Du centre de christianisation à la grande mosquée d’Alger

Par La Rédaction
Publié le 23 Jan 2018
Pendant près d’un siècle, de 1868 à 1953, le domaine de « Maison carrée » situé dans la banlieue est d’Alger et baptisé après l’indépendance de l’Algérie Mohammadia a abrité la maison mère des Pères Blancs. Ces missionnaires évangélistes se sont rués en Algérie à l’occasion des grandes famines qui ont plongé le peuple algérien dans l’agonie à la quatrième décade de l’occupation française. Ces émissaires de l’église catholique, qui ont commencé leur mission auprès des autochtones en Afrique du nord sous la houlette de l’archevêque Lavigerie (qui deviendra par la suite Cardinal) ont su mettre à profit l’extrême détresse, l’extrême misère des populations locales pour s’infiltrer en leur sein avec pour mot d’ordre de ressembler en tout points à « l’autre » pour gagner sa confiance, et ainsi, parvenir à le contrôler par la soumission à l’hégémonie de ces agents du christianisme.
Arrivée à Alger de l’archevéque Lavigerie en mai 1846
Antoine Adolphe Dupuch
Charles Martial Lavigerie
Auguste Pavy
Grande Mosquée d’Alger à Mohammadia

Prélude à la dernière croisade

Dès le lendemain du débarquement, le 20 juin 1830, un aumônier qui accompagnait les troupes d’envahisseurs célèbre la première messe en Algérie, à Sidi Fredj, en tenant des propos qui laissent entrevoir toute la rancœur de cet émissaire de l’église à l’égard de notre religion: « Ce sacrifice chrétien semblait sanctionner le retour de la liberté et de la civilisation, filles de l’Évangile, sur ce rivage, où, peu de jours auparavant, le despotisme et la barbarie, enfants du Coran, planaient sur un désert. » . C’est bien là un prélude à une démarche qui vise, au delà de l’action militaire et politique, la soumission de la région et de ses habitants au christianisme. Cependant, durant les premières années de la colonisation de l’Algérie, l’église n’est pas officiellement représentée en Algérie et la religiosité des conquérants reste strictement confinée à l’espace privé. La priorité absolue est à l’action militaire et à son emprise sur les régions conquises et leurs habitants qui ne doivent être contrôlées que par les militaires ; aucune concurrence n’est tolérée, fut-elle menée par des compatriotes évoluant sous une autre bannière que celle de la France.
Pour les algériens, massacres, errance et égarement deviennent le quotidien sous le regard nonchalant et parfois amusé des militaires français qui ont pour mission de contrôler et de restreindre les mouvements de ces hommes et de ces femmes aux corps décharnés à des déplacements limités, dans des territoires hostiles et loin des points d’eau. Ces êtres humains sans repères et sans ressources deviennent des proies de choix à des famines dévastatrices auxquelles se surajoute une série de catastrophes humaines et sanitaires.
Dans ce chaos savamment orchestré, dans cette misère généralisée, les cadavres squelettiques jonchent les routes, les pistes et les sentiers. Les rapaces volent par nuées sur ces carcasses ; même ces oiseaux de la mort, alors suralimentés, rechignent  à s’en nourrir. Partout, l’odeur pestilentielle des corps en décomposition se répand comme pour annoncer que l’œuvre ‘civilisatrice’ de la colonisation est en marche. Les expropriations vont bon train et d’immenses territoires sont abandonnés, facilitant la réalisation du projet génocido-colonialiste et la création de propriétés terriennes appartenant aux nouveaux venus européens.         
A l’ombre de leurs crucifix brandis avec ferveur, une nouvelle armée en uniforme blanc entre en scène : celle des missionnaires en soutane. Leur mot d’ordre : Ressembler à l’autre, l’attirer par la charité, mais surtout sans prosélytisme direct.

