Décembre 1960 et la presse française
Les manifestations du 11 décembre 1960

Par Boualem TOUARIGT
Publié le 24 nov 2012
Décembre 1960 et la presse française
Décembre 1960 et la presse française
Décembre 1960 et la presse française
Décembre 1960 et la presse française

Les manifestations populaires de décembre 1960 qui se déroulèrent à travers différentes villes d’Algérie (Alger, Oran, Constantine, Bône, Blida, Sidi Bel Abbès, Tlemcen) furent abondamment couvertes par la presse française. Les principaux organes français ainsi que des agences étrangères étaient présents pour couvrir le voyage du général de Gaulle et les manifestations des Européens opposés à sa politique. Ils assistèrent au premier rang à la colère des Algériens des villes et témoignèrent de l’adhésion de ceux-ci aux mots d’ordre du FLN. Ils furent presque tous unanimes à constater l’échec de la politique de de Gaulle qui espérait toujours obtenir un soutien populaire à ses options et ainsi réduire l’influence du FLN. Ils étaient tous là pour faire le même constat : Le Parisien libéré, Libération, Le Figaro, L’Aurore, France Soir, Paris-Jour, L’Humanité, France Observateur, L’Express. Ils relatèrent dans les détails le déroulement des manifestations et observèrent directement la répression. Ils furent en quelque sorte aux premières loges.

 Une couverture complète des événements

Il faut relever que le FLN, donné alors comme complètement effacé et absent des grandes villes, apparut avec ses mots d’ordre très politiques et surtout fit preuve d’une remarquable organisation en matière d’information. Des militants furent en effet désignés pour repérer les journalistes venus de la métropole et de l’étranger, les introduire au milieu des manifestants et leur faire visiter les quartiers en pleine révolte. Ces militants organisèrent même des rencontres avec des manifestants et des discussions parfois passionnées. Ils agirent comme un service d’information très efficace et firent répercuter le message du FLN : oui à l’autodétermination avec des négociations directes avec le FLN, seul représentant légitime des Algériens.

Claude Estier, envoyé spécial de Libération, témoigne des événements du samedi 10 à Belcourt : « Des fenêtres, soudain, des coups de feu claquent. Deux hommes et un enfant tombent, mortellement frappés : un Européen, pris de panique, venait de tirer de son balcon. » Il fera une description précise des événements du lendemain 11 décembre. : « Plusieurs milliers de musulmans, drapeau FLN en tête, descendent du Clos Salembier par le ravin de la Femme Sauvage avec, à leur tête, des femmes poussant des youyous et criant « Algérie algérienne »…Quelques Européens, armés d’armes à feu, tirent au revolver dans leur direction et, à l’angle de la rue de Lyon et de la rue Bigoni, un musulman est lynché. A 19 h 45, le service d’ordre attaque les musulmans à coups de grenades lacrymogènes et de grenades offensives. » Dans le même numéro daté du 12 décembre, il parla des affrontements qui eurent lieu à Bab el Oued et à la Casbah: « Des incidents beaucoup plus graves se produisent à 7 ou 8 km de là, à l’autre extrémité de la ville, à la lisière de la Casbah et de Bab el Oued, où d’autres groupes de musulmans, tout en se heurtant à des groupes européens, essayaient de franchir les barrages établis depuis le matin par l’armée et tentaient, semblait-il, de se diriger vers le centre d’Alger. Soudain, alors que la pression se faisait plus forte à la hauteur de la place du gouvernement, des coups de feu éclatèrent. Plusieurs personnes tombèrent à terre. Hommes, femmes, enfants se mirent à courir dans tous les sens, tandis qu’en quelques minutes des ambulances arrivaient sur les lieux…La fusillade avait été extrêmement rapide et il était très difficile d’évaluer exactement le nombre de morts et de blessés, mais en plusieurs endroits, des flaques de sang témoignaient de ce qui venait de se passer. Après le recoupement de plusieurs témoignages, il apparaît que la plupart des musulmans tués au cours de cet après-midi tragique l’ont été pendant cette fusillade de Bab el Oued, les uns par les forces de l’ordre, les autres par les Européens qui se sont livrés à des excès. Plusieurs musulmans ont été lynchés dont deux dans un café maure. Plusieurs autres ont été abattus, alors qu’ils s’enfuyaient après les premiers coups de feu. »

