Responsabilité des Générations de la Libération Nationale à l’édification d’un état Moderne
63e Anniversaire de la Révolution

Par Fateh Adli
Publié le 12 déc 2017
Je suis très heureux de ma présence pour la deuxième fois consécutive à cet événement historique à l’occasion de la célébration de l’anniversaire du déclenchement de la glorieuse révolution de libération dont nous fêtons son soixante-troisième anniversaire. J’avais eu à évoquer quelques faits historiques lors de mon dernier passage sur cette honorable enceinte, où j’avais expliqué que le colonialisme n’avait aucun projet sociétal ou humanitaire, et qu’il n’était porteur que de misère, de destruction et d’extermination des peuples, relatant que le sort qu’avaient envisagé nos ancêtres pour ce pays, à partir de l’Emir Abdelkader El Mokrani Azatticha, Ouled sid Cheikh et Lala Fatima N’Soumeur et d’autres ne peux être façonné que par le peuple algérien lui-même qui, le lendemain du massacre et génocide de 1945, avait bien compris la leçon. Il finira par adopter un nouveau concept visant la libération et l’indépendance en le concrétisant soigneusement la veille du 1er novembre 1954.
Emi Khaled
Emir Khaled
Mohamed Khider et Boudiaf
Lamine Debaghine
Moufdi Zakaria
Les membres du CRUA
Didouche Mourad
Debout de g. à dr. : Rabah Bitat, Mostefa Benboulaïd, Didouche Mourad, Mohamed Boudiaf.  Assis : Krim Belkacem et Larbi Ben M'hidi.
les 22 historiques

