuses anti-aériennes, 850 fusils-mitrailleurs, 3000 fusils Mauser, 2300 mitraillettes Schmeisser, 3 millions de cartouches, des grenades et surtout des Bengalore, longs tubes d'acier chargés d'explosifs pour l'ouverture des brèches dans les réseaux barbelés du barrage. En Europe, au second semestre 1957, les agressions contre les marchands d'armes ont porté leurs fruits. Certains d'entre eux se mettent au service du SDECE. Ils sont autorisés et même encouragés à continuer leur négoce, mais sont tenus de le renseigner sur les marchés conclus, les marchandises livrées, les itinéraires prévus et les dates d'embarquement. C'est ainsi que le bateau « Swanée » est arraisonné le 26 juin 1957, en Méditerranée avec 150 tonnes d'armement à bord ; le « Granita » est arraisonné le 26 décembre 1957 dans la Manche avec 40 tonnes d'explosif ; le « Slovenya », le 16 janvier 1958 en Méditerranée avec 300 tonnes d'armes. Ces pertes paraissent importantes et elles le sont en effet, mais elles constituent moins du cinquième des armes que le FLN s'était déjà procuré des différentes sources. Le transport des armes s'est réalisé sans grosses pertes des bases arrière vers l'intérieur du pays grâce à la perméabilité des frontières à l'époque, à la formation et à la mise sur pied de structures spécifiques très fiables, les compagnies d'acheminement. Mais l'année 1958 marquera un tournant dans la stratégie défensive de l'armée d'occupation. Après ses opérations offensives pour contrecarrer l'approvisionnement de l'ALN au niveau de ses sources traditionnelles que sont les pays amis, notamment les pays arabes, à cette période, et de ses sources commerciales représentées par les partenaires encore loyaux, l'armée française complétera sa stratégie par la construction et la consolidation aux frontières Est et Ouest de deux grands barrages électrifiés et minés, confortés par des installations fixes (postes et fortins) et des moyens matériels et humains d'intervention importants. Ces barrages et ces moyens ne décourageront pas les commandements de l'ALN qui multiplient les tentatives de franchissement tant à l'Ouest qu'à l'Est où des accrochages de grande intensité opposent l'ALN aux troupes d'élite de l'armée française. Dix-sept percées sont opérées à la frontière Est durant le premier semestre 1958 couronnées par la grande bataille de Souk-Ahras du 29 avril au 2 mai 1958. Les dirigeants du FLN ayant mis l'accent sur l'effort de guerre, la politique de recherche de l'armement à l'extérieur se devait de continuer et de s'amplifier. Mahmoud Chérif a remplacé Ouamrane à Tunis tandis qu'en Europe M'hamed Yousfi, Tidafi, Mabed, Aïssa Abdessemed, Abdelkader Nouasri, le docteur Driss Gueniche rejoignent Aït Ahcène et multiplient les contacts. Le 16 mars 1958, un cargo danois le « Bornholm » affrété par Puchert débarque à Casablanca une cargaison d'armes « officiellement » destinée aux troupes britanniques stationnées à Chypre. Le même mois, Wilhelm Springer livre également à Casablanca 1000 pistolets mitrailleurs acquis au Luxembourg. Puchert et Springer menacés par le SDECE se mettent sous la protection de la police secrète allemande (BND) (1) excédée par la violation de la souveraineté de son pays par les services spéciaux français. Puchert recrute de nouveaux partenaires pour remplacer ceux qui s'étaient fourvoyés avec les services spéciaux français. Il installe à Madrid un ex-officier supérieur, SS pur et dur sous le nom de Von Wimer (2). Il contacte et met au service du FLN le Suisse Marcel Léopold, horloger de profession, spécialiste des mécanismes de piégeage des explosifs avec l'objectif de procurer en priorité des explosifs dont les Bengalore fabriqués, depuis, en Tunisie et au Maroc sont gros consommateurs. Le plastic est ainsi acquis en Allemagne, la dynamite en Norvège (usine Nobel de Drammen), la tolite et la gélinite en Suisse auprès de la société Chemo Impex de Berne. 40 tonnes d'explosifs parviennent ainsi en juillet 1958 au Maroc au port de Casablanca avec 2000 pistolets-mitrailleurs Schmeisser et 100 lance-grenades. Fin août 1958, faisant écho à la résolution du CCE du 24 août décidant le déclenchement de l'action violente contre des intérêts stratégiques sur le territoire français, la fédération FLN reçoit de Puchert des pistolets, des mitraillettes, des grenades et des explosifs en grandes quantités qui lui permettront de mener, dans le mois suivant, plus de 300 attaques à l'explosif contre des objectifs économiques et des personnes hostiles à la cause du FLN. Les pistolets en particulier avaient été prélevés d'un dépôt secret constitué à Bonn par Abdessemed, Mabed et