Josco de France Soir écrira le 13 décembre : « Place des Trois-Horloges, où les parachutistes viennent de prendre position, deux cadavres s’offrent à nos yeux. Ceux de deux musulmans tués par balles. Le premier git dans le caniveau, le dos au sol, les yeux encore ouverts. Il est touché à la tête. Le second est recroquevillé sur lui-même au milieu de la chaussée. »

 La presse témoin du jeu des parachutistes

L’envoyé du journal Le Figaro écrit le 12 décembre : « Des forces militaires considérables, chars, automitrailleuses, camions chargés de gendarmes mobiles, descendent des hauts d’Alger vers Belcourt et le Ruisseau…Il y a des heurts entre musulmans et Européens du côté des halles centrales, du Jardin d’Essai, du Monoprix. Il y a des blessés. » Le journal parle aussi des autres quartiers : « 10.000 musulmans sont massés dans les rues de la petite Casbah, hurlant : « Abbas au pouvoir » et « Algérie algérienne »… Ils agitent au bout des perches une demi-douzaine de drapeaux FLN. » Il fut témoin de la tentative des parachutistes de s’immiscer dans le service d’ordre. On apprendra plus tard que leur arrivée à Alger faisait partie d’un plan des officiers ultras qui voulaient profiter des événements pour déclencher un coup de force : « Un détachement de parachutistes aux bérets rouges, commandé par le colonel Masselot vient prendre position l’arme au pied, face aux ruelles bondées d’une foule hurlante. Le colonel commandant les CRS s’approche du colonel para et lui dit : « Je suis responsable de la sécurité. Je vous donne l’ordre de vous retirer avec vos paras. ». Paul Marie de la Gorce alla plus loin dans l’Express du 15 décembre : « Chaque échauffourée, chaque fusillade, donne prétexte au commandement de la zone Nord Algérois pour demander l’arrivée de nouveaux renforts, pour étendre les zones d’action des régiments parachutistes. » Les manifestants faisaient la différence entre, d’une part, les gendarmes et les CRS et, d’autre part, les parachutistes et les zouaves particulièrement détestés.

Le journaliste de Paris Jour fut témoin des massacres. Il écrit le 12 décembre : « L’armée ouvre le feu sur les émeutiers musulmans rassemblés place du Gouvernement, en bas de la Casbah… Des mitrailleuses auraient été utilisées contre les manifestants du quartier du Ruisseau. On déplorerait 5 morts et plus de 100 blessés. Les victimes seraient des musulmans. »

La presse était aussi présente à Oran. René Gonzalez du Parisien Libéré était au Village Nègre : « La Ville Nouvelle et le boulevard Joseph Andrieu notamment étaient parcourus par plusieurs centaines de musulmans précédés de femmes et d’enfants. On aperçoit en tête de ce défilé un drapeau fellagha vert et blanc frappé de l’étoile et du croissant rouges. On entend parmi les cris des enfants et les youyous des femmes musulmanes perchées sur les terrasses, les cris de « vive FLN », « vive Ferhat Abbas ». » (Journal du 12 décembre). Paris Jour utilisera un autre ton le même jour : « Mais c’est samedi que les évènements ont été les plus tragiques : 2 morts et 26 blessés dont 19 parmi les musulmans et 7 Européens. Les deux morts ont peut-être été les victimes de manifestants européens au cours d’une violente bagarre. »

L’Aurore du 12 décembre est plus prolixe en détails : « Le heurt se produit à l’angle de la rue Mustapha et de l’avenue Paul Doumer. Des harkis bientôt renforcés par les marins du centre amphibie d’Arzew les contiennent. A 12 heures, des gendarmes mobiles chargent et remontent la rue Mustapha en lançant des grenades lacrymogènes. Après une heure d’efforts, les gendarmes mobiles, utilisant les grenades offensives et renforcés par les commandos de la marine, aux combinaisons camouflées, ont réussi à rétablir l’ordre dans le quartier musulman d’Oran. Quinze manifestants ont été blessés dont 3 grièvement. »

