L’infatigable combattant pour la liberté
Abdelhafidh Yaha

Par Hassina AMROUNI
Publié le 19 fév 2017
Militant infatigable et révolutionnaire de haut acabit, Abdelhafidh Yaha fait partie de ces hommes qui ont porté la révolution de novembre à bout de bras. Il nous a quittés il y a tout juste une année.
1- Hocine Ait Ahmed. 2- Colonel Mohand Oulhadj. 3- Commandant Yaha
Si Abdelhafid à droite
Commandant Yaha au 1er plan

C’est au sein d’une famille de révolutionnaires que Abdelhafidh Yaha voit le jour le 26 janvier 1933 au pied de l’à-pic d’Azrou n’thour, dans le petit village de Takhlijt Ath Atsou, au sein de la tribu des Ath Illilten.
Quand son père Bachir vint au monde en 1907, les familles kabyles n’arrivaient pas à se relever des conséquences de l’insurrection de 1871. Bachir Yaha était le seul survivant de ses 8 frères et sœurs, tous emportés par les maladies. Il se marie très jeune à Ouada Djedjiga du village Tizi Oumalou. Cultivateur et marchand de bétail, il possédait des terres et des centaines de têtes de bétail. Dda Lbachir comme aimait à l’appeler son entourage était aussi un philanthrope très respecté par la communauté. Il avait une passion pour la politique bien qu’il fût analphabète.
Troisième d’une famille de huit enfants et premier garçon, Hafidh est baptisé par le marabout d’El Hammam Sidi Yahia, sur le versant Est de la Soummam. Il fut surnommé Abdelhafidh.
Son village étant dépourvu d’école, le jeune Hafidh rejoint à l’âge de 7 ans la mosquée, sous la direction de l’imam. Mais il n’y reste pas longtemps, ce dernier « usant un peu trop de son bâton d’olivier ».
Dès l’âge de 13 ans, il suit son père dans les marchés où il apprend les choses de la vie. « Cette expérience de petit commerçant sur les marchés fut ma première école, la vraie, celle de la vie qui m’ouvrit les yeux sur les hommes et notre commune condition. Elle me sera d’une grande utilité plus tard dans ma vie de maquisard ».
Abdelhafidh Yaha intègre à l’âge de 14 ans la petite cellule de scouts du village. C’est là qu’il entame son apprentissage militant. « Très vite, je fus chargé de prendre la tête d’un petit groupe. Le chant avait pris une place importante de nos activités. C’était notre arme subversive, en attendant d’autres armes révolutionnaires ». Plus tard, plusieurs jeunes scouts rallieront les rangs de l’ALN/FLN, certains mourront en martyrs.
En 1947, Messali Hadj effectue une visite à Michelet, toute la région est en effervescence.
Abdelhafidh Yaha faisait partie des jeunes scouts qui avaient fait une haie d’honneur au leader nationaliste. Pour le jeune adolescent qu’il était –14 ans –, cet événement marquant déterminera, plus tard quelques-uns de ses choix politiques.

