L’Amghar de l’ALN, tireur d’élite
Le Chahid Bertella Tayeb, dit Ammi Tayeb

Par La Rédaction
Publié le 08 Jan 2020

 

Naissance et enfance 

Le martyr Tayeb Bertella a vu le jour le 11 février 1908 au douar Ouled Chelih, actuellement commune d’Oued Chaâba, Wilaya de Batna.
Son père Belkacem et sa mère Bentaya Ghida, étaient des paysans cultivateurs viscéralement attachés à leur terre et vivaient de l’agriculture et de l’élevage des animaux, comme la majorité du peuple algérien à cette époque.
En 1927, les propriétés et les biens de son père ont été confisqués et offerts gracieusement à un colon concessionnaire et acquéreur, nommé Bertrand Louis-Emile. Une forme de sanction pour cette famille aux idées indépendantistes, lancées par l’ENA dans les années vingt. L’affaire de cette confiscation est introduite en justice par Belkacem, assisté par un avocat du barreau de Batna, Maitre Guedj Isaac (né en 1898, premier adjoint à la mairie de Batna de 1951 à 1958 et descendant d’une famille juive locale), mais la requête est classée sans suite.
Le martyr Si Tayeb voyait dès son jeune âge, que ce qui a été pris par la force, ne peut être rétabli que par la force, et cela s’applique aussi à la patrie.

Son engagement dans la lutte de libération 

Epris de liberté et guidé par l’espoir et l’ambition de lutter contre le colonisateur, notre chahid et malgré son âge avancé (46 ans), s’est immédiatement saisi de l’occasion du déclenchement de la révolution, pour s’engager dans les rangs de l’armée de libération nationale, le mardi 16 novembre 1954. C’était juste après l’attaque du village de Sériana (ex-Pasteur) conduite par Grine Belgacem, la nuit du 14 au 15 novembre 1954. Grine a saisi l’occasion de son passage à Kasrou, et exactement à la maison des Mérarda pour prêcher, devant les chefs de familles et notables locaux, le déclenchement de la révolution. Ce prêche a permis à plusieurs citoyens l’adhésion à la révolution dont feu Mustapha Mérarda dit Mustapha Bennoui (l’un des futurs chefs de la Wilaya I historique).

Parcours révolutionnaire

Au début de son incorporation au sein de l’ALN le 16 novembre 1954, et vu qu’il est tireur d’élite, habile (c’était un homme gaucher) au point que sa balle ne manquait jamais sa cible, il est ainsi promu chef de groupe de moudjahidine dans sa région sous la houlette et la supervision de Lakhdar Abidi dit Moustache.
À la tête de ce groupe, il s’employa à faire réveiller les consciences des citoyens qu’il exhorta à adhérer massivement à la révolution tout en incitant les jeunes à rejoindre le maquis. Après la création des bataillons en 1957 en zone 1 Wilaya I par le martyr Si Salah Nezzar (ancien Sergent déserteur de l’armée Française et l’un des architectes, avec Si Salah Zidani, de la destruction totale du centre militaire Français de Maâfa, le 30 mai 1956 ), le martyr Tayeb Bertella a été affecté comme chef de la 2e section au sein de la 3e compagnie (katiba) sous les ordres de Si Ahmed El Jadarmi au 4e bataillon .
Quelque mois plus tard, il est nommé chef du secteur 1 de la zone 1, Wilaya I, et chef de la Katiba 1 (Kism 1 Chelalaâ et ses environs). Au début du mois de janvier 1958, il est chargé d’une mission en Tunisie, à la tête d’un convoi pour l’acheminement d’armes. (A noter qu’au retour de la Tunisie ce convoi est accroché avec une compagnie ennemie aux environs d’El-Ma Labiod à Tébessa. Mais la caravane s’est rapidement retirée pour mener à bien sa mission qui consistait à acheminer les armes à leur destination).

