Qui était donc Khelifa Oulmane ?
Chahid à 21 ans

Par La Rédaction
Publié le 27 fév 2018
Chaque année, le 5 juillet, l’Algérie célèbre l’Indépendance de la nation. Cette date est aussi celle de la « Fête de la jeunesse ». Et chaque année, une somptueuse fête est organisée à Maqam el-chahid, monument majestueux érigé à la mémoire de tous ces jeunes algériens tombés sous les balles assassines de la folie génocidocolonialiste qui, guidée par un certain Debourmont, a infesté le pays en 1830; et c’est précisément sur l’esplanade qui passe au-dessus du boulevard baptisé Khelifa-Oulmane, chahid tombé au champ d’honneur à l’âge de 21 ans, les armes à la main, que des milliers de jeunes Algériens célèbrent, chaque année la fête de la jeunesse qui coïncide avec les festivités de l’Indépendance de l’Algérie, comme pour dire à tous les chouhada que leur mort n’a pas été vaine et que c’est grâce à eux, à leur magnifique combat et aux augustes sacrifices qu’ils ont consentis, que la jeunesse algérienne peut, le cinq juillet de chaque année, danser et chanter sous ces lumières qui brillent sur l’Algérie et sur les Algériens… Mais qui était Khelifa Oulmane ?
Ahmed Ben Mohamed Salem
Khelifa Oulmane "accroupis" avec ses frères d'armes : Zikara, Guettout Mohammed   (dit babor) et Mahfoud Kias.
La maison familiale au lieu dit « Mechta Benyacoub »
La mère Ouroua Yamina bent Ali ben Ammar
Le père Amar Oulmane
Fatma Oulmane, la jeune soeur

La guerre anticoloniale menée par le peuple algérien pour libérer l’Algérie reste un exemple dans l’histoire de l’humanité, l’exemple de ce que peut sacrifier une population piétinée, déchirée, bafouée pour préserver sa propre survie et celle des soubassements de son identité. Le bilan du face-à-face sanglant qui opposa durant près de huit ans un peuple qui, pendant plus d’un siècle, a subi les pires exactions à l’une des plus grandes armées au monde est particulièrement lourd. Il n’en demeure pas moins qu’il indique de façon indiscutable que RIEN ne peut s’opposer à la volonté d’un peuple, aussi tyrannisé soit-il... Cette volonté s’est exprimée par l’engagement conscient et construit d’hommes et de femmes dont certains ont rejoint le maquis à un âge où les enfants de colons ne pensaient encore qu’au prochain bal du village ou à la couleur du maillot de bain de l’été suivant. Ces femmes et ces hommes dont la détermination héroïque et le courage extraordinaire ont donné à l’histoire de l’humanité l’un de ses plus beaux exemples de don de soi et d’abnégation pour le bonheur des autres.
Khelifa Oulmane fait partie de ces jeunes Algériens qui ont fait ce choix délibéré de tout donner, de tout sacrifier pour que l’Algérie puisse enfin retrouver sa place parmi les grandes nations de ce monde et pour que le peuple algérien puisse, lui aussi, retrouver la dignité et la liberté qui lui avaient été arrachées près d’un siècle et demi auparavant.

