Le syndicaliste chahid
Aissat Idir

Par Djamel BELBEY
Publié le 27 Jan 2013
Aïssat Idir

Aïssat Idir est l’une des figures les plus marquantes du mouvement national et syndicaliste algérien. Il est l’un des fondateurs et le premier secrétaire général de l’Union générale des travailleurs algériens (UGTA).
 Il est né le 7 juin 1919 à Djemaâ Saharidj, wilaya de Tizi Ouzou. Il s’éveillera très tôt à la lutte syndicale en constatant les difficiles conditions de vie et de travail des fellahs, dont ses propres parents faisaient partie. Sa situation modeste ne lui permettra pas, d’ailleurs, de poursuivre des études secondaires et universitaires, et c’est donc vers le monde du travail qu’il se dirige. Il connaîtra alors la ségrégation dont souffraient les ouvriers algériens qui étaient souvent exploités et très mal considérés par rapport à leurs collègues français, et il se mobilisera tout naturellement pour la sauvegarde de leurs intérêts.
Après des études primaires, à la suite d’un concours, il bénéficie d’une bourse qui lui permet d’étudier à Tizi-Ouzou. Non reçu à la suite d’une circonstance malheureuse au concours de l’École normale des instituteurs, il décide alors de se rendre en Tunisie où réside la famille de son oncle. Idir y reprend ses études et prépare l’entrée à l’université afin de suivre des cours de droit et de sciences économiques. Appelé à faire son service militaire en Tunisie, il le termine avec le grade de sergent. Rentré en Algérie, il participe avec succès au concours organisé pour le recrutement de personnels aux Ateliers industriels de l’air (AIA) à Cap Matifou (Bordj-El-Bahri). Mobilisé durant la Seconde Guerre mondiale, Aïssat Idir a la chance de rester en Tunisie. Démobilisé avec le grade de sergent-chef, il reprend ses activités professionnelles à l’AIA. Ses capacités de travail et son sérieux, hautement appréciés par les responsables de l’AIA, où il passera dix années de sa vie, lui valent une promotion au poste de cadre supérieur à la comptabilité. Il est chargé du contrôle des filiales de l’entreprise situées aussi bien en Algérie qu’en Tunisie, une circonstance qui favorisera, plus tard, ses rencontres avec les syndicalistes tunisiens. Les événements de mai 1945, les succès remportés par les nationalistes aux élections, l’audience plus grande du PPA/MTLD inquiètent les autorités coloniales. La sollicitude d’Idir pour ses coréligionnaires dérange beaucoup. Une grève dans l’entreprise servira de prétexte pour le licencier. Recruté comme chef de service à la Cacobatp grâce à la solidarité syndicale, Aïssat adhère au syndicat CGT de son entreprise.
Il s’intéresse au fonctionnement de l’organisation, à la dialectique utilisée par les responsables, à l’intérêt accordé aux revendications notamment celles intéressant les plus démunis.
En 1944, il commencera à militer avec d’autres syndicalistes pour la création d’une organisation nationale qui devait prendre en charge les aspirations politiques et sociales des travailleurs algériens. Il multipliera alors les rencontres avec d’autres personnalités.
Aïssat est appelé par le comité de rédaction à collaborer, durant les années 1946-1947, à la Nation algérienne, journal clandestin du PPA qui lui confiera la rubrique « le Prolétariat algérien » dans l’Algérie Libre. Et en 1947, il dirigera un groupe de syndicalistes affilié à la Commission des affaires sociales et syndicales, créée par le Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD). Au cours de la crise intérieure du mouvement nationaliste, il s’oppose à la scission qui brise l’unité du parti.