Un archevêque pour l’Algérie

En janvier 1867, l’évêché (Territoire ecclésiastique comprenant plusieurs paroisses et placé sous l’autorité d’un évêque) d’Alger devient archevêché (Territoire ecclésiastique comprenant plusieurs évêchés et placée sous l’autorité d’un archevêque). Et faisant suite aux évêques Antoine Adolphe Dupuch arrivé à Alger en 1838 et Louis Antoine Auguste Pavy qui lui succède dès le début de l’année 1846, un jeune archevêque arrive en Algérie au mois de mai: c’est Charles Martial Lavigerie, qui a accepté « ce douloureux sacrifice ». Il est alors âgé de 42 ans.
Très vite, Charles Lavigerie voit dans cette nomination à Alger un moyen efficace de faire « revivre » le christianisme en Afrique du nord et de l’étendre même au-delà. Son souhait à peine masqué est de pouvoir accomplir sa mission apostolique auprès des autochtones, auprès des tribus qu’il lui était, à priori, interdit d’approcher, sa mission initiale devant se limiter à organiser et gérer les affaires cultuelles des colons chrétiens sans chercher à approcher les autochtones musulmans. Comme il l’écrira plu tard dans l’une de ses correspondances, Lavigerie était convaincu que « La conquête algérienne n’était et ne pouvait être, en effet, dans l’ordre providentiel, que la dernière croisade contre la barbarie musulmane, qui tenait l’Afrique sous le joug et en fermait les portes au christianisme ». A force de manœuvres et de compromis, il finit par obtenir de l’empereur en personne, l’autorisation de se rapprocher des autochtones sous réserve de centrer son travail sur les actions humanitaire et d’éviter tout prosélytisme auprès d’eux. Dans son entreprise, Lavigerie trouve cependant un soutien indéfectible auprès du pape Pie IX qui  en 1866 justifie l’esclavage en ces termes : «L’esclavage, en lui-même, est dans sa nature essentielle pas du tout contraire au droit naturel et divin, et il peut y avoir plusieurs raisons justes d’esclavage, et celles-ci se réfèrent à des théologiens approuvés... Il n’est pas contraire au droit naturel et divin pour un esclave, qu’il soit vendu, acheté, échangé ou donné ». Depuis Rome, il ne manque pas de donner à l’archevêque d’Alger sa bénédiction apostolique ». S’adressant à Lavigerie, il dit « …trouver dans l’Algérie un champs plus vaste pour procurer la gloire de Dieu et le salut des âmes au prix de tous les travaux et de toutes les peines », cette Algérie qu’il dira être une voie d’accès au reste de l’Afrique et la première étape de l’expansion du contrôle de l’église sur les peuples de ce continent aux richesses quasi-illimités.
Napoléon III rêve alors de créer un royaume arabe contrôlé par la France et qui s’étendrait de l’Afrique du Nord à l’Irak. La démarche de Lavigerie fait l’objet de vives tensions avec Mac Mahon, alors gouverneur d’Algérie qui veut alors régner en maître absolu sur ce territoire providentiel.
Avant de rejoindre l’Algérie, Lavigerie annonce qu’il entrevoit l’assimilation des indigènes par « deux moyens prudents, efficaces, possibles et praticables : les œuvres de charité pour tous et les écoles françaises pour les enfants ». Le ton est donné. Dans un pays à la population poussée dans l’ignorance et livré aux morts les plus atroces, sa démarche est à la fois judicieuse et insidieuse.

Lavigerie à Alger

Dès son arrivée à Alger, l’accueil qui attend C. Lavigerie à terre est à la mesure du rôle qu’il veut jouer et de la position qu’il aura par la suite auprès de la population chrétienne qui est en Algérie depuis juin 1830 et qui ne cesse de s’accroitre.  
Il écrit vouloir « Faire de la terre algérienne le berceau d’une nation grande, généreuse, chrétienne, d’une autre France en un mot ». Dans ce pays dévasté par des décennies d’une colonisation barbare, il projette de porter « une civilisation dont l’évangile serait la source et la loi ».  Comme il l’écrira plus tard, en mars 1870, Lavigerie avait pour dessein de « commencer par les petits et par les pauvres l’apostolat de tout un peuple ». Il projette donc d’utiliser comme marche-pied le désastre et la misère engendrés par l’armée française et les colons en Algérie, d’exploiter la souffrance et la famine pour rendre effectives ses intentions. Pour cela, il mobilise plusieurs leviers, fort de plusieurs dizaines de paroisses disséminées à travers le pays et aidé par une kyrielle de collaborateurs et collaboratrices dont -pour certains- le réel dévouement et -pour d’autres- l’acharnement sont sans faille.
Dans ce chaos pestilentiel dans lequel vivent les algériens, certains enfants arrivent parfois à échapper à la mort: poussés par leurs parents désespérés et mourants de faim ou se laissant errer seuls jusqu’à l’épuisement, ils se rapprochent des villages coloniaux où ils pensent avoir quelques chances de survivre. Parfois,  c’est attirés par la simple promesse d’un morceau de pain qu’ils sont arrachés à leur vie et projetés dans un tourbillon dont, pour la plupart,  ils ne sortiront jamais.