Origines / Famille

Khelifa Oulmane est né le 26 février 1938 dans une modeste maisonnette au lieu dit Mechta Benyacoub, qui faisait partie de la Mechta de Ouled M’hamed, dans la commune d’El-Aouana (ex Cavallo), mechta située à une trentaine de kilomètres au sud-ouest de la ville de Jijel (ex Djidjelli). La mechta qui le voit naître est un petit ensemble de gourbis et de cabanes enchâssés dans l’un des nombreux replis de l’imposant massif montagneux qui s’interpose entre la région de Jijel et celle de Sétif.
Il est le cinquième d’une fratrie de douze enfants. Et comme beaucoup d’autres enfants « indigènes », six de ses frères et sœurs meurent en bas âge en raison de conditions de vie particulièrement mauvaises qu’imposait le régime colonialo-génocidaire aux autochtones.
Son père, Ammar (dit Ahmed) ben Hocine ben Saïd, est issu de la tribu des Ouled M’hammed, cette même tribu qui en 1871 se fait remarquer par sa farouche résistance face à l’armée coloniale à l’appel de cheikh Aziz El-Heddad (fils de cheikh El-Heddad) qui se fait appelé Emir djounoud el-mouqawama. La tribu des Ouled M’hammed, dont le représentant se nomme alors Braham Bou Soufa, subit cependant, de lourdes pertes humaines face à l’ennemi avant de trouver refuge dans les montagnes, forcés d’abandonner leurs territoires pour échapper aux tueries orchestrées par l’armée coloniale.
Dans ces montagnes aux entrailles si riches mais où la vie est particulièrement dure, Khelifa avec ses yeux d’enfants, voit souvent son père Ammar forcé de quitter sa famille, laissant femme et enfants dans ce milieu hostile mais où la foi et la solidarité permettent une survie certes, humble mais tellement digne. Sa mère, Ouroua Yamina bent Ali ben Ammar (que tout le monde appelle Zahra), partage alors à grand-peine son temps entre l’éducation de ses enfants, la gestion d’un quotidien éreintant dans lequel s’entremêlent tâches féminines et tâches masculines, corvées de l’eau et bêchage du minuscule jardin potager improvisé autour de la maison.

Scolarité

Très jeune, comme beaucoup d’enfants de son entourage, Khelifa fréquente la petite école coranique de la mechta Bouyakoub. Dans cette médersa de fortune que les aînés veillaient, avec des moyens infimes, à maintenir en état de fonctionner, il apprend auprès d’un « cheikh » les bases de la langue arabe ainsi que les sourates du Noble Coran, livre sacré auquel le peuple algérien est profondément attaché et qui continue de constituer les fondements de la vie sociale et spirituelle des Algériens ; livre sacré qui constitue, en ces temps coloniaux de désagrégation planifiée de la population algérienne dépouillée de tout ce qui fait sa spécificité et sa cohésion, un élément unificateur et fédérateur majeur.
Elève assidu et épris de savoir, à l’âge de 12 ans, Khelifa a pour maître le dénommé Allaoua Bourouh, qui, hébergé par sa famille, assure aux enfants de la mechta un enseignement de base. Assez régulièrement, Allaoua Bourouh procure au jeune Khelifa un exemplaire du journal El-Bassaïr, journal dont l’un des villageois (Ferhat Bouhassane-disparu) détient quelques précieux numéros et qui passe discrètement de main en main et d’une famille à l’autre ; la discrétion extrême est de mise car la possession de ce journal expose son détenteur à de lourdes sanctions, pouvant aller jusqu’à la suspension pour les enseignants indigènes ou les imams...
A douze ans, Khelifa est capable de réciter la totalité des sourates du Coran. C’est un événement majeur dans la vie de Khelifa qui fait, du coup, la fierté de ses parents. Mais l’adolescent continue à persévérer, passant de longues soirées à étudier à la lueur de la chandelle et se réveillant à l’aube pour assurer l’appel à la prière.
Avant cette consécration et à l’âge requis, il est scolarisé à l’école primaire pour indigènes Adafèle, école située dans la mechta voisine, dite mechta « Ouled Saad ». Dès lors, il doit chaque jour parcourir plusieurs kilomètres dans la montagne, affrontant garrigue, ronces et forêt sauvage pour se rendre à cette école qu’il finit par quitter prématurément après que son instituteur lui eut ordonné avec véhémence de réparer la porte des toilettes qu’une tempête de vent avait détériorée la veille. Khelifa qui sait que cette tâche ne lui incombe pas se voit signifier qu’il devrait absolument remettre la porte en état sous peine de graves sanctions. Sa décision est vite prise. Il est hors de question de se soumettre à cette injonction proférée sur un ton humiliant. Il quitte l’école et ne reverra plus jamais ce «maître». En fin de journée, c’est son frère Ammar qui va récupérer le cartable que Khelifa a laissé dans cette école au sujet de laquelle certains colons débattaient déjà en 1899, alors que M. Cherbonneau venait d’être installé comme instituteur : « Souhaitons également de ne pas avoir à regretter plus tard cette folie de l’instruction à outrance des indigènes » (journal L’Impartial de Djidjelli, 15 octobre 1899). L’école primaire de Adafele est finalement fermée en 1949.
Il faut toutefois rappeler que la région de Jijel, riche par ses ressources minières, forestières et touristiques, attisait les convoitises de nombreux colons qui, séduits par le site mais encore mal adaptés à notre climat, peu envieux d’accomplir les tâches les plus pénibles, souhaitaient tous disposer d’une main-d’œuvre autochtone soumise et bon marché mais francisée et « bien éduquée » ; éduquée conformément au modèle prévu par le système colonialiste et pour répondre à ses besoins. Ces colons bénéficiaient des différents mécanismes mis en place par l’administration coloniale pour la prédation des meilleures terres, des points d’eau et des mines et le peuplement des terrains constructibles. Les groupuscules d’individus avides de gain facile, arrivaient par vagues successives, au gré des conflits sociaux et des guerres qui éclataient en Europe et qui forçaient les Européens à « s’auto-déporter » vers des contrées plus fécondes où la réussite et l’enrichissement leur étaient garantis par une propagande bien réglée. D’importants moyens avaient été mobilisés pour encourager ces flux de populations depuis la rive nord de la Méditerranée vers sa rive sud, en particulier après la révolte de la Medjana en 1871, à laquelle de nombreuses tribus avaient participé, et qui, après avoir été vaincues, s’étaient vu dépouiller de tous leurs biens et de leurs territoires dont la propriété avait été transférée vers des colons, dont de nombreux militaires français.

