Gréve des huit jours et mémoire d’enfant
59e Anniversaire de la grève des huit jours

Par La Rédaction
Publié le 19 fév 2017
Je me rappelle comme si cela datait d’hier dans ma mémoire d’enfant la brutalité des soldats français qui arrachèrent par une chaîne accrochée à un half-track, les rideaux des locaux d’épiciers dans notre quartier. Nous habitons à Constantine au 14 de l’avenue du 11 Novembre en souvenir de l’armistice. Aujourd’hui c’est l’avenue du 20 Août 55 marquant l’historique journée où Zighoud Youcef et ses compagnons décidèrent de porter en plein jour la Révolution contre les forces coloniales.
Un commerçant contraint par la force d’ouvrir son magasin
Intervention musclée des parachutistes pour casser la grève
Intervention musclée des parachutistes pour casser la grève
Yacef Saadi chef militaire de la ZAA
Brahim Chergui chef politique de la ZAA
Samia Lakhdari, Zohra Drif, Djamila Bouhired et Hassiba Ben Bouali. Photo prise par Ali la pointe en 1957
Larbi ben M'hidi

Images indélébiles et mémoires d’enfant

On était enfants à peine neuf ans et déjà on se posait la question sur les ratonnades, les brimades et les exactions contre les habitants de notre quartier arabe parce que la population répondait au mot d’ordre de grève pour montrer l’adhésion du peuple à la lutte déclenchée par le FLN pour notre liberté et notre indépendance. L’avenue du 20 Août 1955 se trouve être à l’entrée du centre ville qui nous conduit vers
 « Aouinet al Foul » où mon ami Badredine Mili avait rédigé sa trilogie.
Nous sommes en plein dans le quartier arabe comme celui de Belcourt. Aouinet Foul est un passage obligé pour les fidaiyines pour se frayer le chemin vers le maquis. Quel sentiment chez l’enfant qui regarde les soldats coloniaux briser la grève avec tant de haine ? Cela laisse des traces indélébiles dans son imaginaire.
 A l’adolescence on revoit le film de Yacef Saadi avec le réalisateur Gillo Pontécorvo qui relate les mêmes scènes de ces militaires qui insultent, frappent ces malheureux propriétaires de magasins en les forçant à ouvrir cassant ainsi la grève.

Le peuple algérien se souvient des huit jours de grève

Aujourd’hui le peuple algérien et son union nationale des commerçants célèbrent le 59e anniversaire du 28 janvier 1957 date du déclenchement de la grève des huit jours. Nous sommes à la veille de l’examen de la question algérienne par l’Assemblée générale de l’ONU. L’idée de préparer cette grande manifestation de désobéissance générale contre le colonialisme prenait forme après la tenue du congrès de la Soummam. Il faut se rappeler que le CCE ordonna la création de l’Union générale des commerçants algériens (UGCA) en septembre 1956.
 Le CCE inscrivait dans son ordre du jour ce point qui fut débattu pour arrêter les conditions de sa réussite au plan national et international. Larbi Ben M’Hidi voudrait que cette grève soit longue pour lui donner tout son impact et sera sans nul doute un défi contre les autorités coloniales pouvant marquer psychologiquement l’opinion française et internationale.

Un défi contre les autorités coloniales

Selon les propos rapportés par Gilbert Meynier dans son ouvrage Histoire intérieure du FLN 1954/1962 (Editions Casbah), Saâd Dahlab par réalisme soutint l’idée qu’un jour ou deux seraient amplement suffisants. Ali Yahia Abdennour au nom de la centrale UGTA était du même avis. Finalement, le CCE opta pour une grève des huit jours dans les principales villes d’Algérie.
 Il faut se rappeler qu’à la fin de l’année 1956 la tension est à son paroxysme et le 24 décembre 1956, Amédée Froger, président de l’inter-fédération des maires d’Algérie, fut tué. Il représentait dans l’esprit des travailleurs le symbole du colonat réactionnaire. Ce fut un autre test pour exprimer à la face du monde que le peuple était en parfaite symbiose avec le FLN.
Le ministre résident Robert Lacoste en plein accord avec le gouvernement socialiste de Guy Mollet avait donné pleins pouvoirs au général Massu de mobiliser le 7 janvier 1957 huit mille soldats de la 10e DP de retour d’Egypte où ils venaient de participer à la campagne de Suez. C’était quelques jours avant le jour
« J » pour saper la grève à Alger. Massu était assisté notamment des colonels Bigeard, Trinquier et Godard. Tout Alger était encerclé et corsé de fils barbelés où les habitants des quartiers arabes passaient à la fouille systématique.

