Ces Français … pas comme les autres
Ils ont soutenu la justesse de la cause nationale

Par La Rédaction
Publié le 10 déc 2017
Combien sont-ils ? Une dizaine ? Une centaine ou un millier ? L’on ne saura jamais leur nombre exact. Mais ce qui est sûr et même certain, c’est qu’ils sont Français mais des Français pas comme les autres. Eux, ce sont ces hommes et femmes qui ont opté pour un autre chemin que celui des colons et des pieds-noirs. Ces hommes et femmes ont défendu la justesse de la cause algérienne depuis ses premiers instants. Ils (elles) se sont investis (es) corps et âme à soutenir, y compris, la Guerre de libération nationale. L’Histoire témoigne encore de leur bravoure et de leur détermination aux côtés « de la cause noble ». Les Algériens ne les ont jamais oubliés. Il suffit juste de faire un petit tour dans nos villes pour se rendre comptes que leurs noms sont gravés à jamais dans la mémoire collective nationale. Ils sont immortalisés.
Stèle érigée à Bab el Oued à la mémoire des Français anonymes engagés aux côtés des Algériens
Stèle érigée à Bab el Oued à la mémoire des Français anonymes engagés aux côtés des Algériens
René Fagnoni
maurice Leban
Jean-Marie Boeglin

Leur reconnaissant leur engagement envers la guerre d’Algérie, une stèle à leur mémoire a été édifiée à Alger et inaugurée par le président de la République Abdelaziz Bouteflika en juillet 2000.  Un geste politique et symbolique fort. Située entre la place des Martyrs et l’entrée de la commune de Bab el Oued, cette stèle se voulait réhabiliter les porteurs de valises méconnus de certains et ainsi oubliés. Un hommage porté à ces hommes et femmes  épris de paix et de liberté, qui ont témoigné avec sacrifice et courage, pour la dignité du peuple français et l’honneur de la France, durant la guerre de libération nationale et qui ont soutenu sans relâche et dans la fidélité à leurs principes, le combat du peuple algérien pour son émancipation . « Cette stèle réhabilite la mémoire de ces oubliés de l’Histoire, véritables héros et acteurs primordiaux de la Révolution algérienne. Elle leur rend justice et fait écho à la plaque dévoilée par Bertrand Delanoë en octobre 2001 à Paris, sur le pont Saint-Michel, rendant hommage aux manifestants algériens morts le 17 octobre 1961. L’Algérie se devait de rendre hommage aux Justes français qui se sont battus aux côtés des Algériens. Ils n’étaient pas nombreux mais ont fait preuve d’un immense courage. Pour moi, ils représentent l’honneur de la France. Ils ont permis que dans cette guerre abominable l’éclat de la France en tant que terre des libertés, mère des Révolutions et des valeurs du siècle des Lumières ne soit pas totalement terni. Et ils sont des exemples pour notre époque qui manque cruellement de héros », a estimé à ce propos René Fagnoni dans un entretien à Afrik. Le secrétaire-général du Comité de groupe Socpresse-Le Figaro et ancien appelé a ajouté : « Cette même stèle fait référence à tous les Français anonymes engagés aux côtés des Algériens. Et en particulier à Maurice Laban, à qui l’historien Jean-Luc Einaudi a consacré un ouvrage. » René Fagnoni se souvient de tout. « Jeune appelé, j’ai été envoyé, pour briser mes velléités anticolonialistes, en Algérie de mars 1957 à mai 1959. J’ai été incorporé dès le premier jour dans le 7e régiment de tirailleurs algériens, stationné dans les Aurès et composé à 80% de musulmans. C’est dans cette région, près de Batna, que j’ai appris à aimer l’Algérie et ses habitants avec lesquels j’ai noué des liens très forts. J’ai vu ce qui se passait sur le terrain mais par bonheur, je n’ai jamais eu à participer à un engagement avec les combattants algériens », a-t-il raconté. « C’est pourquoi aujourd’hui, j’ai autant de respect pour ces jeunes hommes et femmes français qui ont eu le courage de mettre en action cette phrase de Jean-Jacques Rousseau : « Quand l’Etat perd la raison, l’insurrection est le plus sacré des devoirs », a-t-il encore dit.

Qui se souvient de Maurice Laban ?