Conjoncture historique

Après plus d’un siècle de tentative de décérébration du peuple algérien, les représentations d’une Algérie libre et indépendante deviennent de plus en plus floues, imprécises chez une partie des Algériens. L’hégémonie colonialiste a fini par façonner les esprits et certains colonisés ont fini par être convaincus qu’ils étaient incapables de vivre sans leurs maîtres, les colons. Quelques acteurs nationalistes veillent cependant, avec des moyens rudimentaires, contre vents et marrées et au péril de leur vie, à entretenir le doux projet d’une vie en dehors de la persécution oppressive du colonialisme. Et leur message parvient aux esprits les plus vifs, les plus attentifs…
Lorsque Khelifa Oulmane fait ses premiers pas dans la vie, cela fait plus d’un siècle que l’Algérie est sous l’écrasante domination d’un régime français toujours plus féroce et toujours plus avide. Le centenaire de l’occupation française en Algérie célébré avec faste semblait celer la destinée du plus grand pays d’Afrique du nord. En ces temps-là, la vie de la majorité des Algériens est rythmée par les activités des sinistres « Bureaux arabes », relais implacables de l’autorité coloniale, qui maillent le territoire et qui assurent le maintien des populations indigènes dans le carcan asphyxiant du code de l’indigénat et des machinations autoritaristes colonialistes. Il était alors quasi impossible de penser cette partie du monde sous une autre bannière que celle « bleu-blanc-rouge ». Cependant les bruits de fond révélaient bien une intense activité politique et intellectuelle qui se dressait face aux desseins colonialistes. Le projet Blum-Violette de 1936 qui visait à procéder à la francisation sélective d’une minorité de musulmans d’Algérie (environ 25.000), est perçu par de nombreux Algériens comme une nouvelle tentative de séparer la population indigène de son élite, de sa matière grise. En dépit de son contenu séduisant pour quelques indigènes en mal de reconnaissance, ce projet a suscité une vive réaction dans les milieux nationalistes algériens attachés à leur identité et à leurs projets de liberté. Trois ans plus tard, dans son numéro de mars 1939 en première page du journal El-Ouma on peut lire : « De ce fait, soyez persuadés que malgré toutes les entraves que mettra devant nous l’impérialisme français, l’Algérie sortira un jour prochain, libre et prospère de dessous la botte du colon,… » Ce type de propos téméraire, de positions à l’égard des plans de l’occupant est cultivé par des héros nationalistes qui ont travaillé au péril de leur vie pour maintenir l’espérance et la conviction qu’un avenir meilleur peut être envisagé.
A cette même époque, la Seconde Guerre mondiale gronde. Cette guerre qui oppose des puissances européennes majoritairement colonialistes se disputant des territoires d’Europe, ont la mainmise sur la quasi-totalité des pays d’Afrique qui se trouvent de ce fait impliqués dans cette tuerie d’outre-Méditerranée, comme cela s’était déjà produit lors de la guerre qui opposa la France à la Prusse en 1870, puis lors de la Première Guerre mondiale qui a coûté la vie à des dizaines de milliers d’Algériens. Les peuples colonisés servent régulièrement à renforcer, de leur jeunesse la plus saine, les contingents des belligérants, se trouvant alors propulsés aux premières lignes des fronts et forcés d’accomplir les besognes les plus pénibles et les plus dangereuses, les plus ingrates.
Les nouvelles de cette sordide guerre arrivent régulièrement en Algérie et sont relayées dans les familles autochtones dont bon nombre ont un ou plusieurs jeunes hommes qui ont été transférés en Europe. Les Algériens, bien que pour la plupart miséreux en ces temps-là, font l’objet d’une forme de racket au nom de la solidarité avec ceux qui protègent « la mère patrie ». Des collectes d’argent, de vêtements et de denrées diverses sont organisées à travers le pays ; et malheur à celui qui n’apporte pas son soutien aux soldats du front !