Les orphelins de l’archevêque

C’est donc sur cette désolante toile de fond que Lavigerie trouve l’occasion de mettre à exécution son projet : Il entreprend de faire regrouper certains de ces enfants, considérant qu’ils sont orphelins. Et c’est au mois d’octobre de l’année 1867, moins de six mois après son arrivée à Alger,  que le premier enfant est présenté à Lavigerie. Il est placé au séminaire de Saint-Eugène, (actuel Bologhine). Ce malheureux enfant à qui tout a été pris, doit encore voir son identité travestie : Dorénavant, il s’appellera Charles. Charles Lavigerie en a décidé ainsi. L’enfant s’appellera Charles Omar Ben Saïd.
En quelques mois, plusieurs centaines d’enfants musulmans sont pris dans cette cynique machination. Interceptés ça et là par les religieux, tassés comme du bétail dans des charrues et transférés à Alger, vers le petit séminaire de Bologhine puis a Benaknoun. Durant ces voyages infernaux, des dizaines, des centaines d’entre eux succombent au milieu des autres enfants et avant même d’avoir reçu le moindre secours.
Ils meurent abîmés par la faim, par le choléra, par le typhus. Ils meurent dans la pire des souffrances mais, dans un ultime mouvement de dépersonnalisation, les religieux « prennent soin » chaque fois que cela est possible, de les baptiser avant qu’ils ne rendent l’âme, pensant pouvoir ainsi les convertir au christianisme et les déposséder de leur  droit de mourir musulmans.
Les survivants deviennent otages. Otages, car même si certains d’entre eux ont vu leurs parents mourir de faim, ces enfants ont le plus souvent de la famille qui dans notre tradition musulmane (et le prophète Mohammed –QSSL- en est un exemple hautement révélateur) se fait un devoir sacré de prendre en charge le « yètiim » (terme arabe désignant l’orphelin). Aussi,  sitôt insérés dans le programme de leur nouveau maître, les orphelins de Lavigerie sont mis au travail pour, comme dit celui-ci « gagner leur galette de bon pain et la gamelle qui était distribuée par les sœurs ».
Plus tard, désapprouvé dans sa démarche par le gouverneur d’Algérie Mac Mahon et même par Napoléon III, animé par un sentiment de toute puissance et de pouvoir absolu sur ces petits êtres humains sans défense, Lavigerie répond en ces termes quelque peu ambigus à ses détracteur : «  A leurs pères et à leurs mères je les eusse rendus sans difficulté ; mais je suis leur père, le protecteur de tous ceux de ces enfants dont les pères et mères n’existent plus. Ils m’appartiennent, parce que la vie qui les anime encore, c’est moi qui la leur ai préservée. ».
Moins de deux ans après son arrivée à Alger, Lavigerie qui a déjà regroupés près de 2000 enfants algériens qu’il utilise comme main d’œuvre gratuite pour défricher et rentabiliser ses terres sous couvert de l’œuvre de  bienfaisance et de christianisation, a fait l’acquisition d’immenses domaines autours d’Alger : Kouba, Sidi-Ibrahim, El-Biar, Saint-Eugène (actuel Bologhine), Ben Aknoun, Sidi Moussa, Saint-Ferdiand (actuel Souidania) et Maison Carrée (actuel Mohammadia).
Très vite, ce riche domaine de Maison-carrée traversé par une rivière encore limpide (El-Harrach) est  choisi pour regrouper les garçons recueillis. Les premières nuits, les enfants dorment sans le moindre abri, par la suite, des tentes et des cabanes en branchages sont construites pour ces petits ouvriers surexploités et dont des centaines meurent accablés par cette nouvelle vie de trop rude labeur.
C‘est sur ce même territoire de « Maison carrée » et en cette même période que la Société des Missionnaires d’Afrique voit le jour lorsque le père Girrard amène trois jeunes missionnaires auprès de Lavigerie. Les missionnaires obéissent à un règlement très stricte mais l’un des points cruciaux de leur mission est d’apprendre la langue arabe et de se vêtir strictement comme les indigènes parmi lesquels ils doivent se fondre : gandoura, burnous, chechia. Seul le rosaire suspendu à leur cou indique leur véritable identité. Leur mission est de gagner la confiance des indigènes par la charité et les soins prodiguées aux plus démunis et par l’instruction dispensée aux enfants.
