Un savoir-faire à réhabiliter
Tapis de Guergour

Par Hassina AMROUNI
Publié le 06 fév 2020
A l’image du tapis des Nememcha, de Djebel Amour, d’Ath Hichem, ou encore de Ghardaïa, le tapis de Guergour porte lui aussi l’apostille d’un riche savoir-faire, d’une maîtrise et d’une dextérité hérités au fil des siècles.

D’aucuns attribuent au tapis de la région de Hammam Guergour des liens avec la lointaine Anatolie. Ainsi, on raconte que vers 1810, un soldat turc, tisserand de métier et cantonné à Zemmoura, non loin de Guergour, enseigna aux villageois l’art du tapis noué. Et c’est à partir de là que serait né le tapis de Guergour, lorsque les habitants de cette région ont, eux aussi, commencé à tisser leurs premiers tapis, en y apportant leurs propres motifs géométriques.
Cependant, d’autres se sont un peu plus penchés sur son histoire, retraçant le parcours de ce tapis tant prisé mais malheureusement menacé de disparition, en l’absence d’une relève des anciens artisans-maîtres.
Faisant, en effet, l’objet de beaucoup d’intérêt à l’époque coloniale, le tapis de Guergour est cité dans une brève notice de Prosper Ricard, alors inspecteur des enseignements artistiques et industriels à Alger, parue dans le numéro 202 d’avril-juin 1912 du Bulletin de l’enseignement des indigènes de l’Académie d’Alger, sur « Les reggams algériens». Tout en évoquant la « raréfaction » de ces célèbres tisserands, il dit avoir traversé un an auparavant toute la région de Guergour pour rencontrer enfin le plus célèbre de la région de Sétif, en l’occurrence Meziane Bouazza. A l’époque, ce dernier travaillait à la réalisation d’un immense tapis de 8 mètres sur 3 pour le compte d’un caïd local. S’entretenant avec le reggam, Prosper Ricard recueille des informations très riches et, de ce fait, demande à Kouadi Amokrane, l’instituteur d’Arassa, localité de naissance de Meziane Bouazza, de les retranscrire dans un article qui paraît dans le même bulletin à la suite de la note de Prosper Ricard.
Ainsi, et selon Kouadi Amokrane, « un spahi de Sétif, Mohammed ben Lekhloufi, de retour d’orient, rapporte un tapis de Turquie. Cet objet est examiné avec curiosité par deux reggâms associés, Si Salah ben Laabed et Mohammed Said El Yahiaoui, du Guergour. Ayant été trouvé supérieur aux produits similaires jusqu’alors fabriqués dans le pays, tant au point de vue de la fabrication qu’à celui du décor et du coloris, il est bientôt copié par les deux reggâms. Ceux-ci mettent Bouazza au courant de leur technique ; Bouazza même ne tarde pas à devenir l’associé de Si Salah ben Laabed. Un nouveau genre de tapis algérien est dès lors créé ».
Bouazza qui faisait partie d’une famille maraboutique se destinait à devenir taleb mais en découvrant par hasard le travail d’un reggam, il s’y intéresse et décide de changer d’orientation.
Kouadi Amokrane explique encore qu’à l’époque, c’est-à-dire en 1869, la région de Sétif comptait une dizaine de reggams en activité, tous travaillant presque exclusivement pour de riches familles arabes. Mais les modèles réalisés étaient, « peu intéressants paraît-il ». Aussi, lorsque le spahi Mohammed ben Lekhloufi leur montre un petit tapis de Turquie rapporté de la guerre de Crimée (1853-1856), ils décident de s’en inspirer, et l’un des deux reggams s’associe même à Bouazza Meziane. La dextérité de Bouazza forgera sa réputation et à la fin du XIXe siècle, il sera connu comme le meilleur spécialiste de ces nouvelles réalisations. En quatre ans, il tissera une douzaine de tapis pour Douadi ben Keskes, un important caïd arabe. Kouadi Amokrane précise encore qu’à cette époque, les principaux clients de Bouazza Meziane étaient les riches familles arabes de la région, ajoutant que jusqu’en 1911 il avait réalisé pour elles 150 tapis. Quant aux Kabyles de la région, ils étaient peu nombreux à passer commande.