L’arrivée des militaires américains en Algérie, les bombardements de nos campagnes par l’aviation allemande, le rationnement, les famines … : l’enfance de Khelifa Oulmane est ainsi rythmée par des événements terribles qui se produisent en Europe, à des milliers de kilomètres, mais dont la violence se répercute même aux confins des montagnes de l’Atlas, dans le massif des Babors.
Ce septennat noir de l’histoire de l’Europe, mu par la folie guerrière de quelques chefs d’Etat européens, a coïncidé avec de nombreux bouleversements sociaux et politiques en Algérie.
Le nationalisme algérien fait son chemin à bas bruit. Mais les Algériens, crédules, font confiance à la France qui a promis d’accorder la liberté aux Algériens en contrepartie de leur soutien massif et de leur contribution à la guerre contre l’envahisseur nazi.
A l’issue de cette guerre, les Algériens, fiers d’avoir contribué à la victoire des alliés et assurés que dans ce cas ils recouvreraient leur propre indépendance, n’ont pas hésité un instant à manifester leur joie lorsque l’armistice est proclamée. Seul imprévue : le régime français n’était pas prêt à honorer ses engagements et encore moins à renoncer à cette terre d’Algérie si féconde, si généreuse, grâce à laquelle il surmontait bien des difficultés et qui promettait encore tant de ressources et tant de richesses.
Durant le mois de mai de l’année 1945, la région Est de l’Algérie a connu, à cet effet, des actions particulièrement sanguinaires : une épuration ethnique s’est mise en place, un génocide qui se voulait exemplaire et absolument dissuasif a été organisé. Et même s’il était encore petit garçon, Khelifa Oulmane a eu vent de la terrible tragédie vécue par sa famille. Au milieu du mois de mai, ce sont des dizaines de milliers d’Algériens qui ont été fusillées et/ou jetés du haut des falaises de « Che’bet Lekhra ». A l’instar de très nombreuses autres familles des régions de Sétif, Guelma, Kherrata et Aïn el-Kebira, plusieurs proches parents de Khelifa, des femmes aussi bien que des hommes, ont été fusillés, non loin de leurs maisons de façon totalement arbitraire et avec la plus grande sauvagerie pour la seule raison qu’ils étaient Algériens ou (pour certains) qu’ils n’étaient plus des enfants. Les exécutions ont été perpétrées sous les regards terrifiés des femmes et des petits enfants ; les maisons ont été brûlées ; et une fois le massacre terminé, les survivantes et leurs enfants ont dû fuir la région déclarée «Zone interdite» sans même avoir eu le droit d’enterrer leurs morts. Ses oncles Oulmane Amar et Oulmane Smain avaient été fusillés. Son cousin Smail Amoukies avait 16 ans quand il a été fusillé en même temps que son père Lakhdar Amoukiès et son cousin Ahmed. Seize hommes de la famille ont été fusillés, ce même jour. Dans d’autres douars, même chose… y compris des femmes telles Allouni Khadidja et Louiza, Rebaï Hadda, et tant d’autres… des dizaines et des dizaines, des centaines et des centaines, des milliers et des milliers de personnes fusillées puis jetées pêle-mêle dans des fosses communes…
Le carnage qui s’est produit à Ain El-Kebira a longtemps fait parler les proches de Khelifa puisque ce n’est que trois mois plus tard que les femmes qui s’étaient réfugiées chez leurs cousins dans les montagnes d’El-Aouana, ont été sommées de retourner sur les lieux du massacre pour procéder à la récolte des blés, et ce n’est qu’alors qu’un groupe d’entre elles a trouvé la force de creuser dans les fosses communes pour retirer les cadavres de leurs pères, époux, frères ou fils dans le but de les inhumer de façon plus décente. Cette terrible tragédie qui s’est déroulée entre le mois de mai 1945 et le mois de juillet suivant a laissé une blessure profonde et lancinante au sein de la famille de Khelifa.
Cette blessure, cette amputation, tout le peuple algérien l’a ressentie … et continue de la ressentir.