Le nombre de ces missionnaires va vite augmenter et leur champs d’action s’étendra progressivement jusqu’en Afrique équatoriale. Et partout où ils agissent, leur influence passe par ces actions d’aide qui leur ouvrent la voie pour inoculer des idées évangélistes et de nouvelles pratiques qui, a terme, finissent par gommer les déterminants culturels et identitaires des populations ciblées pour y faciliter la greffe de nouvelles sous-cultures les maintenant sous le joug de l’avidité toujours inassouvie de l’occident.
Dans une correspondance, le cardinal exprime son dessein qui est de disposer alors, grâce à ces (ou à ses) enfants, d’une « pépinière féconde d’ouvriers utiles, soutiens, amis de notre colonisation et, disons le mot, d’arabes chrétiens ». Il entrevoit toutefois de leur confier par la suite d’autres missions.  
Ce terrain en friche de Maison Carrée laisse place rapidement et grâce à la main d’œuvre que constituent ces enfants « recueillis » et mis, sans ménagement, au travail, à un nouvel espace pour concrétiser les projets christianistes aux allures de bienfaisance et de compassion. Et, en un temps record, ce sont des dizaines, des centaines d’hectares de terre qui sont défrichés, labourés et ensemencés. Un hangar est enfin érigé pour abriter cette communauté que surveillent étroitement de jeunes missionnaires. La société des missionnaires d’Afrique voit ainsi le jour dans ce vaste domaine que Lavigerie a destiné à la grande opération de christianisation et de contrôle de l’Algérie qu’il considérait déjà comme « une porte vers l’Afrique ».
Le cardinal construit une relation particulière avec ces petits orphelins sans défense avec qui il passait de longues soirées. A telle enseigne que, comme l’écrira plus tard le père Prudhomme, missionnaire novice de 1869-1870 à propos de l’archevêque : « Il était fou de ses orphelins, il les aimait et nous excitait à les aimer de tout notre cœur. Chaque soir, il fallait lui envoyer à sa maison de Saint-Eugène quelques enfants du petit séminaire indigène, fût-ce même de ceux qui n’étaient que des aides de cuisine. Il les amusait par ses récits, leur faisait le catéchisme, les encourageait au bien, et les renvoyait toujours heureux et contents ».
Son dessein quant à l’avenir des orphelins qu’il place sous son emprise servent son désire d’étendre son pouvoir et celui du Vatican, en Algérie mais aussi dans le reste de l’Afrique :
- Certains seraient initiés à l’agriculture et utilisés pour les tâches pénibles dans les fermes coloniales
- D’autres bénéficieraient d’enseignement pour pouvoir jouer le rôle de soignants auprès des autochtones et ainsi, avoir le ‘droit’ de s’introduire dans les familles et même auprès des femmes au prétexte de les aider à prendre soin de leurs enfants.
- D’autres, formés à l’apostolat, iraient s’établir dans les zones reculées d’Algérie et même au-delà, vers le Sénégal et dans cette région que les français appellent « le pays de l’or et des nègres» pour, enfin, y établir des stations apostoliques.
- D’autres encore (main d’œuvre soumise et peu coûteuse) seraient proposés à l’’adoption’ dans des pays étranger
- Enfin, certains seraient mariés avec des orphelines ayant connu le même cheminement et utilisés pour procréer et créer des « Villages d’arabes chrétiens » dont Lavigerie espérait parsemer l’Algérie, voyant en cela une façon de christianiser et de franciser ce pays en utilisant des autochtones et leur progéniture qu’il aura modelés conformément à ses plans, comme de simples animaux de laboratoires sur lesquels on pratique des expériences de  reproduction et de prolifération.  
- Les filles, quant  elles seraient destinées aux travaux des champs et aux tâches féminines, essentiellement ménagères dans la perspective de gérer les foyers dans lesquels elles seraient insérées.
Lavigerie l’écrira un jour, il souhaite par ses manœuvres auprès des plus malheureux, auprès de ceux que l’œuvre génocido-colonisatrice aura dépouillés et anéantis,  arriver à fabriquer ce qu’il appelle des « colons indigènes ».