 Le sacrifice des Bônoises relevé

Le Figaro

était présent à Bône : « A la cité Auzas, au cours d’une violente manifestation organisée par les musulmans, les services de sécurité firent encore usage de leurs armes. Trois musulmans furent tués et une quinzaine blessés. Quatre de ces derniers devaient succomber peu après. Parmi les morts musulmans figurent trois femmes et deux enfants de treize à quatorze ans. » Le Monde du 16 décembre parla des morts de Sidi Bouhadid : « Au début de l’après-midi, vers 13 heures, avaient lieu au cimetière de Sidi Bouhadid à l’Orphelinat, les obsèques des trois musulmanes tuées au cours des tragiques incidents de mardi. Une foule évaluée à environ deux mille personnes accompagnait les corps ; après l’inhumation, elle s’écoulait lentement lorsqu’apparut venant d’on ne sait où une automobile dans laquelle se trouvaient quatre ou cinq personnes dont une femme. Tous les occupants de la voiture agitaient des drapeaux du FLN. Ces manifestations ne purent d’ailleurs aller plus loin… Un accrochage s’ensuivit et la légion ouvrit le feu. La fusillade fit trois tués et quatre blessés, dont une femme. »

Les organes de presse couvrirent abondamment les manifestations de Constantine, Tlemcen, Blida, Sidi Bel Abbès. Ils se firent l’écho de la volonté d’indépendance des Algériens et de leur attachement au GPRA.

Les militants du FLN eurent l’intelligence de profiter de la présence de ces journalistes pour faire passer le message politique. Roland Faure envoyé du journal L’Aurore raconta dans le numéro du 12 décembre son périple au milieu des manifestants : « En un instant, mon taxi est cerné par cette troupe qui vocifère en arabe, brandissant vers moi ses armes, heureusement sommaires… Mon curieux conducteur fait enfin descendre une glace latérale de la voiture et explique à un grand moustachu qui semble le chef de la compagnie que je suis un journaliste étranger et qu’il ne faut pas me toucher… Vous voyez, me dit alors mon chauffeur, voilà nos combattants. Ils n’ont pas d’armes, mais rien ne les arrêtera. C’est notre Révolution en marche… La voiture se faufile lentement parmi la foule qui accourait vers la rue Albin Rozet où va se tenir le premier meeting FLN qu’Alger ait connu. ... Passant à l’angle de la rue de Cambrai avec un confrère parisien, je m’approche de jeunes musulmans… « Vous êtes journalistes nous dit un jeune Arabe ?…si vous voulez venir avec nous, nous vous ferons visiter Belcourt. » Le journaliste de France Soir fut abordé par des manifestants : « Vous êtes journaliste ? Vous n’avez rien à craindre. Venez avec nous. Vous êtes sous notre protection. » Il raconta dans le numéro du 13 décembre : « Je descends bientôt une ruelle étroite à la pente abrupte et doit me frayer un passage parmi la foule compacte... Un café maure. A l’intérieur, beaucoup de monde attablé. Les gens sont calmes. Certains même sourient. On me prie d’entrer. On me pousse dans l’arrière-salle. Là, je dois montrer mes papiers. J’ai l’impression d’être au PC des émeutiers, tout au moins à l’endroit où se réunissent les meneurs du quartier. »

 Un journaliste au milieu des manifestants

L’envoyé de Paris Jour a aussi été approché :

« Les dirigeants de la manifestation FLN m’entourent. Je dois dire qu’ils étaient très calmes et fort courtois :

– Vous êtes journaliste ?

– Oui

– Vous êtes de Paris ?

– Oui.

– Alors, voici ce que nous avons à vous dire : à présent ce que nous voulons c’est l’indépendance. Il faut négocier avec Ferhat Abbas, avec le FLN… » (Numéro du 12 décembre).

Moulinier, de Paris Jour était à la haute Casbah, près du cimetière d’El Kettar le 13 décembre. Il raconta : « De jeunes musulmans viennent vers moi. Je suis journaliste et ils le savent. Je suis le seul journaliste de Paris. Pour eux, je comprends que c’est important :

– Venez avec nous, vous n’avez rien à craindre. Venez au cimetière. Vous direz ce que vous avez vu !

J’hésite et ils le voient :

– Vous avez peur ? Pourquoi ?

Je dis pourquoi.

– Nous vous donnons notre parole. Nous vous escorterons. On ne vous fera rien.