Même si   les faits historiques se sont réunis sur le contenu des historiens et des chercheurs et récits des combattants et moudjahidines pour la cause de l’indépendance de  l’Algérie et ceux qui ont  vécu l’époque coloniale ainsiMême si les faits historiques se sont réunis sur le contenu des historiens et des chercheurs et récits des combattants et moudjahidines pour la cause de l’indépendance de l’Algérie et ceux qui ont vécu l’époque coloniale ainsi que des écrivains et des chercheurs universitaires, qui se sont mis d’accord sur les grandes lignes dans l’écriture de l’histoire de l’Algérie contemporaine, nous devons approfondir davantage dans notre recherche et fouiner sur de nouveaux éléments restés enterrés. Cette mission est celle des historiens, écrivains et chercheurs universitaires, devant une génération de révolutionnaires vieillie, dont les épopées et les actes de bravoure resteront à jamais gravés dans la mémoire collective du peuple algérien et surtout pour les générations à venir qui doivent en tirer les enseignements, qui peuvent leur épargner beaucoup de maux de l’instant devant un nouvel ordre mondial impitoyable dont l’effet est répandu dans de nombreux pays fragiles.
Nous vivons en plein guerre numérique et technologique, de nouvelles stratégies de guerre, de nouveaux concepts de dissimilation idéologiques, où l’anarchie créative pensée par Brezinski a porté un coup fatal aux pays en développement meurtris par les guerres civiles.
Nous célébrons le 63e anniversaire de notre glorieuse Révolution du 1er Novembre 1954. Une Révolution qui a marqué la fin de la décolonisation non seulement en Algérie mais dans d’autres pays notamment en Afrique.
Notre rêve hier était de libérer notre pays mais surtout pour la jeune génération de l’époque d’accéder au pilotage d’avions supersoniques et de maîtriser les technologies les plus avancées dans les domaines les plus pointus de l’armement pour la défense et la sécurité de notre territoire.
 Vous m’avez invité en ces moments solennels pour conférer sur les fondements de notre Etat moderne que la Révolution du 1er Novembre a réalisés contre l’une des plus grandes puissances militaires coloniales. Pour cela, il est tout à fait logique de revenir à la genèse de notre mouvement de libération nationale pour en saisir les éléments-clés.
 En nous inclinant à la mémoire de nos martyrs tombés au champ d’honneur, notre attachement aux idéaux de paix et de liberté nous impose de glorifier en toute fierté la résistance anticoloniale de nos aînés. C’est l’histoire de notre combat libérateur que nous célébrons aujourd’hui sur cette terre de l’homme libre.
 C’est sans doute dans ce bouillonnement des idées que chacun va à sa vision des choses,  dans un contexte d’une géopolitique marquée par un nouvel ordre mondial régenté par l’énergie qui définit les équilibres endogènes et exogènes des Nations, alors que l’Algérie célèbre le 63e anniversaire de sa glorieuse Révolution du 1er Novembre 1954, une date mémorable inscrite en lettres d’or dans l’histoire contemporaine.
 On est interpelé à trancher toute cette chronologie des faits historiques permettant aux jeunes générations de transcender ces nuances dans la clarté d’un débat politique serein dans toute la communion inspirée des grands sacrifices de notre peuple ayant recouvré son indépendance au prix d’un million et demi de nos valeureux martyrs.
 Personne ne peut oublier les conditions de misère, de famine, d’humiliation, de discrimination, d’expropriation, de dépossession et d’un code de l’indigénat qui reposait sur la violence et le déni de justice imposé par la puissance coloniale française.
 L’analphabétisme battait son plein où plus de 90 % de la population ne fréquentait pas l’école « indigène » qui permettait d’obtenir juste le certificat d’études primaire élémentaire. En face quelques talebs enseignaient le Coran dans les zaouïas et dans des maisons de fortune, sorte de gourbis. L’Association des Ulémas créera à travers le pays des écoles privées tel l’institut Ibn Badis de Constantine.
Il y avait aussi des écoles d’obédience PPA/MTLD comme celle d’El Katanyia qui verra de nombreux militants devenant à l’indépendance des chefs d’Etat comme Mohamed Boukharouba alias Houari Boumediene ou Ali Kafi…
Le combat politique prend forme après toutes les insurrections populaires anticoloniales menées par l’Emir Abdelkader, Hadj Ahmed Bey, cheikh El Mokrani, les Bel Haddad, cheikh Bouamama les Zaâtchas, les Ouled Sidi Cheikh… Toutes ces révoltes finissent par faire émerger la formation d’élites politiques à commencer par l’Emir Khaled qui dès avril 1919 avait envoyé dans le secret absolu un mémorandum au Président Wilson demandant à la Conférence de paix pour que l’Algérie soit mise sous tutelle de la future Société des nations (SDN).
Depuis son journal El Ikdam, il crée son parti la Fraternité islamique dans l’esprit de l’Islam des Jeunes Algériens. L’Emir Khaled intervenait dans un langage populaire imagé par des proverbes du terroir, lançant des idées de son programme tels : un réseau d’écoles libres, d’une presse en langue arabe, l’organisation des émigrés en France etc.
L’Administration coloniale finit par lui imposer l’exil volontaire vers Alexandrie puis Damas. Même l’élite jeune algérienne le lâcha craignant son charisme et son éloquence durant les campagnes électorales. Il revient à Paris dans le giron du Parti communiste dans le combat de lutte anti-impérialiste de l’indépendance de l’Algérie.
Il est sans aucun doute le précurseur des courants politiques qui vont voir le jour dès 1923. Ainsi naissait l’Etoile Nord-Africaine (ENA) dirigée par Messali Hadj et fondée à Paris en juin 1926 dans le sillage du bolchévisme en tant que premier mouvement indépendantiste algérien.
Nombreux sont les émigrés du Maghreb qui adhéraient aux idées de l’ENA. Des liens de solidarité ancrés dans l’amour de la Patrie mais surtout des valeurs ancestrales de leur origine maghrébine.