Sur le chemin de l’émigration

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la misère fait rage dans les villages et hameaux, aussi beaucoup d’hommes Kabyles, tentent l’aventure de l’émigration. En 1949, son père Bachir émigre en France et s’installe à Charleville-Mézières (Ardennes) où il y avait une forte communauté kabyle. Il revient quelques mois plus tard, marie son fils qui n’a que 16 ans qui émigre à son tour. En France, père et fils se joignent aux militants du PPA/MTLD. Abdelhafidh fait partie de la cellule de Mohand Ameziane Ouzellaguène, militant farouche, fusillé au début de la guerre de libération nationale dans son village de Kabylie.
Abdelhafidh Yaha occupe un poste de tourneur-mouleur aux ateliers Moreaux, le soir, il prenait des cours, les week-ends, il assistait aux réunions de militants organisées au café de la famille Belkacem Aït Abdelaziz auprès de laquelle il forgera son parcours de militant. «Les cafés algériens étaient des foyers d’agitation nationaliste. Nous nous y retrouvions pour discuter du pays en toute confiance. Le café de la famille Belkacem Aït Abdelaziz était particulièrement animé. Il recevait souvent l’immense chanteur Slimane Azem. Quand il venait c’était toujours la bousculade dans le café. Ses soirées étaient synonymes de convivialité et de grande nostalgie pour les émigrés. Ses chansons nous transportaient au pays, l’espace d’une soirée», écrit-il dans le premier tome de ses Mémoires.
Les militants décident de passer à l’action revendicative dès 1950. Une première manifestation réprimée le 20 mai 1952 sera suivie d’une seconde au début de l’année 1953, cette fois, pour réclamer la libération de Messali Hadj placé en résidence surveillée. Yaha fait partie des organisateurs.
Cependant, au sein du parti, c’est la confusion totale après le congrès d’Hornu. Yaha tente d’y voir plus clair et décide de rentrer au pays en septembre 1954. Une fois au village, il se rend compte que le fossé séparant les Messalistes et les Centralistes ne cesse de se creuser.
« Pendant des mois, la Kabylie n’arrivait pas à s’affranchir de l’autorité tutélaire de Messali Hadj. En dépit de ses agissements autocratiques et ses tergiversation sur la question de la lutte armée, celui-ci avait gardé une influence intacte sur de nombreux militants de la région ». Au cœur de ces querelles politiques, le CRUA (Comité révolutionnaire pour l’Union et l’Action) voit le jour, dirigé par d’anciens militants du MTLD qui se démarquaient des Messalistes et Centralistes.

1er Novembre 1954

Abdelhafidh Yaha rejoint le maquis à l’âge de 21 ans. Il prend contact avec les militants nationalistes de la région d’Aïn El Hammam, dont Amar Ath Cheikh. Les premières actions engagées seront celles convoyées par Amar Ouamrane « pour participer à la mise à feu de la révolution dans les régions de Blida et de l’Algérois ». Les réseaux de soutien à la Révolution se mettent en place. « Restait toutefois la question la plus cruciale qui se posera tout au long de la guerre : pourvoir les nouvelles recrues en armes, en munitions, en chaussures et en tenues de combat si possible (…) L’autre difficulté était l’organisation de refuges, c’est-à-dire des maisons offrant un maximum de sécurité à l’intérieur des villages et des personnes déterminées et courageuses pour les tenir (…) »
Dès les premiers mois de la guerre de libération, toute la famille s’était engagée dans le combat. Abdelhafidh Yaha et son père seront les premiers, suivis par Larbi, cadet de Hafidh qui s’engagea comme moussebel dès son retour de France, au printemps 1956. Il sera rejoint par son autre frère, Amrane. Les femmes ne restent pas en marge de la lutte. Mère, épouse et sœurs apportent leur soutien à la guerre de libération. « Pour nous les Yaha, rejoindre l’insurrection armée, c’était comme épouser une religion. Nous n’en sortions que de deux façons : la mort au combat pour certains, ou alors pour les plus chanceux, assister en acteurs à la fin de la guerre de libération », note-t-il encore dans son livre.
La maison des Yaha se transforme en refuge pour les maquisards. « Ce refuge avait accueilli et nourri vaille que vaille plusieurs centaines de maquisards. Rien, ni la destruction de notre maison en mars 1956, ni la mort de mon frère Larbi, ni celle de mon père en janvier 1960, ni celle d’Amrane quelques jours plus tard, n’eurent raison de notre engagement pour l’ALN/FLN. L’implication de la famille dans la lutte pour l’indépendance de l’Algérie était totale, hommes et femmes, sans distinction ».
Abdelhafidh occupe d’abord la fonction de chef de front et chef des volontaires armés du village. Cependant, étant également membre du comité politico-militaire des aârchs (Illilten, Ath Itsoura et Illoulène), il s’occupait, en compagnie de Ouali Saâdi et Saïd Aït Benaissa de l’organisation des actions politico-militaires dans tout le secteur. Les comités de villages sont lancés avec pour mission de « fédérer la population autour du groupe de révolutionnaires et l’arrimer au combat de libération ».
Début 1955, une réunion est organisée dans la région de Tizit en présence de Krim Belkacem et Amar Ouamrane afin d’établir un diagnostic exact de l’organisation dans la région.
Durant l’été 1956, Merzouk Aït Ouamarane est affecté à Haïzer, il tombe quelques mois plus tard au champ d’honneur. Yaha collabore quelque temps avec son remplaçant, Belaïd Amejtouh avant que lui-même ne soit promu au grade de sergent-chef en 1956, et de faire partie des premiers commandos de la région I.