Engagement

A l’âge de quatorze ans, Khelifa quitte les montagnes qui l’ont toujours abrité pour rejoindre son père à Alger. C’est une nouvelle étape dans la vie de l’adolescent qui a pu obtenir un laissez-passer de la part des autorités militaires, document sans lequel il est impossible pour un « indigène » d’envisager de se déplacer au-delà d’un certain périmètre. Il sait bien, et depuis toujours, qu’il ne peut pas quitter la région sur une simple décision de son père, mais ce document obtenu à grand-peine matérialise la domination des colons sur les indigènes bien qu’ils soient sur leurs propres terres. Il détient un document qui signifie qu’il est soumis à un régime d’incarcération à ciel ouvert, et que sa circulation en Algérie dépend du bon vouloir d’autrui.
Il gagne donc Alger où son père travaille aux Halles Centrales de Belcourt (actuel Belouizded). Celui-ci songe depuis un temps à envoyer son fils à Tunis, à la prestigieuse mosquée « El-Zeitouna » afin de lui permettre de suivre des études qui le mettraient à l’abri des vicissitudes de la vie. Mais les choses sont plus compliquées que ne le pensait Ammar et rien ne se passe comme prévu.
Du coup, Khelifa qui entend parler de résistants, de FLN, envisage de se rapprocher de groupes de militants mais en raison de son trop jeune âge, ses souhaits ne sont pas exaucés. Il reprend attache avec les études et c’est à la médersa de l’allée des mûriers (actuelle école Ibn Kheldoun) où il a la chance d’avoir pour maîtres le cheikh Larbi Tebessi et le cheikh Ahmed Abdellatif qu’il trouve l’accueil qu’il escompte. Et très vite, comme les jeunes de son âge, il est dans l’obligation de trouver un emploi pour aider son père et faire face aux difficultés du quotidien, d’autant qu’il faut régulièrement envoyer de l’argent au reste de la famille demeurée « au bled ».
Il habite plusieurs semaines avec son père dans un hôtel/dortoir (appartenant à Djedaï Ahcène) situé à la rue de la Fontaine et retrouve une ambiance familiale chez le grand-oncle Rabah Oulmane, – qui habite à Belcourt dans une maison appelée Dar Boutiche, rue Darwin- et que tout le monde appelle Baba Rabah ben Essaid.
En 1954, il entre en clandestinité grâce à un réseau de militants qu’il rencontre à la medersa de l’allée des muriers dont la construction est financée par un groupe de mandataires, dont Mehieddine Messaoud Zikara qui active au sein d’une cellule du FLN à la tête de laquelle est Mahmoud Zeribi, également mandataire aux Halles centrales (disparu en 1957). A cette époque, Khelifa se rend souvent chez Bouhassane Boudjemaa, un autre membre très actif du FLN.
Dans le milieu des jeunes Algériens, en particulier le milieu des étudiants, les choses commencent à s’emballer et en juillet 1955, l’UGEMA (Union générale des étudiants musulmans algériens) est créée à l’issue d’un congrès constitutif. Les étudiants musulmans algériens veulent unifier leurs forces et leurs démarches pour faire entendre leur voix et contribuer de façon plus efficiente à la lutte contre le colonialisme. De son côté, le régime génocido-colonialiste multiplie les opérations d’intimidation et d’arrestations arbitraires souvent suivies de disparitions inexpliquées... La répression de toute velléité indépendantiste est impitoyable. La surveillance est très étroite dans les quartiers où se concentrent les Algériens et les opérations militaires et paramilitaires sont sans appel dès lors qu’un mouvement d’individus semble suspect.