Une militance politique d’un genre nouveau

El ghorba ou l’exil des Algériens en France puis en Europe entre les deux guerres venus entreprendre les travaux pénibles de reconstruction et de développement économique de la Métropole sera le cadre d’une militance politique d’un genre nouveau d’une élite formée dans le syndicalisme et les mouvements politiques d’Europe ouvrant les horizons d’un nationalisme moderne.
Dans sa sève confrérique, Hadj Messali qui aura pour compagne Emilie Bousquant, fille aînée d’un mineur anarchiste et syndicaliste de Neuves-Maisons en Meurthe-et-Moselle, commencera à s’initier avec elle aux luttes ouvrières.
L’idée d’émancipation indépendantiste ne pouvait passer que par la doctrine marxiste-léniniste pour les Colonies et donc s’inscrire tout au début dans le PCF où sera créée une Fédération des militants originaires des colonies françaises. L’Etoile Nord-Africaine sera le mouvement qui va englober les Maghrébins mais surtout les Algériens.
 Et c’est Abdelkader Hadj Ali, membre du Comité exécutif de l’Union inter-coloniale qui recruta les premiers adhérents à l’ENA dont Hadj Messali dont ils seront les deux présents au nom de l’ENA au Congrès anti-impérialiste tenu durant l’hiver 1927. Hadj Messali en tant qu’affilié à une confrérie ne pouvait admettre l’idée d’indépendance que dans l’esprit de l’Islam.
 En ce moment l’Emir Chakib Arslan qui vulgarisait à partir de la Suisse un certain arabo-islamisme fait connaissance en 1935/36 avec Messali qui s’engageait, quant à lui, dans un projet de société sur la base d’une Constituante souveraine au suffrage universel. En fait, la culture politique de la génération de Messali n’avait pas idée de se lancer dans l’insurrection armée jusqu’au moment où le FLN déclara au monde sa Révolution un 1er Novembre 1954.
Alors que le PCF voulait satelliser l’ENA, résolument patriotiquement algérienne, en 1928 Hadj Ali disparait laissant place à Messali Hadj qui s’identifia avec son combat indépendantiste. En 1933, il crée la Glorieuse Etoile dissoute peu après en 1934. Messali commença une série de séjour dans les prisons françaises.
Le 27 janvier 1937, le gouvernement Blum interdit l’ENA et le 11 mars de la même année, Messali fonde son Parti, le PPA (Parti du peuple algérien) en transférant son siège à Alger avant d’être arrêté et condamné à deux ans de prison ferme avec des compagnons tel Moufdi Zakaria qui venait en 1936 de composer l’hymne du PPA : (voir texte arabe).
Au mois de septembre 1939, le PPA fut dissous et ses journaux El Oumma et Le Parlement Algérien furent interdits. Messali Hadj libéré en août fut à nouveau arrêté en octobre et condamné en mars 1941 à seize ans de travaux forcés. Face à la répression, presque toute la Direction du Parti fut décapitée.
Mohamed Boudiaf, fonctionnaire aux impôts dans le Constantinois, et Mohamed Khider, syndicaliste dans le secteur des tramways à Alger, furent les militants du PPA et devinrent les chefs historiques du FLN au lendemain de la Révolution.

Une nouvelle génération d’hommes d’action

Une nouvelle génération non émigrée prend les destinées du parti en la personne de Lamine Debbaghine, médecin de formation dès 1942 en l’absence de Messali. Le PPA prend le dessus dans l’animation des meetings à travers le pays. Messali fut détenu en 1943 puis transféré en résidence surveillée à Boghari, ensuite à In Salah et 1944 à Chellala. Il sera à nouveau orienté vers Paris pour revenir à Bouzéréah à l’approche des massacres de 1945. Il sera emprisonné à El Goléa puis à Brazzaville le 23 Avril en 1945.

« Ressourcement novembriste et devoir de mémoire »

Moufdi Zakaria, le poète de la Révolution, nous a laissé l’hymne Kassamen mais surtout celui intitulé « C’est Novembre »  (voir texte en arabe )
 Soixante-trois ans après le déclenchement de la Révolution du 1er Novembre 1954, quels enseignements peut-on tirer de l’immortelle guerre de libération nationale ? Les témoins et les acteurs de cette histoire n’ont pas tout dit ou du moins n’ont pas eu le recul pour le dire.
En ce moment où le monde arabe traverse des bouleversements systémiques sous l’appellation de « Printemps arabe », certains daignent les qualifier de révolutions, ce concept semble être galvaudé et n’exprime pas le sens à donner à ces changements.

