La poétesse Menaouie
Anna Gréki

Par Hassina AMROUNI
Publié le 29 déc 2019
Disparue à la fleur de l’âge, Anna Gréki laisse derrière elle l’image d’une militante et d’une poétesse sensible et engagée.

Née à Menaa le 14 mars 1931, Anna Gréki, Anna Colette Grégoire, de son vrai nom, y a passé les premières années de son enfance avant de quitter les Aurès pour rejoindre Collo où elle entame son cursus scolaire. Elle poursuit ses études secondaires à Skikda où elle décroche son bac. Elle monte ensuite à Paris pour y effectuer des études de lettres mais le déclenchement de la guerre d’Algérie va lui faire changer de trajectoire. En effet, la jeune Anna n’hésite pas à interrompre ses études pour suivre la voie du militantisme, apportant ainsi un soutien indéfectible à la cause algérienne. Revenue peu après en Algérie, elle prend un poste d’institutrice à Annaba avant de regagner Alger pour reprendre son activité partisane au sein du Parti communiste algérien (PCA). Elle intègre dès lors le groupe des Combattants de la libération, devenant un de ses membres actifs. Arrêtée en 1957 par les paras de Massu, elle subit dans les geôles du général les pires séances de torture, avant d’être internée à la prison de Serkadji (ex-Barberousse). Au mois de novembre 1958, la jeune militante est d’abord transférée au « Camp de transit et de triage » de Beni Messous avant d’être expulsée d’Algérie.
En 1960, elle part rejoindre son époux Jean-Claude Melki à Tunis et c’est là que la jeune poétesse – qui griffonne déjà depuis plusieurs années des mots pour exprimer ses maux et ceux de ses semblables – va publier trois ans plus tard son premier recueil de poèmes intitulé Algérie, Capitale Alger, dont la préface est signée par Mostefa Lacheraf. L’ouvrage paraîtra avec une traduction en arabe de l’ensemble des poèmes assurée par Tahar Cheriaa.
Lorsque l’Algérie recouvre son indépendance, Anna Gréki rentre au pays. Elle reprend ses études pour décrocher enfin sa licence en 1965 puis occupe le poste de professeur de français au lycée Emir Abdelkader de Bab-el-oued. En parallèle, elle continue toujours à taquiner la muse, publiant épisodiquement des textes poétiques dans les colonnes de la revue du FLN Révolution Africaine. 
La jeune femme décède le 6 janvier 1966 à Alger des suites d’une hémorragie survenue, selon certaines sources, lors de son accouchement, tandis que d’autres affirment qu’elle aurait eu un accident de la route. Elle n’avait que 33 ans. Son second recueil, intitulé Temps forts est paru, la même année chez Présence africaine à Paris, à titre posthume. Anna Gréki a laissé un roman inachevé. 

  MENAA

« Même en hiver le jour n’était qu’un verger doux
Quand le col du Guerza s’engorgeait sous la neige
Les grenades n’étaient alors que des fruits - seule
Leur peau de cuir saignait sous les gourmandises
On se cachait dans le maquis crépu pour rire
Seulement. Les fusils ne fouillaient que gibier.
Et si la montagne granitique sautait
A la dynamite, c’était l’instituteur
Mon père creusant la route à sa Citroën.
Aucune des maisons n’avait besoin de portes
Puisque les visages s’ouvraient dans les visages.
Et les voisins épars, simplement voisinaient.
La nuit n’existait pas puisque l’on y dormait.
 
C’était dans les Aurès
A Menaâ
Commune mixte Arris
Comme on dit dans la presse
Mon enfance et les délices
Naquirent là
A Menaâ - commune mixte Arris
Et mes passions après vingt ans
Sont les fruits de leurs prédilections
Du temps où les oiseaux tombés des nids
Tombaient aussi des mains de Nedjaï
Jusqu’au fond de mes yeux chaouias
Frileux comme un iris
Mon ami Nedjaï
Nu sous sa gandoura bleue
Courait dans le soir en camaïeu
Glissant sur les scorpions gris
De l’Oued El Abdi
Derrière les chacals brillants
Qui rient le cou ouvert.
Et dressé en angle aigu, lisse
Au haut de ses échasses
Il lançait pour voir clair
Jusqu’à la fin de l’espace
La lune au tire-boulettes.
 
Maintenant c’est la guerre aussi dans mon douar
Il a replié ses kilomètres de joie
Comme les ailes au-dessus gris d’un papi1lon
Polymorphe et couve sous des gourbis zingueux
Tous les bonheurs en germe qui n’existent plus
Dehors pas plus que les vergers dont les soieries
Sucrées rendaient le vent plus mielleux qu’une abeille
Pas plus que le bruit des pieds nus de Nedjaï
Sur les racines de mon enfance enfouies
Sous des sédiments de peur, de haine, de sang
Car c’est du sang qui bat dans l’Oued El Abdi
Et roule les scorpions gras comme des blessures
Qui seules survivraient des corps martyrisés.
 
C’est la guerre
Le ciel mousseux d’hélicoptères
Saute à la dynamite
La terre chaude jaillit et glisse
En coulée de miel
Le long des éclats de faïence bleue
Du ciel blanc
Les bruits d’hélices
Ont remplacé les bruits d’abeille
  
Les Aurès frémissent
Sous la caresse
Des postes émetteurs clandestins
Le souffle de la liberté
Se propageant par ondes électriques
Vibre comme le pelage orageux d’un fauve
Ivre d’un oxygène soudain
Et trouve le chemin de toutes les poitrines
 
Les bruits disparaissent
Dans la tiédeur de l’atmosphère et dans le temps
C’est la guerre muette
Derrière les portes de Batna
J’assiste sur l’écran de mon enfance
A un combat silencieux
Sur des images au ralenti
 
A la lumière de mon âge je l’avoue
Tout ce qui me touche en ce monde jusqu’à l’âme
Sort d’un massif peint en rose et blanc sur les cartes
Des livres de géographie du cours moyen
Et lui ressemble par je ne sais quelle joie liquide
Où toute mon enfance aurait déteint.
Tout ce que j`aime et ce que je fais à présent
A des racines là-bas
Au-delà du col du Guerza à Menaâ
Où mon premier ami je sais qu’il m’attendra
Puisqu’il a grandi dans la chair de mon cœur. Si
Le monde qui m’entoure a vieilli de vingt ans
Il garde dans sa peau mes amours chaouïa ».
 
Source :

-Diverses sources 
-Anna Gréki « Menaa » In ALGÉRIE, CAPITALE ALGER
 MENAA – Anna Gréki - (Pour une commémoration civique du 65 ème anniversaire du 1 er novembre) - bouhamidimohamed
 
http://bouhamidimohamed.over-blog.com/2019/02/menaa-anna-greki-pour-une-...

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