Ardent défenseur des causes justes, l’enfant de Biskra a pris part à la guerre d’Espagne. Se considérant comme algérien à part entière, il n’hésite pas à participer également à la guerre de libération. Jean-Luc Einaudi dans son livre, Un Algérien, Maurice Laban, a bien illustré le parcours d’un « militant exceptionnel ». L’auteur fait, dans cet essai, sorti chez le Cherche midi éditeur (à Paris), la lumière sur les combats ininterrompus d’un enfant de Biskra. «Des combats pour la justice et au bénéfice des opprimés». Né en 1914 à Biskra, dans le Sud algérien, Maurice Laban n’a jamais cessé d’apporter de l’aide à autrui jusqu’à cette date fatidique du 5 juin 1956 où il meurt au champ d’honneur dans les maquis de la région de Chlef. Avec son bac en poche, Maurice Laban part s’inscrire à l’école d’ingénieurs de Marseille. Il montre des dispositions particulières pour les sciences mais, au bout de quatre mois passés au sud de la France, il revient en Algérie. «Les études n’étaient pas aussi sérieuses que je le voulais», confie-t-il. En 1936, Maurice Laban participe à la fondation du Parti communiste algérien et ne tarde pas à s’engager dans les Brigades internationales en Espagne. Durant cette guerre contre la dictature, il est blessé gravement à deux reprises au combat. A son retour en Algérie, il se joint à la lutte clandestine contre le régime de Vichy dès 1940. Il est alors condamné aux travaux forcés à perpétuité par la section spéciale du tribunal militaire d’Alger. Lorsqu’il est conduit au commissariat avec Odette (qui deviendra par la suite sa femme), à la préfecture d’Alger, on lui demande sa nationalité, il répond spontanément : «algérienne». Maurice Laban ne se gêne pas pour affirmer la nécessité de l’indépendance de l’Algérie. Il est ensuite libéré le 15 mars 1943, quatre mois après le débarquement américain en Algérie. De retour à Biskra, il reprend son projet d’exploitation du Chott Merouane et participe au renforcement de l’implantation du Parti communiste algérien dans l’est du pays. En août 1946, il y a un heureux événement pour le couple Maurice et Odette : un garçon naît. Lors de la session du comité central du Parti communiste algérien (les 20 et 21 septembre 1947), Maurice Laban aborde le problème du blé et plaide pour que la culture en soit étendue. Il demande à ce que l’on aide les petites et moyennes propriétés. Aux élections municipales d’octobre 1947, à Biskra, il est réélu au conseil municipal. En décembre 1952, Maurice Laban aide activement les planteurs de tabac de Oued Souf à se constituer en coopérative. Mais le 22 juillet 1953, il est sanctionné d’un blâme par la direction du PCA. «Au fond, ce que vous me reprochez, c’est de ne pas être un militant passif, d’être un des très rares camarades à ne pas avoir peur de dire ce qu’il pense, de ne pas vous approuver quand ce que vous dites lui paraît faux, en un mot, de ne pas vous aduler et de ne pas faire le cireur de bottes», écrit-il à l’adresse de ses détracteurs. Connaissant Mustapha Ben Boulaïd, Maurice Laban fabrique de la poudre pour les moudjahidine dès l’éclatement de la guerre de libération. Au début de l’année 1955, le PCA confirme sa condamnation du mouvement insurrectionnel. Maurice Laban est déçu. Ce n’est que le 20 juin 1955 que le comité central du PCA se réunit secrètement à Bab et Oued et décide l’engagement des communistes dans la lutte armée. Maurice Laban ne tarde pas à monter au maquis. Le 6 juin 1956, l’Echo d’Alger titre : «L’aspirant félon Maillot et Laban sont abattus près d’Orléansville (actuellement Chlef). Les deux traîtres accompagnaient les assassins de quatre Français musulmans». Aujourd’hui, peu d’Algériens connaissent ce grand homme qu’est Maurice Laban.

