La tribu des Ouffia décimée
Cela s’est passé à El-Harrach en 1832

Par Hassina AMROUNI
Publié le 07 avr 2019
Le 7 avril 1832, un terrible massacre est perpétré à El-Harrach par les troupes du général Savary, Duc de Rovigo. Une tribu tout entière est décimée au cours de cette expédition punitive criminelle
Général Savary
Ferhat Bensaid, cheikh des Arabes du Sahara
Mohamed Bengana

Genèse. Au lendemain de la prise d’Alger, la population autochtone, qui assiste impuissante à une invasion d’une violence sans pareille, ne se fait plus d’illusions : c’est une ère de grande souffrance et d’injustice qui s’annonce.
Assistant à l’entrée des troupes française dans El-Djazaïr, Ahmed Ben Mohammed Cherif, dernier bey de Constantine, repart à l’Est du pays où il appelle les chefs de tribus à la résistance contre le colonisateur. Entreprenant par ailleurs la réorganisation de son beylik, il décide de destituer Ferhat Bensaid, cheikh des Arabes du Sahara, en qui il a fort peu confiance et nomme à sa place son oncle, Mohamed Bengana.
Se sentant terriblement offensé, Ferhat Bensaid tente de renverser le bey de Constantine mais vaincu par ce dernier qui marche personnellement contre lui, il décide de s’allier aux Français pour solliciter leur aide. Il envoie donc des émissaires pour rencontrer le duc de Rovigo. Cette ambassade est reçue avec les honneurs le 5 avril 1832. Malgré une réponse évasive de la part des Français, les envoyés du cheikh Ferhat Bensaïd repartent chargés de cadeaux.
Arrivés au niveau d’El-Harrach, sur le territoire des Ouffia, ils sont attaqués par des brigands qui les délestent de leurs biens. Informé de ce qui vient de se passer, le duc de Rovigo, sans même chercher à s’assurer du bien-fondé des faits, ni même sur les véritables responsables de ce forfait, décide de châtier les présumés coupables.
Le soir même, 800 militaires du 1er chasseur d’Afrique et du 3e bataillon de la légion étrangère, menés par le général Faudoas, lancent une expédition punitive contre la tribu. A l’aube de ce funeste 7 avril 1832, les Ouffia, surpris dans leur sommeil, seront égorgés un à un, sans distinction d’âge ou de sexe. Dans un témoignage de l’époque sur ce crime abject, on peut lire : « Tout ce qui vivait fut voué à la mort. Tout ce qui pouvait être pris fut enlevé. On ne fit aucune distinction d’âge ni de sexe. Cependant, l’humanité d’un
petit nombre d’officiers sauva quelques femmes et quelques enfants. En revenant de cette funeste expédition, plusieurs de nos cavaliers portaient des têtes au bout de leurs lances. Et l’une d’elle servit, dit-on, à un horrible festin. »
Capturé vivant lors de cette expédition criminelle, cheikh Rabie Ben Sidi Ghanem, chef de la tribu des Ouffia est traduit devant un conseil de guerre. Il est jugé, condamné et exécuté, alors qu’il était certain que sa tribu n’avait aucune implication dans le vol des envoyés du cheikh des Arabes du Sahara. Selon l’un des juges qui prit part à ce simulacre de procès : « Acquitter le chef, c’était déclarer la peuplade innocente et condamner moralement ceux qui en avaient ordonné le massacre. »

Témoignages sur ce terrible massacre

Dans son livre Le Miroir, publié en 1833, Hamdane Khodja dénonce :
« Tout le bétail fut vendu à l’agent consulaire du Danemark. Le reste du butin, sanglantes dépouilles d’un effroyable carnage, fut exposé au marché de la porte Bab-Azoun. On y voyait, avec horreur, des bracelets de femmes encore attachés à des poignets coupés et des boucles d’oreilles pendant aux lambeaux de chair. Le produit de cette vente fut partagé entre les égorgeurs. » (*)
De son côté, le voyageur Pierre Christian apporte un témoignage terrible dans les colonnes du journal L’Afrique française : « Un ordre du jour du 8 avril, consacrant une telle infamie, proclama la haute satisfaction du général pour l’ardeur et l’intelligence que les troupes avaient montrées. Le soir, sa police ordonne aux Maures d’Alger d’illuminer leurs boutiques et de les tenir ouvertes plus tard que de coutumes ; et à la même heure, par les mêmes ordres et par les soins de la même police, l’honorable baron Pichon, conseil d’Etat et intendant civil, qui avait le tort de déplorer l’outrage fait au drapeau de la France, fut contraint de subir, dans la cour de sa maison, une sérénade mauresque en réjouissance de cet affreux événement », écrit-il.

Chiffres terribles

Si, du côté français, on a tenté de minimiser le nombre des victimes de ce massacre collectif, en avançant le chiffre de 60 pour certains ou même un peu plus pour d’autres, l’écrivain, historien et sociologue, Mostefa Lacheraf avance, pour sa part, le chiffre de 12000 tués, ce qui représente une tribu toute entière.
Il va sans dire que cet épisode a soulevé une vague d’indignation, au sein des communautés française et européenne. En Algérie, ce crime et tous les autres qui suivront ne feront que renforcer la détermination du peuple à faire face et à ne jamais renoncer à l’espoir de liberté. Une liberté pour laquelle il a fallu prendre les armes un certain 1er novembre 1954 et sacrifier plus d’un million et demi de martyrs.

Hassina Amrouni
Sources :
(*) Hamdan Khodja, « Le Miroir », première édition, Paris 1833, réédité par les Editions Tafat, Alger 2015, 300 pages, 600 DA.
-Plusieurs articles de presse
-« Merci pour la civilisation », documentaire de Zineb Merzouk et Nazim Souissi

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