Restitution des crânes des résistants algériens
L’annonce a été faite par Emmanuel Macron, à partir d’Alger

Par Hassina AMROUNI
Publié le 23 Jan 2018
Maintes fois revendiquée par les autorités officielles algériennes et par la société civile, la demande de restitution des crânes des résistants algériens est enfin agréée par le président français Emmanuel Macron qui en a fait l’annonce, le 6 décembre dernier, lors de sa visite officielle en Algérie.
Masque de Mohamed Ben Allel, conservé  au Musée d'Histoire Naturelle de Paris
Quelques crânes de combattants algériens, détenus par le Musée de l’homme à Paris

Au cours d’une conférence de presse animée à Alger, le président français avait déclaré : « J'ai accédé à une demande plusieurs fois réitérée par les pouvoirs publics algériens d'avoir la restitution des crânes des résistants algériens et j'ai pris la décision de procéder justement à cette restitution. »
Pour rappel, c’est en 1849 que l’oasis de Zaâtcha est attaquée par les troupes du général Herbillon. Au cours de cette sanglante agression, la population et les chefs de tribus sont sauvagement assassinés. Les cheikhs Bouziane, Moussa et Lahcène sont d’abord fait prisonniers par les zouaves du commandant Lavarande, avant d’être exécutés sur ordre du général Herbillon et leurs têtes exposées sur la place de Biskra.
Ainsi, la tête de Bouziane
(n° 5941 au MNHN de Paris), est coupée et fixée au bout d’une baïonnette à la fin du siège de Zaâtcha. Elle est conservée tout comme celles de Boubaghla (n° 5940 au MNHN de Paris) et de Cherif Bou Kedida (n° 5943 au MNHN de Paris), lui aussi tué dans un combat livré à Tébessa par le lieutenant Japy.
C’est un médecin et botaniste français, un certain Victor-Constant Reboud qui fait transférer au musée de Paris les restes mortuaires des résistants de Zaâtcha. Chacune des têtes était accompagnée d’une étiquette, portant le nom du chef décapité, la date de sa mort, le cachet du bureau politique de Constantine et la signature du Colonel de Neveu et de M. Gresley.
En effet, avant de clouer la caisse contenant toutes sortes d’objets hétéroclites (bracelets, lampes…), Reboud demande à René-Honorin Vital, le frère du collectionneur Auguste-Edmond Vital, « s’il pouvait enrichir l’envoi de quelques crânes intéressants ». Ce à quoi René Vital répond : « Prenez tout ce que mon frère a laissé, vous y trouverez des têtes de gueux célèbres (sic) et vous ferez le bonheur de mes servantes, qui n’osent monter au galetas, parce que l’une de ces têtes a conservé ses chairs fraîches, et que malgré la poudre de charbon dans laquelle elle est depuis de nombreuses années, elle répand une odeur sui generis ».
C’est ainsi que 36 crânes de vaillants résistants algériens se sont retrouvés au musée de l’homme à Paris, il s’agit notamment des têtes de Mohamed Lamjad Ben Abdelmalek, dit Cherif Boubaghla, Cheikh Bouziane, le chef de la révolte des Zaâtchas, Moussa El Derkaoui, Si Mokhtar Ben Kouider Al Titraoui, d’Aïssa El-Hamadi, lieutenant de Cherif Boubaghla, ainsi que le moulage intégral de la tête de Mohamed Ben-Allel Ben Embarek, lieutenant de l’Emir Abdelkader.

Pétition pour la restitution des restes mortuaires des martyrs de Zaâtcha

Le 18 mai 2016, l’écrivain et militant algérien, résidant en France, Brahim Senouci diffusait sur Change.org une pétition appelant à la restitution des crânes des insurgés algériens de Zaâtcha, massacrés par l’armée française en 1849 et entreposés depuis 1880 dans les sous-sols du musée de l’homme à Paris.
En voici le texte : « Les restes mortuaires de dizaines d’Algériens qui ont résisté à la colonisation française au XIXe siècle, morts au champ d'honneur, sont entreposés dans de vulgaires cartons, rangés dans des armoires métalliques, au Musée de l'Homme de Paris. »
Ces restes, des crânes secs pour la plupart, datant du milieu du XIX e siècle, appartiennent à Mohamed Lamjad Ben Abdelmalek, dit Chérif « Boubaghla » (l’homme à la mule), au cheikh Bouziane, le chef de la révolte des Zaâtchas (région de Biskra en 1849), à Moussa El-Derkaoui et à Si Mokhtar Ben Kouider Al-Titraoui. La tête momifiée d’Aïssa Al-Hamadi, qui fut le lieutenant du Chérif Boubaghla, fait partie de cette découverte, de même que le moulage intégral de la tête de Mohamed Ben-Allel Ben Embarek, lieutenant de l’Émir Abdelkader.
« Il faut que ces restes soient rapatriés en Algérie pour y recevoir une digne sépulture! »
A travers cette initiative mémorielle, Brahim Senouci a réussi à recueillir près de 30 000 signatures. Avant lui, en 2011, Ali Farid
Belkadi, chercheur en histoire, avait révélé l’existence de ces restes mortuaires entreposés au musée de l’homme à Paris, mais l’histoire est restée sans suite. En relançant l’affaire, Brahim Senouci a réussi à alerter l’opinion publique.

