Zohra Drif… victime des bleus
Arrêtée en compagnie de Yacef dans la cache de la rue Caton

Par Djamel BELBEY
Publié le 19 fév 2017
Debout de g. à dr. : Djamila Bouhired, Yacef Saâdi et Hassiba Ben Bouali Assis : Samia Lakhdari, P’tit Omar, Ali la Pointe et Zohra Drif
Ali la Pointe
Dégâts de l’attentat du Milk-Bar
Zohra Drif, jeune étudiante en droit
Zohra Drif, jeune étudiante en droit

Son arrestation marque la fin de la bataille d’Alger. Elle avait été arrêtée dans les mêmes circonstances que Yacef Saadi, dans le refuge de la rue Caton de la Casbah d'Alger. Elle c’est Zohra Drif qui, à coté de Hassiba Ben Bouali, de Djamila Bouhired, de Yacef Saâdi, de Ali la Pointe, de Samia Lakhdari, …, est l’une des icones de la bataille d’Alger.
Née en 1934 à Tiaret dans une famille bourgeoise, elle passe toute son enfance à Vialar (actuellement Tissemsilt). Son père cadi à Vialar l'envoie terminer ses études à Alger, au lycée Fromentin et par la suite à la faculté de droit d'Alger. Avec la littérature, elle découvre le Siècle des Lumières, la Révolution française de 1789 et les libertés individuelles, ce qui l'amène à réfléchir à la situation en Algérie, révoltée par la colonisation et par la différence de traitement entre colons, indigènes juifs et indigènes musulmans.
Le 30 septembre 1956, la cellule dont elle fait partie est chargée de placer trois bombes dont celle du Maurétania qui n'explosera pas, celle du bar de la cafétéria de la rue Michelet, et celle qu'elle dépose elle-même dans un café-bar, le « Milk Bar », fréquenté par des pieds-noirs : l'attentat tue trois jeunes femmes et fait une douzaine de blessés, dont de nombreux enfants.
L’arrestation d’un élément du réseau FLN à la Casbah d’Alger, puis son retournement par les services spéciaux français ont permis sa localisation puis son arrestation le 24 septembre 1957, par les légionnaires du 1er REP dans son repaire au n°3 de la rue Caton, maison qui faisait face à celle où se trouvaient Hassiba Ben Bouali et Ali la Pointe.
Dans son témoignage à l’occasion d’une conférence, Zohra Drif reviendra sur les circonstances, mais aussi les enseignements de son arrestation : « Nous étions un petit groupe avec peu de moyens. Le grand problème était de trouver un lieu d’hébergement. Non pas que le peuple de la Casbah nous rejetait, mais toutes les maisons étaient quotidiennement visitées et fichées par l’armée française. Nous avons alors été recueillis par Fatiha Bouhired, de son nom de jeune fille Attali qui venait de perdre son mari assassiné par les parachutistes. Nous avons décidé que cet abri ne devait être connu que par la maîtresse de maison. Nous y allions de temps en temps, Ali la Pointe, Hassiba Ben Bouali, P’tit Omar, Yacef Saâdi et moi-même. Quand Athmane et Si Mourad sont morts, c’étaient les adjoints directs de Yacef, ce dernier reprit contact avec Zerrouk qui était l’adjoint de Si Athmane et Mourad. Or, nous l’apprendrons malheureusement plus tard, Zerrouk avait été arrêté quelque temps auparavant par les Français qui l’avaient retourné. Il travaillait donc avec eux. » Pour elle, c’était la première erreur fatale.

La deuxième erreur fut de ramener Hadj Smail dans le refuge, alors qu’« il n’était pas sur la liste des gens qui pouvaient passer la nuit dans le quartier ». La troisième erreur de Yacef fut « celle d’écrire, de ses propres mains la lettre que nous devions envoyer à Tunis et que Hadj Smail a laissée chez lui pour aller travailler ». Or, raconte-t-elle, « un concours de circonstances a fait que les paras ont fait une descente chez lui et ont trouvé la lettre posée sur un meuble. C’était un rapport détaillé de la situation de la Zone autonome d’Alger, écrit donc et signé de la main de Yacef ». Et enfin, « nous avions l’habitude de recevoir le courrier tout les jours à 5 heures, c’était très important parce que si le courrier n’arrivait pas au moment prévu, ça voulait dire que quelque chose n’allait pas. Nous devions recevoir une lettre de Hadj Smail qui devait prendre un avion pour Paris et Tunis ensuite. La lettre n’est pas arrivée, alors je suis allée voir Yacef. Au lieu de partir immédiatement, il nous a dit d’attendre. » C’était sa quatrième erreur. « Et dans la nuit du 24 au 25 septembre, les paras sont venus directement à la cache et nous ont arrêtés… »

Les détails de son arrestation

Le quartier de la rue Caton fut encerclé très tôt le matin vers 5 heures, le 24 septembre. Alertés par la propriétaire de la maison, Fathia Bouhired, de son nom de jeune fille Attali, Yacef et Zohra se précipitèrent dans la cache qui se trouvait dans la salle de bains et qui ouvrait de l'autre côté sur l'escalier de l'immeuble. Yacef avait une mitraillette, un pistolet et une grenade. Zohra, qui était en sous-vêtements pris les archives dans sa cache. Le colonel Jean-Pierre, le capitaine Chabanne entrèrent les premiers. Le colonel Jean-Pierre lança à Yacef : « Yacef, rends-toi. Sors de là. On sait que tu es là. Que tu es malade... tu as la grippe. » Zohra avait vite compris qu’elle avait été balancée par Ghandriche plus connu sous le pseudonyme Zerrouk, auquel elle avait écrit le dernier message , expliquant que Yacef avait la grippe et que la fièvre l'empêchait de tenir lui-même le stylo.
Yacef avait bien tenté de résister en lançant d’abord une grenade qui explosa à quelques mètres du colonel Jean-Pierre. Il vida aussi un des cinq chargeurs qu'il avait sur lui. Deux paras s'écroulèrent foudroyés, un troisième fut blessé. Zohra, quant à elle, prit le soin de mettre le feu à tous les documents qui étaient dans sa cache.
Après avoir reçu les assurances du colonel Godard d’être traités en prisonnier de guerre, Yacef Saâdi et Zohra Drif se rendirent aux parachutistes français, qui menaçaient de plastiquer l’immeuble. Ils durent ensuite mis au secret à la villa Nador d’El Biar, « en sachant que Hassiba et Ali allaient changer d’abri comme l’exigeaient nos règles strictes de clandestinité », précisera-t-elle dans ses Mémoires d’une combattante de l’ALN, Zone autonome d’Alger (Chiheb Editions, 607 pages). Zohra Drif et Yacef Saâdi, chef FLN de la Zone autonome d’Alger sont présentés à la presse, lors d’une Conférence de presse du colonel Yves Godard, adjoint opérationnel du général Massu, commandant de la 10e DP (division parachutiste), suite à leur arrestation le 24 septembre 1957, qui avait été présentée comme une victoire.
Zohra Drif est alors condamnée, en août 1958, à vingt ans de travaux forcés par le tribunal militaire d'Alger. Enfermée alors au quartier des femmes de la prison de Barberousse, elle est transférée ensuite dans diverses prisons françaises. En 1960, toujours en prison, elle écrit son témoignage intitulé la Mort de mes frères. Zohra Drif est finalement graciée par le général de Gaulle lors de l'indépendance de l'Algérie en 1962.
Djamel Belbey

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