Dans les maquis du Djurdjura

Dès les premiers mois du déclenchement de la guerre de libération nationale, l’organisation politico-militaire des maquis sur toute l’étendue de la région de la commune mixte du Djurdjura est confiée à Cheikh Amar dit Amar Ath Cheikh ou Si Salah et ce, jusqu’à sa mort au combat en août 1956. A ses côtés, un autre homme marquera de son empreinte la Haute Kabylie : Ali Mellah. A ces deux grands révolutionnaires, vient s’ajouter Saïd Babouche, « un autre militant, guillotiné trop tôt durant la révolution ». Yaha se dira marqué par « leurs valeurs humaines, leur foi en la révolution et enfin leur souci d’organisation de la population qu’ils partageaient tous trois ». Après être tombé en martyr, Si Salah est remplacé par Boudjemaâ Lounis et c’est sous sa houlette que plusieurs actions armées seront menées jusqu’à sa mort en 1957.

La 1ère compagnie du Djurdjura

C’est vers la fin de 1956 que la première compagnie du Djurdjura est formée. Réunissant les commandos de choc de la région, elle était constituée de moudjahidine des tribus d’Illilten et Ath Itsoura, notamment. Elle se distinguera par des actions spectaculaires dans sa zone d’opération qui s’étendait de la tribu des Illoulène (Azazga) jusqu’à Draâ El Mizan et les limites des plaines de la Wilaya IV, à l’ouest. La compagnie sera renforcée par un groupe de combattants « berbères marocains qui faisaient déjà partie des groupes de choc d’Illilten, Ath Tsoura et Illoulène avant de rejoindre la première compagnie du Djurdjura qu’on appelait aussi Première compagnie de Michelet. Ces maquisards par ailleurs hors pair et très courageux sont tous tombés au champ d’honneur dans différentes contrées reculées du Djurdjura ».

Création de la wilaya VI

Cheikh Amar et Ali Mellah partageaient le même engagement révolutionnaire. A la tête de l’organisation du FLN/ALN de toute la haute Kabylie, Ali Mellah rencontrait souvent Cheikh Amar, menant ensemble des actions fracassantes comme l’attaque de la poste de Tizi Ljemaâ en 1955. En 1956, Ali Mellah dit Si Cherif est chargé d’étendre l’organisation FLN/ALN au sud car la découverte de pétrole à In Amenas puis à Hassi Messaoud cette année-là, en faisait un territoire très convoité par le colonisateur. Pour cela, les premiers maquisards de la Wilaya VI partent de la Wilaya III, une centaine au total, volontaires pour cette mission périlleuse. Un an après son arrivée au sud, Si Cherif est victime d’un complot ourdi par un certain Ben Saïdi, ancien sous-officier de l’armée française. Arrêté par les hommes de Si Cherif car suspecté de travailler avec l’ennemi, il parvient à gagner la confiance de tous. « Convaincu par sa connaissance des hommes et du terrain, le colonel Si Cherif le chargea de recruter des hommes du cru pour constituer les maquis locaux (…). Pour arriver à ses fins, il mit en place un plan diabolique. Il s’employa à retourner ses nouvelles recrues contre les hommes de l’ALN, sous prétexte qu’ils étaient Kabyles et étrangers à la région ». S’en suit un climat de suspicion entre les hommes du cru et ceux de la Wilaya III et fin mars 1957, il assassine le colonel Ali Mellah « Si Cherif ». Il en fait de même avec le capitaine Rouget, un des officiers de la wilaya. « Plus jamais puissant, Ben Saïdi lança ses hommes contre les derniers maquisards venus de la Wilaya III. Plusieurs dizaines d’hommes, venus ouvrir le front dans le Sahara, furent tués en quelques semaines ». Une enquête est diligentée par un groupe d’officiers de la Wilaya IV. « Confondu par une série de faits implacables dont il était l’auteur, comme l’assassinat du colonel Ali Mellah, le lieutenant Ben Saïdi perdit la confiance des maquisards qui l’avaient suivi pour nombre d’entre eux par crédulité ». Prenant la fuite, il finira sa carrière dans l’armée française, dont il sortira en retraite avec le grade de colonel.