 C’est dans ce cadre, qu’en mars 1956, des éléments de la DST se déversent dans un magasin situé au 12, boulevard Thiers (actuel rue Rochaï-Boualem) attenant à la maison de Bouhassane, magasin qui sert de lieu de réunion aux membres du FLN et de cache d’armes. L’opération se termine par l’arrestation de Bouhassane Boudjemaa et de Khelifa Oulmane pris alors qu’il s’approche du magasin. Il passe quelques longs jours entre les mains des agents de la DST au commissariat Cavaignac avant d’être mis en liberté provisoire faute de preuves contre lui. Bouhassane Boudjemaa, quant à lui, est condamné à mort . . .
A sa libération, Khelifa revient chez Baba Rabah Ben Essaid où il rencontre son frère aîné Ammar qui, inquiet pour son frère cadet, décide de l’emmener chez un médecin (le docteur Ben Arbia) pour obtenir un document attestant que le jeune Khelifa nécessite un repos strict. Ce document permet à ce dernier d’obtenir un laissez-passer pour retourner à la maison familiale à « Cavallo ».
Ammar ne le sait pas mais il voit là son jeune frère Khelifa pour la dernière fois…
Quelques semaines après son retour à « Cavallo », Khelifa feint souhaiter revenir sur Alger en demandant à nouveau un laissez-passer aux autorités militaires.
La guerre bat son plein. Déjà, plusieurs milliers de morts sont enregistrés dans les rangs des moudjahidine. Mais rien ne vient entamer la détermination de Khelifa qui ne guette plus que l’occasion de rejoindre ses frères au
« djebel ».
En mai 1956, les étudiants algériens, à l’appel de l’UGEMA lancent un mouvement de grève pour exprimer leur aversion pour le colonialisme et ses méthodes barbares à l’encontre des Algériens. Cette démarche vise à porter au-delà des frontières la voix de la jeunesse algérienne qui veut exprimer son engagement dans la lutte contre le colonialisme. L’UGEMA déclare, notamment : « … Effectivement avec un diplôme en plus, nous ne ferons pas de meilleurs cadavres ! A quoi donc serviraient-ils ces diplômes, qu’on continue à nous offrir, pendant que notre peuple lutte héroïquement, pendant que nos mères, nos épouses, nos sœurs sont violées, pendant que nos enfants, nos vieillards tombent sous la mitraillette, les bombes, le napalm …» Et la voix des révolutionnaires universitaires algériens est entendue à l’ONU… C’est là un grand pas qui est fait
A cette occasion, de nombreux universitaires mais aussi des lycéens dont le colonialisme sous-estimait le niveau de conscience nationaliste, ont fait le choix de quitter les bancs des lycées et des universités pour rejoindre l’ALN (armée de libération nationale) dans les maquis.
La décision de Khelifa est prise mais son jeune âge pousse encore les membres du FLN à lui demander, conformément aux recommandations du congrès de la Soummam, de patienter et de se rendre utile en enseignant. Khelifa, toujours dans sa mechta, enseigne donc un temps dans cette même école où, quelques années auparavant il faisait ses premiers pas auprès du maître Allaoua Bourouh. Et, chaque fois qu’il en a l’occasion, il reprend contact avec les « khaoua », les moudjahidine qui viennent de temps en temps dans la mechta et qui chaque fois, remettent son engagement. Et ce n’est qu’après plusieurs mois de pourparlers avec les acteurs du FLN (dont Khemissa Saïd), que les choses commencent à se dessiner et à s’assouplir quant au rôle qu’il pourrait jouer dans les rangs de l’ALN.