A vous qui êtes appelés à nous juger…

« A vous qui êtes appelés à nous juger... » C’est par cette phrase, pleine de significations et de symboles, que la proclamation du 1er Novembre 1954 s’adressa au peuple algérien et aux militants de la cause nationale sur le bien-fondé du déclenchement de la Révolution. La Toussaint était rouge ce 1er novembre 1954 pour les Français d’Algérie. Tout a commencé lorsque quelques militants, anciens membres de l’OS, mise en place en 1946 et démantelée par la police en 1950, ont décidé de se regrouper et de déclencher l’action insurrectionnelle.
 Le MTLD était divisé en deux clans qui s’affrontaient sans merci. Les Centralistes qui dénonçaient le culte de la personnalité de Messali Hadj et les partisans de ce dernier. Ne pouvant venir à bout de leurs querelles, quelques anciens de l’OS (Organisation Spéciale), ont créé le CRUA (Comité Révolutionnaire pour l’Unité et l’Action), qui, au départ, était au nombre de cinq : Mohamed Boudiaf, Mostefa Benboulaïd, Larbi Ben M’Hidi, Rabah Bitat et Mourad Didouche puis les rejoint Krim Belkacem qui tenait le maquis en Kabylie.
Ce comité rallie à son projet Ahmed Ben Bella, Aït Ahmed et Mohamed Khider qui étaient au Caire. Ce sont ces neuf hommes qui prendront l’initiative de l’insurrection armée. Entre Messalistes et Centralistes, la scission est consommée. Le 10 octobre 1954, les six membres du CRUA présents à Alger décident de la lutte. Ils créent l’aile politique appelée FLN et l’aile militaire appelée ALN. La date de l’insurrection est fixée au lundi 1er Novembre 1954, jour de la Toussaint chez les Français où les soldats en fête désertent les casernes.

La déclaration du 1er novembre 1954, acte fondateur  

Mohamed Boudiaf et Mourad Didouche étaient chargés de rédiger la proclamation de Novembre ou du moins de définir les buts et les moyens du nouveau mouvement.
Deux mois plus tôt, les Six s’étaient répartis les Zones ou Wilayas qu’ils venaient de créer. Mohamed Boudiaf chargé de la coordination et de la liaison avec le Caire avait été élu Président. Le mouvement de rénovation créé sous le nom du FLN, va offrir la possibilité à tous les patriotes de toutes les couches sociales et de tous les partis d’adhérer individuellement à la cause nationale de libération pour la restauration de l’État algérien souverain, démocratique et social dans le cadre des principes islamiques.

Le 1er novembre 1954, les armes ont parlé   

Au matin du 1er novembre 1954, les armes ont parlé à travers l’ensemble du pays. C’est le commencement de la fin d’une ère coloniale qui est restée 132 ans. Une Révolution d’héroïsme et de la foi vient d’inscrire en lettres de sang et d’or la plus belle page de gloire de l’histoire de l’Algérie plusieurs fois millénaire. Le sentiment de l’urgence de passer à l’action découle de la conscience patriotique et de l’attachement aux valeurs universelles dont la dignité et les droits de l’homme ne sont pas des moindres.
Les neuf historiques sont-ils les héritiers du messalisme ? On relève que les initiateurs du 1er Novembre ont rallié à eux les islamistes, les notables de toutes obédiences, laïques, berbères, des amis de la cause algérienne de toutes confessions mais le gros des troupes provient de la paysannerie. Il y aura selon la déclaration du 1er Novembre 1954 l’appel à une adhésion personnelle se dissociant des formations politiques telles que UDMA, Ulémas, PCA tout en mettant le bloc historiquement dirigeant au centre de la décision et de l’orientation de la Révolution.
Le flambeau de cette lutte de libération nationale est pris par une génération de jeunes purs, enthousiastes et dynamiques. Que d’insurrections populaires ont eu lieu depuis la résistance, contre le système de l’injustice et de la terreur coloniale, d’un guerrier affilié à la zaouïa Qadiria, l’Emir Abdelkader. La continuité de l’action résistante reflète si bien celle logique d’une Nation fière de son passé plusieurs fois millénaire et fonde et explique l’aboutissement à une éclatante Révolution populaire.
Plus qu’un élan contestataire, la révolution fut l’acte de tout un peuple qui se souleva sous la direction d’une élite militante farouchement attachée à la légitime cause du combat révolutionnaire jusqu’à l’arrachement de l’indépendance nationale. Cette guerre de Libération nationale qui a abouti à la décolonisation, devint aussitôt un modèle en Afrique, en Asie et en Amérique Latine.
Le 1er Novembre 1954 consacra le début de la fin d’une présence coloniale et va ainsi aboutir à la renaissance de l’Etat moderne dans tous ses aspects. Le vent de la libération traversa l’ensemble du territoire, du nord au sud, de l’est à l’ouest.