Dans l’enfer de la « Bleuite »

Sur ce triste épisode, Yaha confiera que ce complot diabolique est « né dans le côté obscur du cerveau du capitaine Paul-Alain Léger, officier du groupe de renseignement et d’exploitation ». Ce dernier avait lancé en 1958 une véritable opération d’intoxication, en distillant de fausses informations sur des responsables de l’ALN. Le capitaine Ahcène Mahiouz lance alors des purges au sein de la zone 4. Yaha sera l’un des rares responsables de la Wilaya III à se dresser contre les purges de la « bleuite », interpellant le colonel Amirouche et Si Abdallah et les prévenant sur les assassinats de valeureux moudjahidine. Au péril de sa vie, car refusant d’obtempérer aux ordres de ses supérieurs, Si Abdelhafidh expliquera que la purge était en train de viser les meilleurs éléments de la wilaya.
En 1960, Abdelhafidh Yaha mène une attaque contre un poste militaire à Taskenfout, un village de Ain El Hammam, emportant au passage toutes les armes des soldats. Quelques semaines avant la proclamation de l’indépendance, il mène une autre opération contre le poste de harkis du village Aït Lqaïd. Là encore, il parvient à vider le poste militaire de ses armes sans se faire prendre.

Création du Front des Forces Socialistes

Au lendemain de l’indépendance, et face à la « terrible situation » socio-économique (chômage, misère, dénuement des familles de chouhada…), Abdelhafidh Yaha estime que la lutte n’est pas terminée. Après quelques mois d’observation, les officiers en charge de la transition dans la Wilaya III, à leur tête le colonel Mohand Oulhadj, décident alors de joindre leurs voix à celles d’autres figures politiques, pour créer un mouvement d’opposition : le FFS est proclamé le 29 septembre 1963. Selon Yaha, la naissance de ce front de l’opposition « a mis le pouvoir en place à Alger en alerte ».
Durant cette période, les rencontres entre anciens dirigeants de la Révolution se multiplient. Dans le second opus de ses mémoires, Yaha relate les discussions qui ont eu lieu au siège de l’état-major de la l’ex-Wilaya III (devenue la 7e Région militaire), toujours sous le commandement de Mohand Oulhadj, discussions auxquelles il était lui-même présent. Chargé par Krim Belkacem et Mohand Oulhadj de prendre attache avec Hocine Aït Ahmed, Yaha témoigne que ce dernier avait, au départ, montré des réticences, n’apportant, dans un premier temps que sa caution. Mais Aït Ahmed décide, quelques jours plus tard, de rejoindre secrètement la Kabylie, en compagnie de Yaha. Sa décision de rallier le mouvement d’opposition est prise après discussions avec Mohand Oulhadj et d’autres militants des anciennes Wilayas III et IV, dont le commandant Lakhdar Bouregaa, à Michelet (actuellement Aïn El Hammam), où il s’est installé dans la clandestinité.
Après la démission du colonel Mohand Oulhadj du FFS en octobre 1963, une réorganisation du parti s’impose. Au printemps 1965, les négociations de cessez-le-feu avec les représentants de Ben Bella sont, en partie remises en cause, après sa destitution. Yaha part en exil à la fin de cette même année, d’où il continue à activer. Après un différend avec Hocine Aït Ahmed, il rentre seul au pays en 1989 pour poursuivre son chemin politique.
Il finit par quitter le parti pour créer le Front des forces démocratiques (FFD), au début de la décennie 1990.
Abdelhafidh Yaha a consacré les dernières années de sa vie à la rédaction de ses Mémoires. Deux ouvrages résument son parcours de militant révolutionnaire et ses hauts faits d’arme.

Hassina Amrouni

 Sources :
-Abdelhafidh Yaha, « Au cœur des maquis de Kabylie. Mon combat pour l’indépendance de l’Algérie. Tome 1 : 1948-1962 », récit recueilli par Hamid Arab, éd.
Inas, Alger 2011, 315 pages
- https://www.memoria.dz/oct-2015/guerre-liberation/
-Divers articles de la presse quotidienne et électronique
-www.aps.dz

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