Khelifa « Moudjahed »

En juin 1956, lors d’une vaste opération de ratissage effectuée par l’armée française dans les mechtas de « Cavallo , les maisons sont saccagées. Les hommes, dont Khelifa, son père et son frère, sont parqués, et après un contrôle d’identité, Khelifa est arrêté au motif que son séjour en ces lieux n’était pas clairement documenté. Mais la providence lui est venue en aide. Et profitant d’un instant d’inattention de la sentinelle chargée de le surveiller, Khelifa s’enfuit à travers la broussaille et les ronces mais cette fois, non plus pour se cacher mais pour rejoindre le maquis de façon non négociée. Après avoir perdu de vue les chemins muletiers et les rares maisons forestières blotties dans des replis de la montagne, il arrive au bivouac des moudjahidines.
Là, il retrouve des hommes jeunes pour la plupart, dont la grande majorité est originaire de la région qui, ayant eu vent de ses projets, l’intègrent à leur groupe. Khelifa Oulmane est affecté à la Wilaya II, dans le Nord-Constantinois, zone I et secteur I, dans sa région natale, région dont il connaît les moindres recoins. Il est fier d’être devenu djoundi, mais ayant fait preuve d’une vive intelligence, il est désigné pour bénéficier, dans la clandestinité, d’une formation aux soins infirmiers. Le stage se déroule sur six mois, dans la région de Taher, auprès du Dr Toumi qui deviendra après l’indépendance professeur en cardiologie et qui continuera, sa vie durant, à former des générations successives de médecins algériens dans une Algérie enfin libre et souveraine. Mais aussitôt le stage terminé, Khelifa rejoint ses frères d’armes dans le maquis qui l’appelaient depuis lors
« t’bib » ; « Lili T’bib ».
Dans les maquis, les moudjahid ont besoin du soutien des populations locales. Et souvent, certains d’entre eux reviennent dans les mechtas pour s’approvisionner en semoule, en denrées alimentaires, en vêtements chauds, en chaussures… Sa jeune sœur Fatma, que tout le monde appelle Tamma, de cinq ans sa cadette, l’accompagne un temps au maquis alors que, pour l’administration colonialiste, elle est à Alger. Elle est mise à l’abri dans une casemate creusée sous la forêt de Guerrouche à Selma, en compagnie de sept autres jeunes filles dont la mission était l’approvisionnement en eau, la préparation du pain, le raccommodage des vêtements sous la coordination d’une dame plus âgée : Hamrour Messaouda (que tout le monde appelle Khalti Mellour). Après plus de trois mois passés dans les entrailles de la forêt, à entendre les avions bombarder les environs et à écouter les nouvelles des  dans les « djebels », la jeune moudjahida Fatma retourne au sein de sa famille qui la fait transférer à Alger sous une fausse identité. Trois mois passés au maquis auprès de son frère Khelifa, trois mois passés au service de la lutte contre l’armée française, trois mois dont Tamma gardera sa vie durant, des souvenirs indélébiles…
En ces temps de grands bouleversements, la vie dans les petits villages et dans les campagnes devient chaque jour plus difficile. Les familles des moudjahidines subissent les pires exactions de la part des soldats français qui usent de tous les stratagèmes et des pires méthodes pour affaiblir les soutiens des familles aux moudjahidines et pour les encourager à la collaboration avec les colonisateurs et à la délation. La guerre psychologique se surajoutait aux opérations militaires sous toutes leurs formes. La pression sur les moudjahidines ne cesse d’augmenter. Mais rien ne vient dissuader ces valeureux jeunes hommes qui ont fait le serment de servir l’Algérie, fut-ce au prix de leur vie.
A la fin de l’automne 1958, toute la famille de Khelifa se voit contrainte de quitter la région qui devient trop dangereuse pour elle. Toute la famille, sauf la mère Yamina qui n’a jamais perdu l’espoir de voir revenir son fils du djebel. Elle ne peut imaginer Khelifa revenant à la maison et trouvant cette dernière vide, désertée. Envers et contre tout, elle reste dans cette maisonnette, défiant les raids aériens et les ratissages, tenant tête aux effroyables représailles militaires et se nourrissant de sa foi en la justesse du combat que mène son fils. Yamina Oulmane reste ainsi à défier la rudesse de la nature et de l’Histoire, jusqu’au jour où l’un de ses neveux vient lui signifier qu’elle doit impérativement et sans discuter, aller à Alger.

