Le lourd tribut de la liberté
Martyrs de Khemis Miliana

Par Hassina AMROUNI
Publié le 16 fév 2017
Khemis Miliana qui a pris une part active à la guerre de libération nationale a offert en sacrifice pour l’Algérie ses plus jeunes et ses plus vaillants enfants.
Stéle du martyr à Khemis Miliana

Outre le colonel M’Hamed Bougara, chef révolutionnaire et martyr sans sépulture, ils sont nombreux à être tombés pour la liberté. Pour les Khemissi, en particulier et les Algériens, en général, ces martyrs ne peuvent être oubliés car ils ont donné leur vie en sacrifice pour que vive l’Algérie libre et indépendante.
Belsaâdi Abdelkader dit « Belaredj » (1919-1957), Boukera Abbaci Mohamed (1941-1960), Skiken Abdelkader (1933-1957), Messous Mohamed (1934-1957), Malki Serhane (1927-1961), Halaimi Mohamed (1931-1961), Messaoudi Ahmed (1907-1958), Boukerra Abbaci Ahmed, Larbi Mohamed (1935-1958), Messous Benaissa (1941-1961), Belmechri Ahmed et Aïssa, Hadj Ahmed Djilali (1935-1960), Mazouz M’Hamed (1929-1961) et son frère Ahmed (1938-1961), Noura Ali, Dis Saïd, Ouedani Benaissa (1940-1960), Benmira Boukritaoui M’Hamed (1933-1959), Braham Djelloul Abdelkader, Belkebir Abdelkader Kosa, Chaichi Abdelkader (1936-1958), Ghida Benyoucef (1927-1957), Djitli Mustapha (1936-1956), Gherbi Mohamed (1939-1961), Kouidri Filali Ahmed, Larbi Bouamrane Mohamed (1939-1961), Ramadlia Abdelkader (1938-1960), Boucheffa Saïd (1927-1961), Ahmed Zouaoui Djelloul (tombé au champ d’honneur en 1959), Kadaoui Mohamed (1933-1960), Kerdjili Djilali (1934-1959), Ghida Benyoucef (1927-1957), Messaoudi Ahmed (1907-1958), Gacem Mohamed dit « Guessoum », les frères Hadji Mohamed et Ahmed, Kacedali Ahmed, Djaâdane Abdelkader dit « Ouahrani » figurent sur la longue liste des martyrs de la région, tous tombés au champ d’honneur, les armes à la main, la plupart à la fleur de l’âge.

Madjen Kheira, « la mère des martyrs »