A ) Embuscades

A partir de 1955, il monta diverses embuscades pour se ravitailler en armements :
- L’embuscade d’El-Guellab entre Seriana et Oued El M,
- L’embuscade de Djerma en 1956, suivie de l’enlèvement et l’exécution d’un traitre et un Français en présence du chef de groupe Si Lakhdar Ben Abid .
- L’embuscade au lieu dit Tinzouagh (Seriana) en avril 1957, avec la participation de Lakhdar Ben Abid et Mohamed Hadjar, soldée par la libération de Mme El-Ouahibi Fatima ex-épouse de Djebara Saâd (née en 1926, vit actuellement à Batna), enlevée lors d’un ratissage sous prétexte que leur demeure familiale est un centre d’approvisionnement de l’ALN.
- Il est le commanditaire et l’exécuteur d’une dizaine d’actes de sabotage contre les intérêts coloniaux dans sa région .
- Une autre opération importante et de qualité qui a ébranlé les autorités coloniales est cette audacieuse intrusion à la caserne de la gendarmerie de Sériana (connue dans certains écrits sous le nom d’ « Opération de grognement de loup »), montée dans la nuit du 3 au 4 avril 1957 correspondant au 3e jour du Ramadan. L’opération a été menée sous la direction du moudjahid Mohamed Hadjar, coordonnée par le moudjahid Salah Ben Ammar qui servit d’agent de liaison, planifiée et commanditée de l’intérieur de la caserne par le héros martyr Ahmed Imerzoukene dit Si Ahmed El-Djadarmi originaire de Tizi Ouzou (Ahmed le gendarme: en rapport avec sa profession de gendarme dans cette localité).
Le rôle de notre chahid consistait dans cette opération à encercler avec son groupe toutes les issues et les routes menant à Seriana, pour empêcher l’arrivée de tout renfort probable.
L’opération, d’une réussite totale a donné lieu à l’élimination de tous les gendarmes, connus pour leur mépris envers les citoyens algériens. Un seul Français a échappé à la mort durant cette intrusion. Il en a gardé des séquelles puisqu’il est devenu aliéné mental.
Ainsi l’opération achevée, les moudjahidines se sont retirés, et avec eux Si Ahmed El-Djadarmi. Ils ont pu récupérer une grande quantité d’armes automatiques, grenades, un fusil mitrailleur 24/29 et des caisses de munitions. Cette date marque aussi l’adhésion de Si Ahmed El-Djadarmi aux rangs de l’ALN.