Des indigènes chez le Pape

Rendant régulièrement compte au pape des actions qu’il mène en Algérie, Lavigerie entreprend d’organiser une exhibition, à Rome, de ses trophées. En Décembre 1869, devant rencontrer le Pape pie IX, Lavigerie se fait accompagner de trois de ces jeunes algériens choisis dans ses orphelinats, jeunes enfants qu’il a veillé à manipuler, à modeler et à christianiser afin qu’ils puissent être baptisés.
Et le 09 janvier suivant dans l’une des églises françaises de Rome, une foule est réunie pour assister au baptême de deux de ces malheureux enfants : Abd-el-Kader Ben-Mohamed et Hamed Ben-Aicha. Ces deux jeunes adolescents sont présentés au pape Pie IX qui, s’adressant à eux, dit : « Voyons, savez-vous ce que c’est le baptême, quelles obligations il vous impose ? Si vous retournez en Afrique, les Arabes vous persécuteront peut-être un jour parce que vous serez chrétiens. ».  Quelques instants plus tard, le pape instruit Lavigerie de les faire baptiser à Rome.
Lavigerie exhibe fièrement les enfants arrachés à leur monde, arrachés à leur culture et à leur religion comme on exhibe un trophée gagné à l’issue d’une compétition. L’événement fait beaucoup d’effet et est vécu par la communauté chrétienne comme le symbole de la victoire des christianistes sur les musulmans et le retour  éclatant du papisme en terre d’Afrique.

Premier village de colons indigènes: Saint-Cyprien  

Pour concrétiser son souhait de prendre le contrôle de la colonisation en créant ses « villages de colons indigènes »,, après quelques années passées dans les méandres de ce dispositif agencé pour l’expansion du christianisme, Lavigerie passe à une autre étape de son programme : marier entre eux les orphelins et les orphelines qui selon ses propres dires, lui appartiennent. Il en choisit quelques uns  jugés en âge de fonder un foyer afin de pourvoir les établir, ensemble, dans un domaine acheté par lui, situé dans la vallée du Chélif, pour y fonder un premier village d’arabes chrétiens: Saint Cyprien des Attafs.
C’est le 02 juillet 1872 qu’une cérémonie grandiose est organisée dans la basilique de Notre Dame d’Afrique pour le premier mariage célébré entre quatre orphelines est quatre orphelins. Les premiers foyers de Saint-Cyprien sont constitués.
Quelques mois plus tard, l’archevêque fait venir auprès de lui douze jeunes orphelines qu’il met face à une douzaine de jeunes hommes choisis parmi les orphelins après avoir tenu un propos pour le moins inattendu avec elles sur les bienfaits du mariage. Il intime alors à ces jeunes gens l’ordre de constituer, en quelques instants, des couples qui seraient mariés quinze jours plus tard, à Saint-Cyprien. Ainsi est-il fait et le mariage est célébré à l’église même de ce nouveau village dont les habitants auront connu ce qu’il peut y avoir de plus profond, de plus violent et de plus cynique comme lavage de cerveaux et comme dépersonnalisation.
Dans ce nouveau village la vie est désormais rythmée par le son des cloches  «qui annonce la prière, le travail, le repos», sous l’autorité de religieux et religieuses missionnaires chargés non seulement de la surveillance du village mais aussi d’établir des liens avec les habitants des environs en leur proposant notamment des soins. Peu de temps après, cent-vingt autres orphelins-cobayes-génteurs sont unis par les liens du mariage. Les premières naissances issues de ces mariages sont vite constatées, à la grande satisfaction de l’archevêque, et un second village est érigé à quelques kilomètre du premier : Sainte-Monique.
La machine est en route. Et les plans de Lavigerie commencent à porter leurs fruits. Il jouit enfin de tout un village –et bientôt d’un second- qu’il contrôle totalement, où il est le maître absolu et dont il compte reproduire le modèle aussi longtemps qu’il le pourra. Mais en 1877, les moyens sont considérablement amoindris. Le budget alloué au culte est réduit de façon drastique, ce qui mène à l’arrêt de l’expansion des villages d’«arabes chrétiens», en dépit de l’immensité des terres fertiles que les petits orphelins ont cultivées rentabilisées. De Sainte-Monique, plusieurs maisons resteront inoccupées, faut de moyens …
Mais l’action de Lavigerie est bien en route sur les autres fronts. Déjà, les missionnaires commencent à essaimer et à s’infiltrer dans les tribus, dans les douars, dans les familles. Ils se répandent partout en Algérie, et même au-delà, partout où il leur est possible de tirer parti de la misère et la souffrance des populations dépossédées et opprimées pour gagner leur confiance et distiller les idées qui servent leurs objectifs.
De Benaknoun, de Kouba, de Mohammadia, du petit séminaire de Sain-Eugène, de chacun des sites qu’il contrôle, l’archevêque d’Alger met tout en œuvre pour étendre son influence en Algérie et sur les colonies françaises, pour étendre l’action christianiste et de contrôle des populations. Son action durera ainsi, jusqu’à sa mort, et même au-delà, s’appuyant d’abord sur la Société des Missionnaires à laquelle s’ajoute la société des sœurs missionnaires (aujourd’hui connue sous l’appellation de « la congrégation des Sœurs Blanches » ou encore « Sœurs missionnaires de Notre-Dame d’Afrique ») chargée du contrôle des orphelines et de l’évangélisation des femmes musulmanes que l’on désigne alors par l’expression
« femmes infidèles ».
C’est donc à Alger, plus précisément à Maison Carrée, que Lavigerie a créée, peu avant la grande révolte d’El-Moqrani, cette société qui devait par la suite devenir le célèbre corps des « Pères Blancs ».   
 