Le 1er novembre 54 source de légitimation

La révolution algérienne n’est pourtant ni la révolution française jacobine ni celle bolchevique. Elle est à l’image de la grandeur de son peuple. Elle est née de la profonde conviction des militants, elle ne glorifie point le culte de la personnalité comme ce fut le cas ailleurs. L’imaginaire national revisite la période 1954-1962, mais écrire l’histoire de la Révolution nécessite des matériaux que sont les archives et les témoignages des acteurs qui sont la source de légitimation de la vérité historique.Mais l’histoire de la Révolution algérienne reste douloureuse. Certains acteurs restent muets devant des situations vécues. Et comme disait Montesquieu : « Tout citoyen a le devoir de mourir pour sa Patrie, mais nul n’est tenu de mentir pour elle. » Plus de sept kilomètres de rayonnages et des milliers de tonnes de nos archives sont déposés à Vincennes, Aix-en-Provence ou Nantes. La revendication de rapatrier nos archives relève de notre souveraineté nationale.

Soixante-trois ans après...

La commémoration de la Révolution intervient dans une étape nouvelle et importante pour notre pays, celle de la concrétisation des réformes politiques et institutionnelles annoncées par le Président Abdelaziz Bouteflika. Soixante-trois ans après, quel regard ont donc les nouvelles générations sur cette grandiose révolution qui reste toujours un modèle de décolonisation du XXe siècle ? Est-elle perçue comme l’événement le plus marquant de notre histoire de libération nationale ? Pour certains, c’est une révolution, pour d’autres c’est une guerre de libération et même les historiens se trouvent partagés quant à la définition des concepts. Une guerre suppose que l’Algérie était un État et qu’elle déclarait la guerre à un pays étranger dans les mêmes conditions institutionnelles de droit international de la notion d’un État avec son territoire, son armée régulière, sa diplomatie et l’ensemble de ses institutions dans une option unitaire du territoire.
 Une révolution est, par contre, l’essence même d’une organisation populaire sous la conduite d’un mouvement de libération nationale qui a pour mission de mener, à la manière d’une guérilla, le combat pour l’indépendance du pays. Cela suppose une organisation militaire non de type classique mais une résistance anticoloniale par tous les moyens de lutte.
Or, au lendemain de la conquête française, il y avait l’Emir Abdelkader avec son territoire, son armée, son État à l’ouest et Hadj Ahmed Bey dans le beylicat de l’est avec son armée et son organisation beylicale, qui ont mené alternativement la bataille contre les Français. Depuis, l’Algérie était une colonie de peuplement et non un protectorat comme ce fut le cas de la Tunisie et du Maroc par exemple. Guerre ou révolution, nous laissons ce débat de côté. Les hommes d’histoire et les chercheurs s’en occupent si bien.
 De Novembre 1954 à juillet 1962 fut la période de lutte qui a vu la chute d’une République où plus de deux millions de soldats français, sans compter ceux de l’Otan, se sont succédé en Algérie pour y faire une guerre génocidaire dont le lourd tribut d’un million et demi de chouhada a été payé par le peuple algérien. Par ailleurs, en France, et jusqu’à ce jour, comme le fait remarquer Benjamin Stora, la guerre de libération nationale algérienne « continue de structurer en profondeur la culture politique française contemporaine ».

La révolution de novembre 54 : la foi et la détermination

Le peuple algérien a incontestablement mené une révolution qui restera inscrite en lettres d’or dans les pages de l’histoire contemporaine de l’humanité. Le peuple, unanime derrière le FLN et appuyant l’ALN, est sorti victorieux devant la plus importante force militaire que furent la France et ses alliés.
 Que d’atrocités vécues par notre peuple. Aujourd’hui, la France officielle reconnaît enfin la réalité de la guerre qu’elle a menée dans notre pays ainsi que les exécutions sommaires et tortures endurées par notre peuple. Drames et déchirements ressurgissent épisodiquement dans notre mémoire meurtrie et la guerre de libération nationale nous livre chaque jour des problèmes non encore réglés des deux rives de la Méditerranée.
 Se pose alors la question de savoir comment assurer cette histoire pour la transmettre aux générations avec le maximum d’authenticité et donc de vérités historiques. Nommer la guerre, revenait à reconnaître une existence séparée de l’Algérie. Aussi, pour la France, la question algérienne a été toujours conçue comme une affaire intérieure, ce qui fausse, au départ, toute approche.
 L’attachement des Algériens à leur patrie et leur disposition inconditionnelle à la défendre, les armes à la main, obligèrent les Français à revenir sur leur fausse conception de la réalité. Jacques Soustelle annonça, à son arrivée, en tant que nouveau gouverneur d’Alger, qu’un choix avait été fait par la France.