Alger vit ses huit jours de grève dans la solidarité

Ainsi dans toutes nos villes, l’ordre de la grève décrétée par le CCE fut massivement suivi et respecté. Après le succès de cette grève, le CCE de peur des représailles prit le chemin de l’exil et s’installa à l’étranger le 27 février 1957. En fait, le CCE avec Larbi Ben M’hidi et Benkhedda joua le rôle d’un comité de zone de ZAA supervisant une branche politique confiée à Brahim Chergui et une branche militaire confiée à Yacef Saâdi.
 Il faut dire que l’organisation du FLN revenait au CCE tant que son instance se trouve être à Alger. Mais avec l’arrestation de Ben M’hidi le 23 février 1957 et le démantèlement répressif qui brisa un tant soit peu la première ZAA et fit fuir le CCE, l’organisation du FLN se reconstitua d’une manière plus élaborée et les attentats reprirent à nouveau. Un conseil de la ZAA fut créé et supervisait toutes les actions tant politiques que militaires.

La base militante se restructure et se renforce

L’organigramme théorique de l’ensemble des militants et des groupes armés auraient dû avoisiner les 5000 hommes et femmes tel rapporté dans le livre de Serge Bromberger Les rebelles Algériens (Plon, 1958). Le transport et la pose des bombes se faisaient grâce au concours des femmes militantes et moudjahidates dans le réseau bombes telles Djaouher Akrour, Hassiba Bent Bouali, Djamila Bouazza, Djamila Bouhired, Zohra Dhrif, Baya Hocine, Samia Lakhdari, Djamila Amrane (Danièle Minne), Annie Steiner… Le haïk était l’habit qui dissimulait les couffins.
 Les arrestations après la grève des huit jours furent systématiques. Les para de Massu excellaient dans la systématisation de la torture dans les sinistres villas Sisini ou des tourelles, le tunnel du Ravin de la Femme sauvage, la villa des Roses.
 Pierre Montagnon reconnaît le recours généralisé de la gégène. Par milliers, les gens furent arrêtés et dirigés vers des camps tels celui de Béni Messous ou Paul Gazelles. Nombreux ne sont plus revenus chez leurs familles enterrés dans certains cas dans des fosses communes. Paul Teitgen qui fut un grand résistant torturé par la Gestapo à Nancy, raconte alors qu’il était secrétaire de la préfecture d’Alger, la ressemblance des méthodes colonialistes françaises à celles des nazis.

La torture et la comptabilité macabre des disparus

D’ailleurs il nous donne un chiffre effarant dans le décompte officiel du 28 janvier au 2 avril 1957 dans le département d’Alger où il était enregistré 3024 cas de personnes définitivement disparus alors qu’Yves Courrière parle de 3994 disparitions. Les prisonniers pouvaient être liquidés dans les forêts d’Alger, dans le puits du jardin Sésini, les cadavres finiront dans le four crématoire de Zéralda ou en pleine mer (cité dans le livre de Pierre Montignon La guerre d’Algérie. Genèse et engrenage d’une tragédie, paru aux Editions Pygmalion-Gérard Watelet à Paris en 1984).
 En relisant le livre de Gilbert Meynier Histoire intérieure du FLN 1954/1962, page 328 de l’Edition Casbah il est dit : « Mohamed Ouamara dit Rachid dont la villa servait de réunion du CCE, fut torturé à mort. Il eut les yeux crevés et le cuir chevelu arraché. Me Ali Boumendjel assommé d’un coup de manche de pioche et précipité sur ordre du sinistre Commandant Aussaresses du haut d’une passerelle reliant au sixième étage deux immeubles d’El Biar où il avait été torturé. Maurice Audin enlevé, torturé et probablement étranglé par les parachutistes en Juin 1957. »

Larbi Ben M’hidi dignité et pûreté d’un grand dirigeant

L’assassinat de Larbi Ben M’hidi fut ordonné par le commandant Aussaresses qui commandait la section de liquidation qui déclarait avoir exécuté Larbi Ben M’hidi par pendaison dans une ferme isolée à une vingtaine de kilomètres au sud d’Alger. Cette version a été contestée par Yacef Saâdi pour lequel Larbi Ben M’hidi aurait été fusillé (El Watan 4-5 mai 2001). Ben M’hidi Larbi était un militant convaincu de la cause nationale. Il était d’une grande pureté et d’une foi entière en la patrie et nullement un homme de calculs.
Après la répression qui s’est abattue sur Alger en cette année 1957, il eut le départ de quatre membres du CCE (Abane, Dahlab, Benkhedda, Krim). Désormais, le CCE s’installe à l’étranger. L’effet politique et médiatique de la grève des huit jours à travers l’ensemble des villes de notre pays aurait abouti à une adhésion du peuple au FLN en attendant les manifestations du 11 décembre 1960 et l’adoption d’une résolution par l’Assemblée générale de l’ONU qui n’était pas défavorable à l’indépendance de l’Algérie. A partir de 1957/1958, le FLN se transforme progressivement en un Etat reconnu.

Dr Boudjemâa HAICHOUR
Chercheur universitaire
Ancien ministre

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