Originaire du douar Lira, dans la commune de Djelida au sud de la wilaya de Aïn Defla, où elle a vu le jour en 1915, la petite Kheira apprend l’arabe et le Coran au sein de la zaouïa paternelle. C’est au sein de cette famille conservatrice mais aussi nationaliste que la petite fille acquiert la notion de patrie, de justice et de nationalisme. A 17 ans, elle épouse Benaïssa Messous, propriétaire d’une entreprise de matériaux de construction à Khemis Miliana et militant du PPA et du MTLD. Bien qu’il mène une vie confortable, Benaissa Messous ne se sent pas moins très concerné mais aussi très impliqué dans la vie politique. Pour sa part, son épouse voit ses convictions nationalistes se renforcer au contact de cet autodidacte plein de fougue et de courage. Le domicile du couple ne tarde pas à être à surveillé par l’armée coloniale et leurs allers et venues pistés. Cependant, à partir des événements du 8 mai 1945, les perquisitions et les descentes de police se multiplient. La fille du couple se souvient : « Un jour, la villa fut fouillée de fond en comble. Les soldats étaient à la recherche d’armes dans le but d’incriminer mon père, absent ce jour-là. Ma mère tenait dans ses bras mon frère encore bébé. Sentant le danger imminent, elle eut juste le temps de cacher l’arme dans le lange du nourrisson. Les soldats avaient tout essayé pour obtenir des renseignements ; en vain, car ma mère, très sûre d’elle, leur avait tenu tête. »
Dès le déclenchement de la guerre de libération nationale, Kheira n’hésite pas à endosser le rôle d’agent de liaison. Elle se voit, pour cela, confier différentes tâches comme le transport d’armes en compagnie de ses enfants Mohamed et Baghdad.
Le domicile devient également un lieu de rencontre pour les moudjahidine de la Wilaya IV. Soupçonné d’activités politiques, Messous est arrêté le 6 novembre 1956 et condamné à deux ans de prison. Ce qui ne fait qu’attiser la hargne et la haine de sa femme et de ses enfants envers le régime colonial et de les encourager à continuer leur engagement pour la cause nationale. A peine âgé d’une vingtaine d’années, Mohamed le fils aîné de Kheira et Benaissa est à son tour arrêté à Boufarik, transportant des armes dans la roue de secours.
Sa sœur Fatma se souvient encore : « Mohamed, chauffeur au sein de l’entreprise de mon père, était chargé de transporter et de livrer des armes sur l’axe Khemis Miliana-Alger. Soupçonné, il fut arrêté à Boufarik où les soldats lui intimèrent l’ordre d’éventrer un à un les sacs de ciment qu’il transportait, pensant que les armes s’y trouvaient. Déçus et très en colère, ils le tabassèrent, le laissant au bord de la route dans un état semi-comateux. »
L’acharnement des militaires français contre Kheira et sa famille ne prend pas fin pour autant. En 1957, elles sont de nombreuses fois torturées par les hommes du sinistre Bigeard qui espèrent à chaque fois, les faire craquer et leur soutirer de précieuses informations. Kheira subit l’abjection coloniale à répétition. Sa fille raconte à ce sujet : « Un jour, lors de leurs nombreuses incursions, ma mère eut juste le temps d’arracher un drap rose étendu à la terrasse pour se voiler et fuir les pieds nus. » Une scène déchirante pour la petite fille qui n’a, alors que 8 ans.
Soupçonné de collecter des armes pour l’ALN, le fils Baghdad est lui aussi torturé à plusieurs reprises, souvent sous le regard de sa mère. Les scènes de tortures se déroulaient souvent au domicile familial. Une horreur. Aïcha, l’aînée des filles et bras droit de sa mère, subissait maints harcèlements.
Au mois d’octobre 1957, Mohamed vient voir sa mère après une longue absence, tout en l’informant qu’il fait l’objet de recherches de la part de l’armée coloniale, elle le prie de repartir mais sur le chemin le conduisant à la gare, il rencontre l’une de ses connaissances qui lui demande de l’accompagner au magasin de son père, situé à l’ex-rue Richard-Le-Noir, aujourd’hui, avenue du 1er Novembre 1954. C’était, en réalité, un piège puisqu’une fois sur place, les soldats l’attendaient. Il est embarqué et conduit vers une ferme à Aïn Soltane, près de Khemis Miliana. Torturé à mort, il rend son dernier souffle dans la nuit. Ses assassins jettent ensuite son manteau taché de sang sur les prisonniers, dont son frère Baghdad. Le jeune Bénaïssa, à peine âgé de 15 ans est à son tour arrêté, torturé. Après un séjour à la prison de Lalla Aouda, à Orléansville, Chlef actuellement, il est contraint à l’exil dès sa sortie mais il choisit le front. Il tombe en 1961 dans une embuscade du côté de Oued Bda (ouest de Aïn Defla), puis fusillé. Mohamed meurt sous la torture.
Le 23 août 1961, veille du Mawlid Ennabaoui, Kheira décide de procéder à la circoncision de son jeune fils Ahmed. Mais la sinistre organisation terroriste, l’OAS, décide d’en finir avec cette famille de valeureux combattants. Après avoir encerclé la maison, elle fait exploser les murs. La grand-mère meurt, ensevelie sous les décombres, Aïcha et Fatma seront blessées et garderont des séquelles indélébiles de cet acte terroriste. Quant à Kheira, gravement atteinte, elle succombe à ses blessures à l’hôpital de Miliana. De peur d’un soulèvement populaire, la martyre sera enterrée à 10 heures, dans l’urgence, sans attendre la prière du dohr. Ce jour-là, la ville de Khemis Miliana était quadrillée, y compris le domicile mortuaire, et l’armée coloniale avait pris position de la maison des Messous jusqu’au cimetière.  
Pour pérenniser le souvenir de cette Grande Dame de la révolution algérienne, le nom de Kheira Madjen a été donné à une école. L’ex-boulevard du Sud, quant à lui, porte le nom des  Frères Messous.
 Hassina Amrouni
Sources :
http://el-khemis.blog4ever.com/
El Watan du 7/11/2004

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