Aujourd’hui,
Cent cinquante ans plus tard, c’est sur ce territoire de ce qui était la maison-mère des Missionnaires d’Afriques (pères Blancs) qu‘est actuellement, en phase finale de réalisation, le projet de la Grande Mosquée d’Alger, édifice grandiose qui regroupe mosquée, palais des congrès, bibliothèques, bâtiments universitaires et appartements pour étudiants. Juste retour des choses à la mémoire des innombrables enfants enlevés à leur familles, à leur peuple, séquestrés dans ces domaines, exploités tels des esclaves, dépersonnalisés, dépouillés de leurs identité et de leur religion, dont de très nombreux sont morts d’épuisement dans l’anonymat et dans l’indifférence générale. La sueur de ces innocents enfants victimes occultées du fanatisme des hordes génocido-colonialistes et christianistes, leurs profondes meurtrissures, la souffrance extrême qu’ils ont endurée dans le silence le plus total, leurs âmes bafouées, leurs êtres annihilés et  trop longtemps oubliés méritent bien que l’on puisse enfin prononcer en toute quiétude la « Chéhéda » et la « Besmèla » et faire à l’unisson, la « Çalaate » dans en ce lieu particulier.

Par S.et Dj.Oulmane

Sources :

1- Estry, Stephen d’ : « Histoire d’Alger, de son territoire et de ses habitants, de ses pirateries, de son commerce et de ses guerres, de ses moeurs et usages, depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours « .  Éd. : A. Mame (Tours),1845, p 189
2- Baunard Louis (Monseigneur) : « Le caardinal Lavigerie », Lih. Poussielgue, Paris, 1896
3- Pottier R. : « Le cardinal Lavigerie, apôtre et civilisateur », les publications techniques et artistiques
4- Ricard, A. (Monseigneur) : «  Le cardinal Lavigerie, primat d’Afrique, archevêque de Carthage et d’Alger : 1825-1892 », édition Lefort, Lille, 1892.
5- Lavigerie, Cha. : «  Les Orphelins arabes d’Alger, leur passé, leur avenir, leur adoption en France et en Belgique. Lettre de Mgr l’archevêque d’Alger » , Éd. : Bureaux de l’Œuvre des écoles d’Orient, Paris, 1870

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