La restauration d’un État démocratique et populaire

Ce choix, « l’intégration», souligna le changement important imposé aux responsables français sur un champ de guerre qui s’étendait à l’ensemble du territoire national. Du projet d’assimilation on passait à celui d’intégration, mais trop épris de leur liberté, les Algériens repoussaient toutes les offres car un seul objectif comptait: libérer le pays du joug colonial. Le peuple veut restaurer son État.
 Conscient de la progression des événements, Michel Debré expliquait en 1956, avec passion, les enjeux et soutenait que «le destin de la France sera scellé d’une manière décisive en Algérie».
 La Révolution de Novembre 54 est devenue un modèle marquant, certes, par son organisation, sa discipline et son efficacité, mais elle est devenue aussi par les limites sans cesse repoussées du sacrifice dont nos compatriotes ont fait preuve. La foi et la hargne des Algériens ont laissé beaucoup de traces.

On ne peut étouffer les causes justes

Toutes les guerres sont sales. D’autres le deviennent encore plus parce que, quelque part, des noms de criminels notoires, de bourreaux incontestés ou des monstres reconnus leur sont associés. Aussaresses, Bigeard, Le Pen Papon... et beaucoup d’autres encore, avaient ajouté à la salissure de la guerre celle du mépris, de la haine et de la non-considération de l’être humain.
Pour la seule ferme Ameziane de Constantine, de 1957 à février 1961, plus de 108.175 personnes avaient subi la torture, soit plus de 500 torturés par semaine, une véritable usine à torture (1). Certains ont certes fini, au crépuscule d’une vie trempée de sang, par reconnaître leurs forfaits inavouables (2), d’autres continuent à nier, et d’autres enfin comme Aussaresses, affichent l’insolence et préfèrent faire l’apologie du crime. Il n’y a aucune fierté à tirer de la torture, quelle que soit sa forme.

De la torture dans toute sa monstruosité

De la géhenne à l’asphyxie par le gaz, à la baignoire, à tous les types d’atteintes à la dignité des hommes, la torture est toujours abjecte (3). Elle ne fait qu’en avilir les auteurs et les éclabousser de leur propre monstruosité. Mais l’atrocité de la guerre ne s’arrête point à la torture d’individus. Elle s’étend à celle du nombre. C’est ainsi que, en 1959, un rapport officiel fait état d’un million de regroupés dans les camps de concentration (4). Et même Michel Rocard, alors stagiaire de l’ENA, rapporte le chiffre de «deux millions d’Algériens dans les camps de concentration» (5).Les Algériens mourraient autrement aussi. 40.000 d’entre eux ont été décimés par les mines antipersonnel alors que 80.000 en sont restés handicapés à vie.
L’enfermement sans jugement était devenu monnaie courante. L’assignation à résidence des militants nationalistes était la règle, les déplacements massifs de populations et internements relevaient de l’arbitrage.
 Autant d’injustice, d’atrocité et de terreur qui renforçaient la foi du peuple, autour de l’ALN, en la lutte armée jusqu’à la libération totale et entière du territoire national. La France a eu recours à tous les moyens et subterfuges pour falsifier la réalité, mais on ne peut étouffer les causes justes surtout lorsqu’elles sont aussi nobles.
Les images d’archives n’arrivaient point à camoufler ou à faire oublier la réalité, et les innombrables saisies de journaux et d’ouvrages s’étaient avérées vaines. Plus de 586 journaux et périodiques et 269 en Métropole seront saisis, écrit l’historien américain Harrison. Pendant toute la durée de la guerre, il y a eu 44 saisies par an en Algérie et 60 en Métropole, révèle B. Stora alors que, pour la seule année 1960, on a dénombré plus de 154 saisies et en 1961 plus de 127 saisies.
Des ouvrages tels que «la Question», «la gangrène», «Nuremberg pour l’Algérie», «la mort de mes frères», n’apparaissent que tardivement alors que la censure frappe des films comme «Algérie en flammes» de Vautier, les «Statues meurent aussi» d’Alain Resnais ou «Murielle ou le temps de retour» ou, encore, «J’ai huit ans», drame psychologique de Yann le Masson et qu’animent les enfants algériens par leurs dessins.
Dans le climat de guerre marqué par la violence, la passion et la tragédie, que de gouvernements ont démissionné. C’est uniquement à partir du discours du Général De Gaulle sur l’autodétermination du 16 septembre 1959 que la télévision a commencé, dans son émission «Cinq colonnes à la une», à traiter de la guerre d’Algérie.
Mais les seules images de la vraie guerre seront diffusées aux USA par Fox Moviettone, qu’on ne verra que plus tard, dans le documentaire de l’Anglais Peter Baty «la guerre d’Algérie» ou les années algériennes diffusé en 1991 en tant que documentaire français.