Nous voici dans le cortège... Dans le cimetière, je suis resté très peu de temps. Je dois le dire, j’ai eu peur. Un instant des jeunes gens se sont énervés :

– La radio et les journaux ont dit que nous étions armés. Ce n’est pas vrai.

Je dois promettre que je rapporterai ces propos… Les corps des victimes ont été déposés à terre. Un jeune musulman me serre le bras :

– Ne craignez rien. Nous sommes là !

Alors surgi de je ne sais où, un drapeau FLN apparaît près de moi. Il domine bientôt la foule, l’exaspère, la durcit. C’est un déluge d’applaudissements. Je me tourne vers mes gardes du corps :

– Il faut que je parte. Je dois téléphoner.

Ils me reconduisent vers la sortie. Pour moi : vers la liberté. Je respire mieux.

– Vous voyez, on ne vous a rien fait.

Mais une ruée s’est produite vers la sortie du cimetière. Des centaines de jeunes gens nous suivent. Mes gardes du corps les arrêtent.

– Le journaliste va téléphoner. Il va dire ce qu’il a vu !

Tous se mettent à applaudir. Une sorte de manifestation à mon intention. Je leur fais signe de la main et je pars. Mes gardes du corps me suivent toujours, corrects, très polis. L’un d’eux m’offre une cigarette. Ils veulent me dire quelque chose. Pour parler, nous allons un peu plus loin.

– L’Algérie, voyez-vous, c’est comme ça. Nous avons fait tout cela au nom du GPRA. »

Deux journalistes américains, correspondants de Associated Press rapportent leur périple : « Nous avons parcouru ce matin la Casbah en compagnie de quelques autres journalistes étrangers, guidés par de jeunes musulmans…Lorsque ayant franchi les cordons de police, nous avons déclaré que nous étions des journalistes étrangers, un groupe de guides s’est aussitôt formé pour nous faire visiter la Casbah, à travers son dédale de ruelles étagées. » Le journaliste de L’Humanité fit le même témoignage le 15 décembre : « Lorsque, ayant franchi les cordons de police, nous avons déclaré que nous étions des journalistes étrangers, un groupe de guides s’est aussitôt formé pour nous faire visiter la Casbah, à travers son dédale de ruelles étagées. »

Chauvel du Figaro apporta ce témoignage : « Un comité qui se proclame ouvertement FLN s’est constitué recevant les journalistes de toute obédience dans un PC. Un PC gardé d’où il paraît diriger les opérations. » (journal daté du 12 décembre).

 L’efficacité du FLN

On voit bien à travers ces témoignages que le FLN avait reconstitué son organisation décimée par la répression meurtrière de 1956 et 1957. Il avait repris en main la population qui clamait ses mots d’ordre très politiques et adaptés à la conjoncture qui avait été bien maîtrisée. On refusait l’Algérie française et de Gaulle lui-même n’y croyait plus. Les populations exprimaient leur adhésion au FLN qui faisait ainsi la démonstration de sa représentativité. Elles levaient des banderoles demandant la négociation directe avec le GPRA. Les manifestations fermèrent la porte à de nouveaux représentants algériens, en dehors du FLN, ceux derrière lesquels de Gaulle courait toujours depuis 1958.

Non seulement les militants du FLN firent prendre conscience aux populations les enjeux politiques du moment, mais encore ils utilisèrent très habilement la présence importante des organes de presse métropolitains et étrangers pour faire relayer leur message. Les journalistes furent systématiquement approchés. On leur organisa des visites au sein des quartiers algériens. Ils purent s’entretenir librement avec des manifestants. Les ultras européens farouches partisans du maintien des privilèges de la minorité française et opposés à la politique du général de Gaulle n’eurent pas la même attitude. France Soir dans son numéro daté du 13 décembre nota : « Jacques Sallebert de la télévision française assisté d’un caméraman accomplissait son reportage de Bab el Oued lorsqu’un groupe d’Européens l’appréhenda. Il ne fut relâché avec son caméraman qu’après avoir dû abandonner la caméra aux Européens qui l’ouvrirent et rendirent inutilisable la pellicule avant de restituer l’appareil. »

Les journalistes étrangers montrèrent au monde l’adhésion des Algériens au FLN, le haut niveau d’organisation de celui-ci, la place occupée par la femme algérienne.

Boualem Touarigt