Un autre ami des algériens  

Les valeurs de la Résistance contre les nazis était le moteur principal de son opposition à la guerre d’Algérie et en ce sens il souhaitait souligner la dette qu’il avait envers son père, qui était suisse-allemand et avait travaillé comme garde-barrière.  Lui, c’est Jean-Marie Boeglin. Son père avait de fortes convictions communistes et, durant l’Occupation, était un membre dirigeant du FTP à Châlons-sur-Marne. Comme il expliquait pourquoi à son fils, il insista sur le fait qu’il n’était pas animé d’un sentiment antiallemand mais qu’il prenait parti dans le combat international contre le nazisme, et cette distinction marqua profondément Boeglin. Après la chute de la France en 1940, Jean-Marie Boeglin fut envoyé dans la zone non-occupée, ne retournant à Châlons-sur-Marne qu’en 1942 quand les nazis étendirent l’Occupation au reste de la France : « Il est toujours difficile d’expliquer le sens d’un engagement quand c’est l’évidence. C’était aussi évident pour moi pendant l’Occupation, c’est-à-dire que ça n’a posé aucun problème, qu’au moment de l’engagement contre la Guerre d’Algérie, je crois que ça s’est passé de la même manière... une sorte d’évidence. C’est-à-dire que de toute cette période de l’Occupation, pour moi, il en ressort deux grands mots : liberté, parce qu’on était occupé, parce qu’il y avait une force d’oppression et de résistance. Et il y a peut-être mon côté d’être toujours contre, je suis un peu anarchiste. J’ai toujours été contre de nombreuses choses, contre la société, contre les injustices. ». La Seconde Guerre mondiale fit de Boeglin un pacifiste et un antimilitariste. Il espérait beaucoup de la Libération et pensait que la France allait être transformée de manière fondamentale. Quand on demanda au FTP de rendre les armes, Boeglin se sentit trompé : il était convaincu qu’il s’agissait d’un geste calculé, destiné à étouffer la révolution populaire. Il s’en souvenait comme d’une expérience difficile qui représentait la fin de ses illusions. De même, il fut profondément choqué de découvrir les camps de concentration. Plus tard, il découvrit les atrocités perpétrées par l’armée française en Algérie et le parallèle avec les camps de concentration fut immédiat dans son esprit. C’est à travers la guerre d’Indochine que Boeglin prit conscience du problème algérien. Avant 1954, il n’avait pas réellement suivi l’évolution des événements en Algérie : deux incidents en particulier le rendirent plus attentif. Le premier fut le mouvement des réservistes qu’il couvrait comme journaliste pour l’Union de Reims. À Rouen, en septembre 1955, il fut témoin de la révolte des réservistes ; puis à Grenoble durant le printemps 1956, il vit des milliers de personnes essayer d’arrêter un train qui partait pour l’Algérie. Malgré l’ampleur des manifestations, se souvenait Boeglin, il n’en était jamais fait mention dans la presse. Ses articles étaient régulièrement censurés ou réduits au dixième de leur longueur initiale. C’est à partir de ce moment-là que Boeglin se plaça passionnément et intellectuellement contre la guerre d’Algérie. Le second événement qui le fit réellement prendre conscience de la situation fut l’enlèvement de Ben Bella en 1956. Parmi les personnes capturées avec Ben Bella se trouvait Mostefa Lacheraf que Boeglin avait rencontré plusieurs fois dans les bureaux de la rédaction des Temps Modernes à Paris Il savait que Lacheraf était d’un naturel doux, et non le dangereux terroriste dont parlaient les rapports officiels. Boeglin savait que ces rapports étaient falsifiés et refusait d’être manipulé. Il devint, à partir de ce moment, très attentif à ce qui se disait sur l’Algérie dans les médias. Après la guerre, Boeglin tourna le dos à l’Europe, alla vivre en Algérie et y resta jusqu’en 1981. Il croyait à la théorie selon laquelle la révolution allait se répandre de là à tout le continent africain.

