Les transferts d’armes vus par un historien français

Par Fateh Adli
Publié le 22 Jan 2018
L’historien français Jacques Valette s’est penché sur l’histoire complexe des transferts d’armement organisés en Libye au profit des maquis algériens, en se référant essentiellement à des archives de l’armée françaises. Ce qui signifie, a priori, que ses analyses ne peuvent qu’être tronquées, voire orientées. Mais c’est une version qu’il faut lire.
L’historien français Jacques Valette
Diffèrentes armes destinées à l'ALN
Ait Ahmed, Khider, Bitat, Ben Bella et le Commandant Abdelkrim Hassani à la base Didouche Mourad

Dans une étude axée à l’origine sur la présence du FLN en Tunisie à partir de 1956, parue dans la revue spécialisée Guerres mondiales et Conflits contemporains (n°244, 2006), l’auteur estime, d’entrée, que durant cette année charnière dans l’histoire de la lutte algérienne pour l’indépendance, les services spéciaux français ont réussi à identifier « l’origine, les points de passage et les dépôts d’armes existants provenant de Libye via la Tunisie. «La frontière, écrit-il, fut surveillée par des pelotons de cavaliers auxiliaires tunisiens et par trois pelotons de légionnaires méharistes. La recherche aérienne fut des plus efficaces : faute d’appareils adaptés, les avions de la compagnie Air Tunisie surveillent les pistes entre Fort Saint et le Chott El-Gharsa. »
 L’historien affirme que peu de convois ont pu échapper grâce à ces multiples dispositifs. « Pour gagner du temps, poursuit-il, les charges étaient passées au détecteur, les animaux d’un convoi surpris la nuit étaient abattus pour éviter leur fuite, un individu faisant de même était abattu. On conseillait de se méfier des escortes restées cachées sur le côté. Cette surveillance était difficile dans ces régions arides, où la frontière était imprécise, où les mêmes tribus la chevauchaient, où, enfin, des axes de transhumance étaient suivis traditionnellement par des nomades ».
Il reconnait, toutefois, qu’à la fin de l’été 1956, le trafic s’est amplifié. Son axe principal aboutit à Tunis. Dans la région de Gafsa, des «contrebandiers connus» amènent aussi bien du thé, du café et du tabac que des armes. Un véritable marché d’armes a été découvert dans le petit centre de Masbah Ennifa, armes arrivant de Libye par Mareth et stockées dans une montagne voisine. Toujours s’appuyant sur des documents de l’armée coloniale, l’auteur ajoute qu’en Libye, quatre dépôts d’armes étaient connus. « On savait même qu’ils étaient inspectés par le chef suprême des fellaghas d’Afrique du Nord », allusion à un certain Azziz Azzouz, militant youssefiste tunisien spécialisé dans les achats d’armement.
L’auteur évoque, dans le même sillage, le rôle central joué par Ahmed Ben Bella dans cette extraordinaire épopée révolutionnaire en terre libyenne. Il parle d’une organisation dénommée «Comité de commandement extérieur du Comité de Libération de l’Afrique du Nord», qui servait, selon ses termes, de «couverture» pour les services secrets égyptiens. «Ben Bella fait le commerce des armes, se déplaçant du Caire à Tripoli et au Maroc espagnol ; il dispose d’une sorte d’état-major à Tripoli, de trois hommes et de locaux nombreux pour héberger les fidèles et stocker les armes. Le Néo-Destour lui a cédé son ancien bureau. Il manipule aussi un réseau de sympathisants». L’auteur cite un menuisier d’origine marocaine qui reçoit, à Hillal, les armes débarquées et les fait transporter par camions à Tripoli, mais aussi dans un camp et les locaux d’un ancien consulat à Casto Benito ; une station expérimentale d’agrumes à Gariane, à 80 km de Tripoli ; un ancien camp à Zanzour, à 20 km de Tripoli, enfin cinq postes tenus par le FLN couvrent la piste vers la frontière.
Dans son analyse, cet historien français juge que cette organisation est dangereuse, car elle remplit une double mission : une « liaison de commandement avec les rebelles d’Algérie et le comité du Caire », et le ravitaillement des combattants algériens «en armes, munitions, tenues et équipements militaires», selon les termes d’un rapport français. Ainsi, selon lui, les uniformes sont taillés par de petits tailleurs de la Medina de Tripoli, les transports sont assurés par «une maison d’exportation et d’importation de Tripoli». On apprend aussi que le bureau de Ben Bella reçoit les envoyés des zones d’Algérie, venant prendre les ordres et recevoir les armes, et que des instructions sont portées en Algérie par un Libyen engagé à cette fin.
L’auteur donne des détails des opérations d’achat d’armes qui se faisaient pourtant dans le secret le plus total. «Les armes, précise-t-il, sont débarquées à Marsa-Hillal, achetées par des professionnels à des militaires anglais ou américains des camps de Sabrat et de Sarnem. Elles sont entreposées dans un marabout ou dans une cave, à la Marsa, en Tunisie. Seules de petites quantités passeraient en Algérie, sur des caravanes de deux ou trois animaux de bât. Pourtant, dès novembre 1955, on estimait à 7 tonnes les armes conservées dans le massif de Adjeres ». Il note que la police libyenne « laisse faire », même elle remet au Bureau du FLN, d’après l’auteur, tout Algérien en situation irrégulière. « Mais comme elle est payée irrégulièrement, se rattrape-t-il, elle est peu sûre et n’hésite pas à signaler au consulat de France à Tripoli les passages par la frontière tunisienne ».
 En septembre 1956, les flux des passages ne tcessaient de croitre.
« Une telle activité, enchaîne l’auteur, finit par inquiéter la police libyenne, toujours contrôlée par des Anglais, le ministre de la Défense demanda à être informé des arrivages d’armes. Quant au gouvernement tunisien, il comprit son impuissance. Les armes arrivaient par le Sud, par l’axe Ben Gardane - Ghadames - Fort Flatters - Fort Lallemand - Ouargla. Les armes, portées par des chameaux, sont, en territoire tunisien, chargées sur des camions officiels tunisiens ».
 L’auteur évoque même l’existence d’une « légion arabe », rassemblée en Libye, avec des «volontaires venant de tous les pays arabes, et passés par le Caire». Cette « légion » aurait reçu des Chinois un important lot d’armes, que le gouvernement égyptien aurait acheminé à Tripoli.

Adel Fathi

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