La presse française relaie l’information

La presse française ne tardera pas à relayer l’information autour de cette grave affaire. Ainsi, dans son édition du 8 juin 2016, le journal L’Humanité consacre un article au sujet, appelant, par la même à la « fin du séquestre » par la France des 36 crânes de martyrs, résistants algériens morts au champ d’honneur au début de la colonisation française. On y lit en substance :
« Entre les deux rives de la Méditerranée, une authentique relation d’amitié implique la fin du séquestre de ces restes mortuaires. Le retour et l’inhumation en Algérie des crânes des insurgés de Zaâtcha seraient un acte précieux de mémoire, de réparation et d’humanité. » Mais encore : « Un siècle et demi plus tard, le statut de ces restes mortuaires est le cruel symbole de la barbarie de la conquête de l’Algérie. »
Radio France Inter consacre, de son côté, le 25 juin 2016, une émission sur le sujet, qu’elle décrit comme un véritable « casse-tête colonial qui vient hanter les mémoires ».
Au sein de la société civile, les réactions ne se font pas attendre. L’historien Gilles Manceron, estimera qu’une telle « collection » renseigne sur les « mentalités coloniales de l’époque qui niaient l’humanité même de ceux que la France qualifiait d’indigènes ». Et d’ajouter : « Si la France veut rompre avec ce passé, le rapatriement de ces restes, de manière officielle, digne et ostensible, s’impose. Ce serait même une bonne occasion d’exprimer cette volonté. » Il précisera encore : « La France a bien restitué à l’Afrique du Sud la dépouille mortelle de Saartjie Baartman en avril 2002 après le vote d’une loi dans ce sens, cette jeune femme qui avait été exhibée, en raison de son physique, à Londres puis à Paris où elle est morte en 1815. Et, en janvier 2010, les restes d’une vingtaine de maoris de Nouvelle-Zélande, qui avaient été conservés depuis le XIXe siècle dans des musées français, ont été remis officiellement à une délégation de ce pays ».
Pour sa part, l’historien Tramor Quemeneur notera que la conservation des restes humains par les anciennes puissances coloniales est le « témoignage de pratiques anthropologiques basées sur des différences raciales mais aussi la trace d’un goût morbide pour les expositions d’êtres humains, autrement appelées les « zoos humains » ». Citant l’exemple de la Vénus Hottentoten restituée à l’Afrique du Sud, où elle repose désormais, dans une sépulture décente, l’universitaire notera que la restitution des restes mortuaires des Algériens conservés au musée de l’homme représenterait un « geste symbolique fort du gouvernement français dans le sens de relations bilatérales basées sur l’égalité et non sur une relation inégalitaire entre l’ancienne puissance colonisatrice et les anciens colonisés considérés comme inférieurs » et d’appuyer encore que « les uns et les autres ont le droit au même respect de leurs morts, quel que soit même leur lieu d’inhumation ».
Le directeur des collections d’Anthropologie biologique au Musée national de l’histoire naturelle (autre appellation du musée de l’homme), tout en faisant savoir que ces restes humains ont été « soustraits à la recherche », affirmera la « disponibilité » du Musée à restituer ces restes : « La direction du Musée n’en tire aucune fierté. Nous avons tout intérêt à restituer ces restes, à condition qu’on en formule la demande, soit de l’Etat algérien ou des descendants dûment reconnus ».
C’est désormais chose faite. Le 16 juin 2016, le ministre des Moudjahidine, Tayeb Zitouni affirmait que l'affaire de la restitution des crânes des résistants algériens était « prise en charge par l'Etat ».
Dans une déclaration à l'APS, en marge d'une conférence au Musée national du Moudjahid à l'occasion du 171e anniversaire de l'enfumade de la tribu de Ouled Riah dans la chaîne montagneuse de Dahra (Mostaganem), le ministre a fait savoir que son département œuvrait, en collaboration avec le ministère des Affaires étrangères, pour une « prise en charge optimale de cette question dont l'histoire remonte à plus d'un siècle ».
Aujourd’hui, avec cette décision prise par le président et les institutions françaises, les 36 crânes de résistants algériens détenus en France, pourront enfin regagner le pays pour lequel ils ont donné leurs vies et reposer en paix dans des sépultures dignes de leur sacrifice.
 
Hassina Amrouni
 
Sources :
-Brahim Senouci in http://www.libre-algerie.com/
-https://blogs.mediapart.fr/francois-geze)
-Rosa Moussaoui
http://ldh-toulon.net/les-tetes-des-resistants-algeriens.html)
-APS                          
-Ali Farid BELKADI in Babzman

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