Les Chaulet : une vie au service de l’Algérie

Le professeur en médecine Pierre Chaulet, est décédé le 5 octobre 2012, à l’âge de 82 ans à Montpellier (Sud de la France) des suites d’une longue maladie. Il a voué toute sa vie à l’Algérie, en luttant pour son indépendance et son émancipation du joug du colonialisme et en contribuant à son édification. Né en Algérie en 1930, Pierre Chaulet, qui a opté pour la nationalité algérienne au lendemain de l’indépendance, a été l’un des pionniers de la médecine algérienne. Pendant la guerre de Libération nationale, il a lutté au coté du Front de libération nationale (FLN) et a été chargé de plusieurs missions, lors desquelles il a côtoyé de grands dirigeants de la Révolution, tel Abane Ramdane. Pour l’historien Daho Djerbal, Pierre Chaulet et sa femme Claudine «ne sont pas rentrés dans le Front de libération nationale, seulement en tant que militants de base, mais ont également pris en charge, protégé et soigné les dirigeants du FLN et les moudjahidine». Pierre Chaulet a été aussi l’un des fondateurs de l’agence Algérie presse service en 1961 à Tunis. Relatant les premiers pas de l’agence nationale d’information, il a qualifié cette période de «critique» car il s’agissait de porter la voix de l’Algérie combattante à travers le monde en diffusant l’information de la manière la plus large possible. L’agence apportait à travers les informations qu’elle diffusait un «soutien psychologique» aux populations dans les villes et douars d’Algérie », a-t-il indiqué lors de la célébration du cinquantenaire de sa création. Pierre Chaulet a également fait partie de l’équipe rédactionnelle du journal El Moudjahid, doyen de la presse écrite nationale. Eminent spécialiste en pneumologie, Pierre Chaulet a formé après l’indépendance des générations de médecins algériens et a mené un combat sans répit contre la tuberculose. Son dévouement et sa compétence lui ont valu d’occuper de hautes fonctions au sein du ministère de la Santé. Son expertise reconnue lui a également valu d’être sollicité par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) en qualité de consultant. Pierre Chaulet a été, en outre, vice-président de l’Observatoire national des droits de l’homme et membre du Conseil national économique et social (CNES). Rédha Malek, porte-parole de la délégation du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) lors des négociations d’Evian et ancien chef du gouvernement, a écrit que le couple Chaulet est considéré comme un symbole de la guerre de Libération. Il est également, a-t-il souligné, «un témoignage vivant de la grandeur de la Révolution algérienne qui a pu, grâce à sa légitimité, attirer des partisans d’origine française».

Engagement d’après indépendance

Né en 1923, Christian Buono a passé toute sa vie en Algérie jusqu’à son départ en France en 1966.  Il a vécu en Algérie et a été directeur d’école à Makouda (Tizi-Ouzou) ainsi qu’à la Cité La Montagne à Alger. C’était un homme discret, un militant de l’indépendance de l’Algérie dont il avait décidé d’en revendiquer la nationalité. Il était binational. Reconnu comme ancien moudjahid, il reversait sa pension à une Association de femmes algériennes. Il est l’auteur de deux ouvrages L’olivier de Makouda et Témoignage d’une babouche noire qu’Henri Alleg avait préfacé. Dans l’Olivier de Makouda, Buono, qui fut instituteur en Kabylie, retrace son parcours singulier en Algérie. Il raconte les bons souvenirs, mais aussi les moments les plus rudes. Entre la période de la guerre de libération nationale et les premières années de l’indépendance, il raconte son histoire avec cette terre si vaste et si généreuse, qu’est l’Algérie.  Christian Buono, militant de base, anonyme parmi les anonymes, petit maillon de cette grande chaîne de la lutte pour la liberté, militant du PCA, dès le déclenchement du conflit pour l’indépendance, lui, l’Européen, choisit avec sa famille le camp algérien et deviendra citoyen algérien. Son itinéraire est exceptionnel. Il dévoile pour la première fois le parcours d’un homme assumant son choix. Enseignant, il fut en ville et dans les campagnes, un témoin privilégié de la vie du peuple algérien et des Français de condition modeste. Marié en 1947 à la sœur de Maurice Audin, il suivit la voie tracée par ce jeune universitaire, mort chahid, dans les chambres de torture de l’occupant, en 1957. Christian fut arrêté pour avoir hébergé de hauts responsables du PCA, il passa deux ans en prison (1957-1959) et deux ans dans la clandestinité jusqu’à sa libération à l’indépendance. Il participa au travail d’édification de l’Algérie nouvelle (1962-1966). Grâce à son premier livre Témoignage d’une babouche noire, paru en 1988 et qui fut vendu en librairie à Alger, Christian Buono reçut avec une émotion non dissimulée, des lettres de ses anciens élèves, et même leurs visites, heureux de constater que – après plus de trente ans – eux non plus n’avaient rien oublié. «Pauvre Algérie, que de tourments tu vas subir encore pour ta liberté !...Et nous ? Ce sera dur, mais notre place est du côté des opprimés», écrit l’auteur. L’Olivier de Makouda contient aussi des photos et des documents qui nous invitent à un voyage dans le temps. Le Centre culturel algérien de Paris lui avait rendu un hommage en présentant son livre quelques mois avant sa mort. Cela lui avait fait énormément plaisir et lui avait donné l’occasion de l’offrir, dédicacé, à ses amis français et algériens qui étaient présents.
Par Meriem Maram Houali