B) Batailles 
Le martyr Tayeb Bertella a commandé et a participé à de nombreuses batailles notamment :
- La bataille de Diffel sur les hauteurs du mont Mokhtar en mai 1957 en compagnie de Farhani Ali.
- La bataille de Oued Lazreg dite aussi bataille du ravin bleu survenue en octobre 1957, en compagnie de Lakhdar Abidi dit moustache et de Ammar Hamiche.
- Et surtout la grande bataille de) dite par certains écrivains « bataille de Ras Gueddelane », survenue le 23 février 1958 durant laquelle Tayeb Bertella est capturé et fait prisonnier. En effet, le 22 février 1958, et de retour de Tunisie, à la tête d’un chargement d’armes automatiques, et au niveau de Hidoussa, sa patrouille, se joint à la 3e Katiba de Si Ahmed El-Djadarmi. Après un bref repos, ils reprennent la route vers le PC de la zone 1, commandé par le capitaine Mohamed Tahar Abidi dit Hadj Lakhdar (l’un des futurs chefs de la Wilaya I historique), qui doit distribuer les armes aux régions de sa zone.
Malheureusement les choses tournent mal. Les deux katibate sont dénoncées (selon plusieurs sources) et encerclées la matinée du 23 février 1958 au lieu dit Ras Gueddelane dans le mont de Oustili, à 25 km de Batna (entre les communes de Larbaâ et de Beni Fedhala). Les moudjahidine n’avaient aucun autre choix sauf la confrontation. Ils décident d’affronter les forces ennemies dans une bataille acharnée. Une bataille citée dans les écrits des Français, comme l’une des batailles des plus meurtrières (nous y reviendrons dans nos prochaines éditions).
La bataille inégale prend fin avec le retrait des moudjahidine, laissant plus de 25 martyrs, tombés au champ d’honneur (selon l’ONM et 68 selon le bilan Français), et du côté ennemi plus de vingt-deux soldats morts dont deux officiers, et plus de 35 blessés.
Selon un rapport du 26 février 1958 (dont nous disposos d’une copie) établi juste après la fin de cette bataille, signé par le chef du Centre de liaison et d’exploitation central (CLEC) de la Zone Sud Constantinoise (ZSC), y figure 4 noms de chefs tués. Il s’agit de Ahmed Imerzoukene, dit Si Ahmed El-Djadarmi et son adjoint, Mustapha Aissaoui, dit Tabani, Méguelati Aissa dit Messaoud, et Tayeb Bertella. Cependant, la vérité est tout autre, concernant ce dernier, car celui-ci a été arrêté et capturé vivant en donnant aide à un moudjahid blessé selon les témoignages des rescapés. Les journaux de cette époque ont mentionné cette arrestation dans leurs écrits.
La raison de faire circuler de telles informations, et sur un rapport officiel, tient à la manière qu’utilise l’armée française lors du recensement des prisonniers, codifiant leurs noms comme tombés au combat pour éviter tout interrogatoire ou questionnaire éventuel sur les exécutions des prisonniers.
La réalité et en fait que les prisonniers décèdent sous la torture atroce face à leur refus de livrer des renseignements ou sont exécutés froidement.
Cette méthode est justement celle qui s’est produite avec le martyr Tayeb Bertella. En effet, capturé et enregistré délibérément et exprès dans le rapport cité, Tayeb Bertella sera lâchement exécuté six mois plus tard.

