Vestiges d’un passé colonial
El-Harrach et son patrimoine

Par Hassina AMROUNI
Publié le 07 avr 2019
Au cours de leur passage dans la région, les occupants ottomans puis français ont érigé des édifices dont certains ont résisté aux temps et à ses aléas. Aujourd’hui, l’histoire d’El-Harrach se raconte à travers ces vestiges rescapés du passé.
 Le « Pont blanc » d’El-Harrach construit par les Ottomans
 Jacques Duroux

Le tout premier vestige auquel la ville a dû son nom durant la longue période d’occupation coloniale française est la Maison-Carrée. Il s’agit d’un édifice datant de l’époque turque, désigné par les autochtones sous le nom de Bordj-el-Kantara, Bordj-el-Agha, Bordj Yahia ou Drâa El Harrach.
C’est en 1721, sur ordre du dey Mohamed ben Hassan, que le fort voit le jour sur cette colline appelée alors Draâ El Harrach. Il semble que ce qui a conduit à l’érection de ce fort, c’est la révolte qui s’est déroulée en 1710 lorsque Mustapha Bouchelaghem, bey de l’Ouest, tenta un coup de force contre Alger. Ses troupes furent massacrées sur les rives de l’oued El-Harrach et lui-même fut capturé puis décapité. Le choix du lieu était donc stratégique car à partir de cette colline, on pouvait dominer oued El-Harrach et les terres environnantes et anticiper une quelconque attaque ennemie.
Il sera d’abord appelé Bordj El Qantara car, il devait servir à la surveillance de l’accès au pont de pierre (construit en 1697 par le dey Hadj-Ahmed ben Hadj-Mosly à l’emplacement de l’actuel pont blanc d’El-Harrach) et à la route d’Alger (Trîq el-Soltan). Cependant, il servit aussi à l’entrepôt d’armes et de munitions pour un détachement de cavalerie placé sous le commandement de l’Agha des Arabes. C’est à partir de ce bordj qu’étaient lancées les expéditions contre les tribus insoumises dans l’Est de la Mitidja. Ces dernières lorsqu’elles refusaient de payer leurs impôts se faisaient surprendre par les cavaliers qui les délestaient de force de leurs troupeaux.
Face aux diverses attaques venant de la mer et qui menacent la stabilité d’El-Djazaïr au fil des siècles, l’Agha Yahia, homme fort du régime du dey Hussein, décide en 1822 de faire reconstruire le fort et les travaux durèrent deux ans. L’édifice est agrandi et on y installe des magasins pour y entreposer les munitions et les divers approvisionnements militaires. Selon des témoignages de cette période de l’histoire, on dit que le fort servait par ailleurs de lieu de rassemblement de la mhalla annuelle. L’Agha et ses quelque 500 hommes s’y réunissaient, en effet, avant chaque expédition contre les tribus rebelles. Outre l’entreposage des munitions, le bordj abritait aussi des tentes, des canons ainsi que 200 à 300 chevaux.
Durant la période d’occupation française, le bordj abrite des troupes du Génie mais à partir de 1855, il est en partie désaffecté avant d’être transformé en pénitencier pour prisonniers algériens, désigné sous le nom de Maison centrale d’El-Harrach. Ce sera l’une des toutes premières prisons françaises en Algérie. Sous le régime de Napoléon III, la prison s’ouvre aux prisonniers politiques et aux déportés français.
A partir de 1915, le « Nouveau Groupe pénitentiaire de Maison-Carrée » va être construit quelques centaines de mètres plus loin, tandis que l’ancien bordj turc reprendra sa fonction de caserne. La prison accueillera plusieurs détenus célèbres parmi lesquels Messali Hadj (en 1937 et de 1938 à 1941), Moufdi Zakaria en 1937, Mohamed Khider (de 1938 à 1941), Abane Ramdane (entre 1953 et 1955), Rabah Bitat (de 1955 à 1957), Larbi Ben’Hidi (en 1957 où il sera lâchement assassiné), Djamila Bouhired et Zohra Drif (entre 1957 et 1962),…
Le pénitencier, toujours en service de nos jours, est communément appelé Prison de Belfort.

Mairie, bureau de poste, mosquée, écoles d’époque française

Durant la période d’occupation française, plusieurs édifices d’utilité publique sont érigés. Ces bâtisses aujourd’hui, plus que centenaires,
racontent des pans du passé d’El-Harrach.
En 1898, le premier bureau de poste voit le jour à El-Harrach, suivi un an plus tard de la première école. Cette dernière, constituée au départ de quatre classes accueillant exclusivement des enfants européens, est baptisée du nom de l’un de ses professeurs, M. Laverdet, mort lors de la Première Guerre mondiale. Toujours en activité, l’école porte aujourd’hui le nom de CEM Al-Farazdaq.
En 1920, on fait construire l’école primaire supérieure pour jeunes filles, la quatrième du genre dans la capitale à cette époque. Situé près du quartier de Belfort, l’établissement scolaire existe toujours sous le nom de Lycée de jeunes filles Ourida Meddad.
Mitoyenne du lycée, l’église du Sacré-Cœur d’El-Harrach a, quant à elle, été érigée en 1938. Après l’indépendance, elle sera le siège d’une bibliothèque municipale où les lycéens viennent préparer leurs examens. Aujourd’hui, elle abrite le bureau d’état civil d’El-Harrach.
Concernant la mosquée d’El-Harrach, elle a été inaugurée en 1930. La demande pour la construction d’un lieu de culte avait été formulée dès 1921 et le maire de l’époque, Léon Tourenne, la jugera « parfaitement justifiée ». Cependant, l’administration coloniale bloquera le projet invoquant « la loi de séparation des Églises de l’État qui interdisait la construction de tout édifice religieux sur le budget public ». Les conseillers musulmans demandent alors que leur soit concédé un terrain par la commune et qu’on les autorise à organiser une « souscription auprès de la population musulmane de la ville pour couvrir les frais de construction de la mosquée souhaitée ». Le Service des affaires indigènes au niveau du Gouvernement général de l’Algérie ne donnera son accord pour l’organisation de la quête qu’en 1922. D’autres embûches seront dressées mais le maire pèsera de son poids pour faire avancer le projet.
Lancé à l’été 1922, le chantier sera bloqué quelques mois plus tard, en raison de fonds insuffisants. Le projet restera à l’arrêt pendant des années, avant d’être relancé grâce aux efforts des conseillers communaux musulmans, Oumedjkane et Kaouadji. Inaugurée en 1930, la mosquée El-Imâm al-Echaf’i sera démolie en 2015. Elle est en phase de reconstruction avec de nouveaux plans.
El-Harrach est également connue pour ses deux marchés, le marché couvert construit en 1905 et le marché aux légumes, datant de 1929.
Quant au marché à bestiaux Souq el mâl (également appelé Souq el Djemaâ ou Souq El-Harrach), institué en 1862, il deviendra 20 ans plus tard l’un des marchés les plus importants d’Afrique du nord.

« Pont blanc » d’El-Harrach

 

Après avoir été plusieurs fois restauré, l’ancien pont de pierre, datant de l’époque ottomane, a été démoli au profit d’un ouvrage plus moderne avec une chaussée plus large. Ce projet, discuté par le Conseil municipal en 1906 devait être délocalisé mais le richissime Jacques Duroux appuiera de tout son poids pour faire garder le tracé initial. Il sera inauguré en 1910.
Hassina Amrouni
Sources :
Divers articles de presse

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Il y a 60 ans, Tahar Amirouchen tombait en martyr

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