Khelifa « Chahid »

Au cours de l’hiver 1959, Ammar, le père de Khelifa reçoit un courrier de la part de son beau-frère, l’informant que son fils Khelifa est tombé « chahid » lors d’un accrochage dans la montagne.
En effet, un bataillon de moudjahidines stationné à Kherach’cha s’est réuni à Béni Sekfel avec des membres du FLN et devait poursuivre sa route. Afin de sécuriser la progression de ce bataillon, un groupe de moudjahidines devait sortir en éclaireur. Ce groupe était constitué de Khelifa et de deux de ses compagnons. Mais, suite à une dénonciation qui avait permis aux militaires français de localiser les moudjahidine, une embuscade est tendue par l’armée française et les moudjahidine sortis en éclaireurs sont pris sous un feu nourri. Dans un ultime élan d’altruisme et afin de permettre au bataillon d’échapper aux soldats français, Khelifa, armé de son Mat se met en première ligne de défense. Il vide ses chargeurs, espérant gagner ces quelques minutes si précieuses, ces quelques minutes qui permettront à ses compagnons de quitter les lieux, ces quelques minutes qui feront toute la différence. …
Les troupes françaises sont freinées. Le bataillon de moudjahidine peut s’en aller, mais le jeune moudjahid « Lili tbib » ne pourra plus soigner ses frères. Il ne pourra plus combattre à leurs côtés. Le moudjahid Khelifa est mortellement touché à la poitrine ainsi que l’un de ses compagnons. Il est mort, le 3 janvier 1959, pour permettre à ses frères d’armes d’échapper à une mort certaine.
Le lendemain, il est enterré dans sa tenue de combat, comme il a été retrouvé. Il est mort, il n’avait pas encore 21 ans.
C’est sa tante Aicha Ouroua (épouse Bouguir) qui procède dans les jours qui suivent, à l’inhumation des deux chahids à Adendoun. C’est son fils qui, sans donner d’explications, a intimé à Yamina l’ordre d’aller à Alger au milieu de sa famille... le choc serait moins douloureux …
Et c’est cette même tante maternelle qui, après l’indépendance guidera les parents de Khelifa lors d’une cérémonie officielle, pour procéder à l’exhumation du corps et à son inhumation définitive.
Au cours de l’été 1963, la dépouille de Khelifa, qui avait été enterré sous un chêne liège, est exhumée en présence de son père, sa mère, sa tante et son frère cadet Azzedine. Tout le monde est surpris par le parfait été de conservation du corps du chahid Khelifa. Son frère dira même : « On dirait qu’il dort …» Mais tout se détériore dès que le corps est déplacé. Seuls les ossements et quelques effets persistent, dont son portefeuille sur lequel on voit aisément des traces de brulures, sans doute celles des balles assassines qui ont transpercé son corps... .
En 1963, il est enterré au cimetière des chouhadas à Cavallo (village d’El-Aouana),
Quelques mois avant sa mort, lors d’une des rares visites que rendait Khelifa à ses parents sur les hauteurs de la mechta Bouyakoub, admirant l’extraordinaire panorama qu’offre le massif montagneux avec, en contrebas, le village de « Cavallo », il dit à son père :
« Lorsqu’on aura notre indépendance – et on l’aura, in chaa Allah – l’ennemi sera chassé, je serai le premier à habiter l’immeuble à Cavallo. ».
 L’immeuble ! l’unique bâtisse à étage du village était alors occupée par la gendarmerie.
Après l’indépendance, lorsque le cimetière des chouhada est créé au milieu du village d’El-Aouana, Khelifa est le premier « chahid » à y être enterré. Il y demeurera pour l’éternité aux côtés d’autres chouhada, tous tombés sous les balles assassines de barbares, autoproclamés défenseurs des droits de l’Homme pour justifier le pillage, le viol, la torture, les massacres, les gazages, les génocides…  

Par Somia et Djamal Oulmane


( Sur la base des témoignages de  Ammar et Azeddine, frères du chahid, et de Fatma Oulmane qui  accompagna trois mois durant, son frère au maquis. )







DOSSIER

La fin tragique de ses chefs

La Wilaya VI historique

GRANDES DATES

L’HISTOIRE DE LA TRAGEDIE NUCLEAIRE COLONIALE EN ALGERIE

58e Anniversaire des essais nucléaires coloniaux

MEMOIRE
MOUVEMENT NATIONAL

L'émouvant récit d'un combattant

Le moudjahid Miraoui Mohamed dit Abdellah Chafaï

UNE VILLE, UNE HISTOIRE