Mort au champ d’honneur

Les 7 et 8 septembre 1958 à Djebel Rfaâ (commune de Mérouana ) s’est déroulée une bataille sous le commandement du martyr Mohamed Salah Bel Abbes (tombé au champ d’honneur à Sour El-Ghozlane le 14 juillet 1962 lors des affrontement avec les moudjahidines de la Wilaya IV en pleine crise de l’été 1962 ) assisté d’officiers de la zone 1 et des responsables de la région 1 (Batna) qui se trouvaient en réunion zonale au lieu dit Merkounda. Cette réunion a été découverte suite à une délation. Cependant, l’ennemi a utilisé tous ses moyens, mais les moudjahidines ont réussi à faire face aux forces françaises et ont pu leur faire subir des pertes considérables en vies humaines et matérielles, surtout par l’apport de deux compagnies ,celle de Si El-Amri Maadjoudj (tombé au champ d’honneur le 12 février 1960 au Djebel Refaâ) et celle de Belkacem Chenouf ,venant en renfort, au deuxième jour de la bataille. Le bilan côté ALN se chiffre par la perte de 18 combattants et 23 citoyens civils, deux moudjahidines capturés et 14 blessés, dont le regretté moudjahid Mostafa Mérarda dit Mostafa Bennoui.
Parmi les dépouilles, figurait le corps du martyr Tayeb Bertella, capturé lors de la bataille de Foughala mentionnée ci-dessus. Selon le témoignage du moudjahid Abidri Djemai dit Abderrahmane (vit actuellement à Mérouana ,wilaya de Batna ), le prisonnier martyr a été lâchement exécuté par balles dans le dos sous le faux prétexte d’une tentative de fuite (méthode connue sous le vocable « corvée de bois » ).Le même témoin raconte qu’un deuxième prisonnier nommé Mohamed Maâmeri dit El-Gabdi a été exécuté aussi de la même manière tandis que le troisième prisonnier Si Abdelmadjid Allaoua a pu s’évader (vit actuellement à Mérouana). Le 8 septembre 1958, s’achève la vie d’un héros de l’armée de libération nationale.
Parmi les moudjahidines participant à cette bataille (la bataille de Rfaâ) figurait le futur martyr Masbah Bertella dit Salah, qui n’est autre que le fils de Bertella Tayeb, sans connaitre que son père est de l’autre côté mais prisonnier, entre les mains de l’ennemi.
Bertella Masbah dit Salah, est né le 5 juin 1937 à Ouled Chelih incorporé dans les rangs de l’ALN début 1957, tombé au champ d’honneur lors de la bataille de Essour près de la commune de Hidoussa, le 4 avril 1959 à l’âge de 22 ans, soit six mois après la mort de son père.
La dite bataille de Djebel Essour (dite aussi la bataille de trois jours), dirigée par le martyr Mohamed Salah Bel Abbes, s’est transformée en génocide suite à l’utilisation des moyens aériens et un arsenal d’armes lourdes. Plus de 128 martyrs, principalement des civils, dont beaucoup de femmes et d’enfants, trouveront la mort, les familles de Djoumati, Souhali et Brik ont été les plus touchées.
Divers :
Tayeb Bertella est très respecté vu son savoir-faire, son humanisme et son âge, d’ailleurs son entourage (chefs et subordonnés) l’appelait Ammi Tayeb.
Dans les effectifs de l’ALN, rarement étaient les combattants qui avaient le même âge que Ammi Tayeb Bertella né en 1908 C’est pour cela qu’il mérite bien le surnom d’Amghar de l’ALN (Amghar, est un mot berbère qui signifie grand, puissant, sage ou âgé).
Dans ce contexte, nous citons les défunts moudjahidines de l’ALN, colonel Mohand Ouelhadj né en 1911 surnommé Amghar de la Wilaya III, Si El Aid Hachache de la Wilaya II, né en 1909, surnommé Babana (notre père), et Si Abdelhafid Touaimia de Hammam N’bails (Guelma) né en 1911 surnommé Echayeb Sebti.
Les moudjahidines âgés sont, généralement, chargés d’autres missions au niveau de l’organisation civile du Front de libération nationale (OCFLN).
Le colonel Hadj Lakhdar et Ammi Tayeb étant de la même tribu, il arrive parfois au deuxième de s’énerver pour un oui ou un non. Un jour, protestant contre une décision prise par Hadj Lakhdar, Ammi Tayeb s’oriente vers des djounoud, nouvelles recrues en séance et stage de tir, et sur un ton moqueur rétorque « … Invitez votre Hadj Lakhdar à tirer une rafale sur ce grand rocher (sur le mont Chelaâlaâ), je suis sûr que ses balles vont passer à coté ». L’information est arrivée à l’oreille de Hadj Lakhdar qui insulta, mais avec des propos « élégants » son informateur et Tayeb Bertella à la fois.
Sur l’initiative du chercheur Salah Derradji dit Rostom, de Farid Imerzoukene et de Bertella Djemai, et dans le cadre de la commémoration de la bataille de Foughala, deux séminaires ont été organisés en hommage aux deux martyrs Tayeb Bertella et Ahmed Imerzoukene, le premier à Tizi Ouzou le 23 février 2018 le second à Batna le 23 février 2019.
En reconnaissances aux sacrifices consentis par le Chahid Si Tayeb pour le recouvrement de l’indépendance nationale, les rues de la nouvelle ville de Hamla à Batna ont été baptisées en son nom.
Deux chansons populaires citant le nom du chahid Bertella sont chantées lors des fêtes de mariage à Ain Touta (Batna) et à Yabous (Khenchela).

Derradji Salah dit Rostom
Références:
Evénements de la guerre de libération de 1954 à 1958 . O.N.M Aurès 1984.
Mémoire du commandant Mustapha Mérarda dit Mustapha Benaoui 2003.
Archives et documents Français.
Film documentaire RTA 1984.
Témoignages des moudjahidines : Zemoura Amor, Khebrara Said , Meguelati Ahmed dit fusil MAS, Yahyaoui Ali, El-Ouahibi Fatima et Abidri Djemai dit Abderrahmane.

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