Puchert à la suite de l'acquisition par ce dernier de 10.000 pistolets Beretta en Tchécoslovaquie. Devant l'activité débordante des représentants du FLN en matière d'acquisition d'armes notamment les explosifs, le service Action du SDECE tentera de nouveaux coups. Marcel Léopold, dévoué tout entier à sa mission de pourvoyeur d'explosifs, se découvre maladroitement en multipliant les déplacements au Caire, où il est pris en charge par les services du major Fethi Dib dont la notion de secret n'était pas le point fort. C'est ainsi que le 19 septembre 1958, Marcel Léopold est assassiné à l'aide d'une fléchette empoisonnée dans un hôtel à Genève. Le 27 septembre, le Cargo « Atlas » affrété par Puchert, qui venait de charger, dans le port de Hambourg, 40 tonnes de TNT procurés précédemment par Léopold, fait l'objet d'un sabotage. Une mine-aimant provoque une voie d'eau qui envoie le bateau par le fond. Tout avait été calculé pour éviter l'explosion de la charge de TNT, ce qui aurait détruit une bonne partie de la ville. Le 5 novembre 1958, c'est Aït Ahcène qui est visé. Sa voiture est mitraillée sur la route reliant Bonn à Bad Godesberg. Grièvement blessé, il est transporté à Tunis où il décède dix jours plus tard. Quinze jours plus tard, le 20 novembre, Geiser, associé de Léopold, est également assassiné en Suisse. Le 26 décembre, c'est au tour du bateau « Granita », en provenance d'un port suédois, affrété par Puchert, d’être arraisonné au large du Portugal avec une cargaison d'explosifs fournie par le Norvégien Ragnar Lie. Puchert, qui avait pris toutes les précautions indispensables, fut convaincu que la trahison ne pouvait venir que du fournisseur. Durant le premier trimestre 1959, certaines livraisons échappent à la surveillance des services spéciaux français et parviennent à leur destination, tant à l'Est qu'à l'Ouest. Il s'agit de sources nouvelles qui concernaient une centaine de canons cédés par le Danois Wilhemstein, installé à Trieste, expédiés à Alexandrie et des bazookas expédiés, par avion, de Suède à Beyrouth au Liban. Pour la zone du Proche-Orient, le colonel Mahmoud Chérif, qui avait hérité des attributions du colonel Ouamrane après sa nomination en septembre 1958, ministre de l'Armement et du Ravitaillement général au sein du Gouvernement provisoire de la République algérienne, avait organisé son ministère en conséquence avec le concours de Mabrouk Belhocine, Mustapha Cheloufi, Abdelmadjid Bouzbid, Belguechi et d'autres cadres de valeur. Des moyens de transport importants furent acquis et les armes obtenues en grande quantité, directement dans la région depuis les différents ports de la Méditerranée orientale où la marine de guerre française ne pouvait intervenir, furent stockées dans les nombreux dépôts avant d'être acheminées, au fur et à mesure des besoins, vers le théâtre d'opérations à la frontière Est. En Europe le recours aux négociants originels se réduisait compte tenu des assassinats des uns, du retrait des autres et enfin de la collusion de certains avec les services spéciaux. Seul Puchert et Springer résistaient. Ils prenaient le maximum de précautions pour leurs déplacements et changeaient constamment de lieux de résidence. Le colonel Boussouf comprit que la filière Europe avait fait son temps. La collaboration de Puchert a été précieuse pour le FLN, tant du fait de sa loyauté personnelle que par l'économie qu'il faisait faire au budget de la Révolution avec des prix défiant toute concurrence pour des articles de qualité. Il voulait le préserver et lui recommanda de s'attacher les services de garde-corps algériens. Malheureusement, une mauvaise grippe obligea Puchert à stationner sa voiture devant son domicile 3, Lindenstrasse au lieu et place de multiples box discrets qu'il avait pris l'initiative d'utiliser depuis peu. Le 3 mars 1959 au matin, en reprenant le volant de sa voiture, une explosion stoppa net sa carrière. La carrière d'un homme exceptionnel qui mit ses moyens, son énergie et sa vie au service d'une nouvelle patrie qu'il avait choisi librement de servir durant la guerre et qu'il espérait servir après l'indépendance qu'il savait inéluctable. La mort de ce précieux collaborateur allait signer pratiquement la fin du négoce en armement, avec les fournisseurs européens, d'autant plus qu'une expédition importante depuis la Baltique (580 tonnes chargés sur le bateau « Lidice »), allait être interceptée le 7 avril 1959 au large des côtes portugaises. Le FLN continuait néanmoins à faire confiance à Wilhelm Springer en lui recommandant de livrer directement en Egypte. Il sera rejoint par un Italien Comini, installé à Brescia, qui