L’opinion française aux côtés du peuple algérien

L’opinion française se mobilise contre les affres de la guerre. Les intellectuels tels que François Mauriac, Jean-Paul Sartre, Jacques Vergès, les porteurs de valises du réseau Jeanson etc., se mettent de la partie pour aider le peuple algérien dans sa lutte contre le colonialisme.
 En ce sens, l’ouvrage de Laurent Schwarz « le problème de la torture dans la France d’aujourd’hui » est plus qu’édifiant.
Après cinq ans d’une guerre cruelle, De Gaulle comprend l’impossibilité pour la France d’aller plus loin sur le chemin hasardeux de la guerre. Il appelle à l’autodétermination et dira « si je ne résous pas cette affaire, personne ne le fera à ma place, la guerre civile s’installera et la France perdra ». De Gaulle comprenait le danger. L’OAS, à elle seule, avait tué plus de 6.000 hommes et femmes, selon l’un de ses responsables, sans compter la terre brûlée et la destruction massive de tout ce qui est mémoire de notre peuple.

L’une des plus belles révolutions du XXe siècle

Toute guerre qui se prolonge, sans que se concrétise un espoir de victoire, engendre la lassitude, note à juste titre B. Stora (6). Après les accords d’Evian, l’Algérie retrouvait son indépendance après avoir mené l’une des plus grandes révolutions de ce siècle. En Algérie, cette guerre se nomme Révolution.
 C’est l’acte fondateur de l’Etat moderne dont la carte sera déposée à la Cour de La Haye en tant que nation millénaire et dont l’État, au sens moderne, s’affirme en termes de droit international.
 Le 1er mars 1962, un rapport transmis à l’ONU évalue le nombre de musulmans pro-français à 263.000 personnes (7) et le 19 mars de la même année, les ponts vers la paix sont jetés. Une paix qui, longtemps après, ne sera pas moins intense que la guerre elle-même.
En Algérie c’est une véritable guerre populaire c’est-à-dire une Révolution au sens étymologique du terme. C’est un peuple qui en a ras-le-bol d’une injustice séculaire, voulant être aliénante qui a décidé d’affronter les mains nues l’arsenal de guerre le plus moderne de son temps. Elle est à la fois une Révolution accomplie c’est-à-dire devant aboutir à des profondes mutations sociales, cultuelles et économique.
 Parce qu’elles sont trop profondes, les blessures causées par la guerre demeureront, des dizaines d’années plus tard, un obstacle à l’oubli. Sans haine ni passion, les Algériens auront gardé les terribles séquelles d’une colonisation des plus atroces. En face, les politiciens français continueront, tout aussi longtemps, de nier la guerre.
De l’ENA au PPA puis au MTLD, l’OS, le CRUA c’est cette chaîne ininterrompue de combats qui est la matrice généalogique de ce que sera le couple FLN/ALN qui, au nom des 22 historiques, engage la Révolution armée en opérant non une mutation mais une rupture avec le « zaïmisme » avec celui qui fut nommé « le père du mouvement de libération ».
L’histoire officielle l’avait mis au banc des accusés lorsqu’il a décidé de créer son MNA. Il reviendra aux chercheurs et historiens de dépoussiérer les archives et de relire le contexte pour arriver à présenter dans toute la vérité historique les fondements de toute initiative et tirer le bon grain de l’ivraie. Une manière de revisiter l’histoire contemporaine sans passion ni parti pris.
 On ne peut éluder le débarquement anglo-américain à Alger en novembre 1942 et la Charte de l’Atlantique signée entre Churchill et Roosevelt. La répression sanglante du 8 Mai 1945 à Sétif, Guelma et Kherrata et partout à travers le pays sera annonciatrice du commencement de la fin de la colonisation en Algérie préparant ainsi l’insurrection du 1er Novembre 1954 sous la bannière du FLN/ALN.
   
