Doyenne des comédiennes algériennes
Nouria Kazdarli

Par Hassina AMROUNI
Publié le 19 déc 2018
Grande dame du théâtre algérien et icône du petit et du grand écran, Nouria Kazdarli est, aujourd’hui, la doyenne des comédiennes algériennes.
De son vrai nom Khadidja Benaïda, Nouria est née en 1921 à Ammi Moussa au sein d’une famille de paysans aisés, originaires de Matmata, dans la région de Tiaret. A l’instar des autres filles de sa condition, la petite Khadidja est destinée à devenir une femme d’intérieur à la vie bien rangée. Mais le désir de son père n’est pas forcément le sien et lorsqu’elle émet le vœu d’être scolarisée, la réaction du paternel ne laisse planer aucun doute sur sa vision des choses : « Tu veux peut-être aller à l’école pour piloter des avions plus tard. Il ne manquait plus que ça !»La jeune Khadidja a néanmoins un caractère bien trempé et sa destinée prendra plus tard une trajectoire bien différente de celle tracée par ses parents étant jeune.A l’âge de 14 ans, elle quitte son petit village des hauts plateaux pour aller sur la côte, plus précisément à Mostaganem, chez sa grande sœur Mimouna.C’est là qu’elle fera la connaissance de celui qui donnera un sens à sa vie, le jeune Mustapha Bouhrir, qui se fera connaître sous le nom d’artiste Mustapha Kazderli. Entre les deux jeunes gens, le coup de foudre est immédiat. Il faut dire que Mustapha a tout pour plaire à la belle : en plus d’avoir appris le Coran par cœur, il est également bachelier. Avec la bénédiction des parents, ils convolent en juste noces en 1939 et s’installent à Alger où Mustapha est employé à la compagnie Lebon de l’EGA avec Boualem Raïs, puis à la mairie d’Hussein Dey avec Taha El Amiri (Bestandji). En plus d’être collègues de travail, les trois amis échangent beaucoup sur l’art, le théâtre et le jeu de scène. Aussi, ils décident de créer avec Mustapha Badie une troupe théâtrale baptisée Le Croissant algérien. Rejoints par Abderrahmane Aziz et Latifa, la troupe fusionne avec La troupe des artistes associés.Khadidja qui adopte, dès lors le prénom de Nouria – donné par Boualem Raïs – prend, elle aussi, le train de la vie artistique, par le plus grand des hasards. Elle raconte : «J’étais couturière et on habitait dans un studio, impasse Maxime Noiret à Bab El Oued. Je faisais la marmite pour tous les artistes qui y venaient. Il y avait Touri, Kouiret, Rouiched, amis de Mustapha ! Un jour, à la fin de l’année 1945, la troupe devait faire une tournée à l’est du pays, mais il manquait une femme pour un rôle mineur. Raïs est venu me voir pour jouer ce rôle où je ne devais prononcer que deux phrases, mais j’ai refusé et il a fallu bien me convaincre. » Et d’ajouter : « Dans le train qui nous amenait vers Constantine, Abderrahmane Aziz ne cessait de me faire des répétitions, c’est comme ça que j’ai commencé. »Au cours de son long mais surtout très riche parcours artistique, Nouria campera des rôles qui siéront à sa personnalité. Que ce soit au théâtre ou derrière le petit écran, les personnages incarnés seront d’un réalisme époustouflant et cela, quelque part, elle le devra à d’autres artistes avec lesquels elle jouera et qui l’aideront à exprimer tout le talent qui est en elle. Parmi ces grands noms qui l’auront marquée au cours de sa carrière elle cite : «Keltoum, Aouichette, Hadjira Bali, Latifa, Wahiba, Fadila Khitmi, Fadela Dziria, Anissa, Zahra Nemri, Tayeb Aboulhassan, Hassan Hassani, Madjid et Habib Réda,Youcef Hattab, Sid Ali Fernandel, Mguelati, Kouiret, Mohamed Debbah, Momo, Djelloul Badjarah. » Des rôles engagésMême si au long de sa carrière d’artiste, Nouria a joué dans plus de 200 pièces théâtrales, 160 téléfilms et 4 longs métrages, il reste que parmi les œuvres dans lesquelles elle a été distribuée, certaines restent incontournables, notamment en raison du contexte dans lequel elles ont été présentées au public mais surtout du message transmis en filigrane à ce dernier.Elle se souvient, d’abord, de ce premier véritable grand rôle, dans une pièce produite à Bordj Bou Arreridj, aux côtés de Tayeb Abou El Hassan qui jouait le rôle d’un garçon de café. « Le café était plein de gens jouant aux cartes ou aux dominos. Il y avait trop de monde et je devais intervenir en campant le rôle d’une mendiante. En chœur la salle m’a mitraillé d’insultes : « Tu es encore jeune va te marier.’’ Et lorsque j’ai répliqué : ‘‘Mon mari est chahid, il m’a laissé 5 enfants à nourrir’’, la salle a changé d’attitude. Des applaudissements nourris. On a eu du succès avec ces paroles. On était au lendemain des massacres du 8 Mai 1945 », raconte-t-elle.Mais dans un pays sous le joug colonial, il n’était pas toujours facile aux artistes de s’exprimer librement sur scène : « Les conditions de pratique du théâtre n’étaient pas toujours faciles à l’époque. L’administration coloniale nous surveillait. N’empêche, on arrivait à la déjouer en usant dans nos têtes de sous-entendus et de métaphores. Dans l’une des premières pièces La part de l’orphelin jouée devant un large public à Constantine en 1945, le message destiné aux Algériens encore sous le coup du drame qui les a touchés était à peine voilé. Le public l’a compris. Cela nous a permis de participer à l’éveil des consciences, la pièce était écrite par Moussa et mise en scène par Kazdarli qui avait déjà un capital-expérience non négligeable. »Soumis à toutes les frustrations, le public en redemandait, il n’hésitait pas se déplacer lorsqu’il y avait une générale pour voir des artistes comme Hassan Hassani, Rouiched, Aouicha et les autres. « Quand on terminait la pièce et après avoir pris la précaution de mettre des sentinelles à l’entrée du théâtre pour prévenir d’une éventuelle descente des gendarmes, on chantait en chœur Min Djibalina. Ça nous donnait la chair de poule et la communion avec le public était totale», évoque-t-elle encore.Cet engagement ne sera pas sans conséquences, puisque le mari de Nouria, Mustapha Kazdarli sera arrêté par l’armée coloniale, torturé puis incarcéré pendant deux ans.Au lendemain de l’indépendance, les deux artistes poursuivront leurs carrières respectives au grand bonheur d’un public toujours en quête de productions de qualité.Mustapha Kazdarli décède en 2001. Nouria, âgée aujourd’hui de 97 ans, vit à Alger entourée de sa petite famille. Une retraite méritée pour celle qui a inscrit son nom en lettres d’or sur les tablettes du théâtre et de la télévision algériens.Hassina AmrouniSources :(*) http://www.elwatan.com/dyn/imprimer.php?link=http%3A%2F%2Fwww.elwatan.co... * Articles de la presse nationale
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