Le 24 février 1956, le projet de la création d’une centrale syndicale prend forme à l’issue du premier congrès de l’Union générale des travailleurs algériens (UGTA), et Aïssat Idir est élu secrétaire général. L’engouement pour le syndicat est immédiat, et dès le premier mois plus de cent mille adhésions sont enregistrées. Le siège de la Centrale syndicale, installé à Lavigerie, à Alger, commencera à accueillir des délégations de syndicalistes venues protester auprès de Aïssat Idir de leurs difficiles conditions de travail. Le secrétaire général, fraîchement élu, se consacrera par ailleurs à la mise en place des structures de l’UGTA. La création du journal de l’organisation syndicale, L’Ouvrier algérien, permet de tenir les travailleurs informés sur les actions menées par la Centrale syndicale et de les mobiliser pour la lutte armée.  
Mais la répression frappera brutalement la direction de la Centrale le 24 mai 1956. Ce sont tous les membres du secrétariat national dont Aïssat Idir, au total une quarantaine de dirigeants, qui iront rejoindre les camps de concentration d’Algérie, pour de longues années. Aïssat Idir sera incarcéré et connaîtra plusieurs prisons (Bossuet, Berrouaghia et Barberousse) où il subira d’atroces tortures ordonnées par le colonel Godart, qui dirigeait alors la Défense et sécurité du territoire (DST). Inculpé d’atteinte à la sécurité de l’Etat, il sera traduit avec vingt-deux autres syndicalistes devant la justice militaire à Alger. Les interrogatoires, pratiqués par les parachutistes du général Massu, leur laissent croire que Aïssat est membre du CCE. Ils envoient à Bossuet des policiers qui, après un interrogatoire à la DST d’Oran, conduisent Aïssat à Alger pour le remettre à une unité de paras commandée par le colonel Bigeard. Aïssat est de nouveau reconduit à Bossuet en août 1957. Quelques jours plus tard, Aïssat est convoqué par la direction du camp avec toutes ses affaires et mis sous mandat de dépôt à Serkadji. Aïssat, dans sa déclaration au tribunal revendiquera l’appartenance au syndicalisme libre. À aucun moment, au cours du procès qui prononcera son acquittement, Aïssat n’est interrogé sur son appartenance au CNRA. Abdelkader Alla écope de 3 ans de prison, Noureddine Skander 2 ans, Cheikh Mustapha est acquitté ainsi que Merrakchi et Sahnoun.
La liberté ainsi obtenue ne permettra pas à Aïssat Idir de militer librement pour les droits des travailleurs. Le 13 février 1959, il sera encore arrêté par deux gendarmes sur ordre du colonel Godart et le conduisent au centre de tortures de Birtraria où, durant la bataille d’Alger, les « bleus » opéraient. Les multiples interventions des organisations internationales notamment de la CISL et de la Croix-Rouge internationale n’aboutissent à rien. Aïssat est acquitté au cours du procès et libéré de Serkadji le 13 janvier 1959. A sa sortie, les paras de Bigeard l’attendent et le conduisent au centre de tortures de Birtouta, où il subit les pires sévices pendant quatre jours, à la suite de quoi, il est transféré à l’hôpital militaire Maillot à Bab-El-Oued, dans un état désespéré. Espérant obtenir de lui des aveux sur l’activité de CCE, les Bérets verts utilisent toutes les méthodes capables de faire parler un prisonnier. Après quatre jours de tortures, Aïssat est transféré à l’hôpital militaire Maillot pour « cause de brûlures graves » provoquées soi-disant par une cigarette qui aurait mis le feu à la paillasse du leader syndicaliste, lui qui n’a jamais fumé. La CISL tente d’obtenir le transfert de Aïssat Idir dans un centre spécialisé pour brûlures, en Suisse : refus catégorique de Delouvrier représentant du gouvernement français en Algérie. Après d’atroces souffrances Aïssat Idir décédera à l’hôpital Maillot le 27 juillet 1959. La disparition tragique de Aïssat Idir provoquera une vague de protestation sans précédent à travers le monde. D’Europe, d’Afrique, d’Asie, d’Amérique, des voix s’élèvent pour dénoncer ce crime. Les journaux du monde entier manifestent leur solidarité avec le mouvement de libération à l’UGTA et à la famille du chahid. Jamais sans doute, le gouvernement français n’avait été ébranlé de la sorte. Aïssat Idir deviendra aussi un exemple à suivre pour tous les Algériens qui luttaient alors pour recouvrer la liberté et un symbole pour les travailleurs et les syndicalistes.

Djamel Belbey

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