Tout en relevant la menace qui pèse sur la survie de ce tapis, Kouadi Amokrane conclura son texte par un appel aux autorités pour la sauvegarde du tapis de Guergour : « De nos jours, les reggâms se font de plus en plus rares ; les anciens disparaissent sans laisser de successeurs car ils ne font plus d’apprentis. C’est ce qui arrivera pour Bouazza Meziane lui-même. Sa belle technique sera à jamais perdue et la fabrication du tapis de haute laine anéantie dans la région du Guergour si l’administration ne l’utilise pas avant sa mort », dit-il.
Le tapis de Guergour fera l’objet de plusieurs autres publications dont l’une des plus intéressantes reste celle de L. Godon et A. Walter. Enrichissant le texte de Kouadi Amokrane, leur contribution à l’étude des tapis du Guergour, sera publiée dans les Cahiers des arts et techniques d’Afrique du Nord 1951-1952.
Le tapis de Guergour est ainsi décrit : « De format rectangulaire, ce tapis à fond rouge est encadré de plusieurs bordures ; celle qui entoure le champ central, plus large, comporte un motif dentelé. Au centre, un compartiment rectangulaire prolongé de carrés de part et d’autre enserre un motif hexagonal au cœur fait d’un médaillon floral et géométrique. Les écoinçons s’ornent de triangles. Les compartiments carrés permettaient de varier les dimensions sans altérer le décor de composition ».
L. Godon et A. Walter notent enfin que le métier de reggam était notamment l’apanage des marabouts « sans qu’il y ait eu d’interdit, elle y prit l’aspect d’un métier de caste. Il y a un demi-siècle, l’état de marabout ne permettait pas d’exercer un métier manuel sans déchoir ; seules les occupations intellectuelles étaient permises par les usages. Celle de reggam était particulièrement prisée parce que, dit-on, les reggams récitaient des prières tout au long de leur travail, ce qui les maintenait dans une odeur de religion ». Dans un tableau, ils donnent les noms des reggams les plus connus dans le Guergour, citant les noms de Bentehami Tehami ben Mohammed (né vers 1851 et décédé en 1901), Djenidi Tayeb ben Bendjoudi (né vers 1837 et décédé en 1902), Bouazzaoui Meziane ben Cherif dit Bouazza (né vers 1850 et décédé en 1915), Reggam Belhadj (né vers 1840 et décédé vers 1900),…. Sur les huit noms cités, cinq étaient des marabouts.
Même si le tapis de Guergour a connu, il y a quelques décennies, un net recul, en raison de sa cherté – attribuée à un surenchérissement des matières premières mais aussi à un manque de relève –, ces dernières années, des opérations de sauvetage, voire de sauvegarde et de réhabilitation ont été initiées par la Chambre de l’artisanat et des métiers (CAM) de Sétif, en mettant à la disposition des artisanes des locaux et du matériel (métiers à tisser…) pour former des jeunes tisserandes aptes à transmettre à leur tour, ce savoir-faire aux générations futures.

Hassina Amrouni

Sources :
 
http://www.forsem.fr/pdf/LesTapis_Guergour_Algerie.pdf
https://lemroudj.blog4ever.com/contribution-a-letude-des-tapis-du-guergour
https://www.qantara-med.org/public/show_document.php?do_id=848
-Godon, L. et Walter, A., « Contribution à l’étude des tapis du Guergour », Cahiers des arts et techniques d’Afrique du Nord, n° 1, 1951-1952, p. 15-23.
-Amokrane, Kouadi, « Histoire du reggâm Bouazza Meziane », Bulletin de l’enseignement des indigènes de l’Académie d’Alger, n° 202, avril-juin 1912, p. 43-46.
-Ricard, Prosper, « Les ‘reggâms’ algériens », Bulletin de l’enseignement des indigènes de l’Académie d’Alger, n° 202, avril-juin 1912, p. 43.

 

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