Chers frères, chères sœurs,
J’ai commencé mon intervention en évoquant le rêve de toute une génération militante de voir la jeunesse algérienne postindépendance s’aguerrir et pouvoir maitriser les technologies les plus pointues dans le domaine aéronautiques et voilà que ce rêve se concrétise devant ce savoir-faire de l’élite de notre armée nationale, légitime héritière de l’ALN, d’une maitrise comparable et digne des pays les plus développés, les premières photos interceptées par les trois satellites dernièrement mis en orbite, nous donnent cette fierté de l’acquis que nous a offert la Révolution du 1er Novembre 1954 issue d’une nation qui a inscrit son nom en lettres d’or dans l’histoire contemporaine du monde.                                                 

Par le Dr Boudjemâa HAICHOUR
Chercheur universitaire , Ancien Ministre                           


Bibliographie :
 (1) Voir cahier de la République N° 38 année 1961.
(2) Jean-Pierre Votor, «Confessions d’un professionnel de la torture», ed. Rames, Paris 1980
(3) Pierre Vidal Naquet, «la torture dans la République», ed. Maspéro, Paris 1983.
 (4) Le Monde du mardi 18 avril 1959.
(5) Benjamin Stora, «la gangrène et l’oubli», ed. La découverte, Paris, 1992
(6) Idem p.115.
(7) 20.000 militaires de carrière, 40.000 militaires de contingents, 58.000 harkis, 20.000 mokhaznis, 15.000 groupements mobiles, 60.000 groupements d’autodéfense, 50.000 fonctionnaires et anciens combattants.
(8) Benyoucef Benkhedda : « Les origines du 1er Novembre 1954 » Editions du CN RMN R  Ministère des Moudjahidines Alger 1999.
(9) Gilbert Meynier : «  Histoire intérieure du FLN 1954/1962 Casbah éditions Alger 2003.
(10) Mohamed Boudiaf : « La préparation du 1er Novembre 1954 » Editions Dar El Khalil Alger 2010.
(11) Matthew Connelly : « L’arme secrète du FLN- Comment De Gaulle a perdu la guerre d’Algérie » Editions Payot Paris 2011.
(12) Colette et Francis Jeanson : « L’Algérie hors la loi » préface Abdellaziz Bouteflikaz-Editions ANEP Alger 2006.
(13) Dr Salah Belhadj : « Les origines du Pouvoir algérien- Crises internes du FLN 1956/1965. Editions Benmerabet-Alger 2014.
(14) Ahmed Boudjeriou : « Guerre d’Algérie- Mintaqa 25 Constantine » onda Alger 2010.
(15) Ali HAROUN : «  l7ème Wilaya- La guerre du FLN en France 1954/1962. Casbah Editions-Alger 2005.
 
  Note :                                                                     
             Intervention du Dr  Boudjemaà Haichour au centre de la recherche et de développement - Défense Aérienne du Territoire, première région militaire  A l’occasion du 63ème  anniversaire du déclenchement  de la guerre de libération 01 novembre 1954.

CONTRIBUTION

La mystérieuse carte ottomane

L’Amérique précolombienne

FIGURES HISTORIQUES
GRANDES DATES

Yennayer, le retour aux sources des banu mazigh

L’Algérie retrouve ses repères amazighs

GUERRE DE LIBERATION

Restitution des crânes des résistants algériens

L’annonce a été faite par Emmanuel Macron, à partir d’Alger

MEMOIRE

La France saura-t-elle se faire pardonner ?

Cent trente-deux ans de violations des droits humains

MOUVEMENT NATIONAL
L’humanité est en train de vivre l’une des agressions les plus marquantes dans l’histoire millénaire d’El Qods. Le statut de Jérusalem vient d’être piétiné au nom d’une décision unilatérale du Président Donald Trump consacrant El Qods, capitale d’Israël en violation des résolutions pertinentes du Conseil de sécurité et de l’Assemblée générale des Nations unies.

El Qods, ville des prières et de la paix...

UNE VILLE, UNE HISTOIRE

Ville minière et de pêche

Histoire de Beni Saf