acceptera une nouvelle formule, exigée par Boussouf, le paiement ne sera effectué qu'à la réception et à l'agrément des armes sur le territoire de choix du FLN. Par ailleurs, les actions des services spéciaux français visant les personnes ne s'arrêteront pas pour autant. Abdelkader Nouasri, responsable de la mission Europe, sera visé par un colis piégé qui lui arrachera les deux mains, le 1er janvier 1960. Tayeb Boulahrouf, représentant du FLN à Rome, sera visé la même année, par un attentat. Une bombe placée sous son véhicule explosera sans l'atteindre. Enfin, le véhicule de Boussouf, lui-même, sera visé par deux activistes qui tentèrent d'y placer une bombe, près du siège du FLN à Rabat. Découverts, l'un d'eux sera abattu par les gardes de la mission. Songeant à une autre stratégie pour l'acquisition d'armes de manière plus sûre et en accord avec le gouvernement, Boussouf engagea une action diplomatique soutenue auprès de la Tchécoslovaquie, de la Bulgarie, de l'URSS et de la Chine pour des contrats d'Etat à Etat. Le résultat fut concluant, outre la fourniture régulière vers les ports du Moyen-Orient, deux bateaux forcèrent ainsi le « blocus » et parvinrent dans le plus grand secret au Maroc : le « Bulgaria » avec 2500 tonnes d'armes débarquées à Tanger et l'« Ouragan » avec 264 tonnes à Casablanca. Un navire chinois débarqua des armes à Conakry pour le Front Sud de la frontière algéro-malienne et un deuxième des armes à Casablanca, les deux ayant rejoint les rives Atlantiques par le Cap de Bonne Espérance. Pour mieux assurer le secret entourant ces opérations, Boussouf avait interdit tout message écrit ou téléphonique avec les nouveaux partenaires. Il avait également appelé, par circulaire interne, les responsables de l'armement à Rabat, Tunis, au Caire et en Europe à reprendre les contacts avec les anciens négociants, à leur passer des commandes conséquentes sans conclure, en laissant traîner les tractations afin de mobiliser les services du SDECE et de les dérouter sur des fausses pistes. En définitive, le FLN, grâce à son audace et sa détermination, a fourni à l'ALN, au niveau des frontières, pas moins de 16.500 tonnes à l'Est et 8200 tonnes à l'Ouest, comparativement au 2500 tonnes saisies par les autorités françaises selon leurs propres déclarations. Tout cela grâce à la formidable organisation mise en place et au concours courageux de nombreux négociants dont Puchert fut le meilleur exemple. Puchert connaissait le risque qu'il courait et il avait ardemment souhaité être enterré en Algérie en cas de mort dans l'accomplissement de sa dangereuse mission. Il avait seulement recommandé que l'on s'occupât de sa fille unique Marina, ce qui fut fait de 1959 à 1963 à Tanger d'abord, puis après l'indépendance à Alger qu'elle quitta en 1963. Les anciens compagnons du MALG ne l'ont pas oublié et près de 54 ans après, lorsque ses cendres furent exhumées du cimetière de Frankfurt, au terme de la durée de la concession convenue, récupérées et rapatriées par l'un de ses compagnons Aïssa Abdessemed. Georg Puchert repose désormais depuis 4 ans, en paix dans un cimetière algérien. Il a reçu, l'hommage qu'il mérite à l'occasion du 45e anniversaire de la Victoire. Nous rendons, par devers lui, le même hommage à tous les Algériens de « cœur » tels Yveton, Laban, Maillot, Raymonde Peschard, Me. Popie, Dr. Laribère, qui offrirent leur vie pour un combat sacré aux côtés du peuple algérien, un combat pour le triomphe des valeurs essentielles de l'humanité, les valeurs de liberté, de dignité et de fraternité. Par Dahou Ould Kablia, président de l'AN/MALG
Notes : 1) Le BND avait noué d'excellents rapports avec le FLN, à la suite de la politique de rapatriement de légionnaires allemands appelés à la désertion par le FLN, via un auxiliaire précieux en la personne d'un autre ressortissant allemand Muller, plus connu sous le nom de Mustapha Muller. Le nombre de déserteurs allemands ainsi rapatriés atteindra plusieurs centaines parmi lesquels le fils du célèbre industriel Krupp. La seule réserve que le BND imposait aux militants du FLN c'était de s'interdire toute action violente sur le sol allemand. 2) Sous ce nom se cachait la personne d'Otto Skorzeny, lieutenant-colonel de la Wehrmacht, célèbre pour avoir été chargé par Hitler en 1943 de faire évader Mussolini, arrêté par la monarchie italienne et retenu dans le fort du Gran Sasso. Il le fera avec un commando réduit et le rétablira au pouvoir. 
GUERRE DE LIBERATION

Repère et Symbole

Le 1er novembre 1954

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Syphax et la rencontre de Siga

Ain Temouchent (206) AV J.C