Mourir à 28 ans pour l’Algérie
Mohamed Oudelha

Par Hassina AMROUNI
Publié le 09 avr 2019
En ce 64e anniversaire du déclenchement de la glorieuse guerre de libération nationale, il est de circonstance de se souvenir du sacrifice de tous ces hommes et ces femmes qui ont donné leur vie pour que nous jouissions, aujourd’hui, d’une liberté chèrement acquise.
Mohamed Oudelha dit « Ali Z’Yeux bleus »

Mohamed Oudelha fait partie de ces vaillants combattants qui, au péril de leur vie, ont pris les armes pour libérer le pays du joug colonial.
Bien qu’originaire d’Ighil Boussouel Iflissène à Tigzirt-sur-mer, c’est à la Casbah d’Alger que Mohamed Oudelha voit le jour en 1930. Mais après quelques années de vie citadine, le père décide de retourner dans son village natal pour fuir les exactions coloniales et surtout, pour trouver un peu de repos, car devenant vieux et malade.
Au village, à l’instar de la majeure partie des enfants de son âge, Mohamed est privé d’instruction car n’ayant pas la chance d’aller à l’école. Aussi, c’est auprès de son père qu’il passe le plus clair de temps, l’aidant dans les menus travaux. Quant à sa mère, femme au foyer, elle garde tout de même un œil bienveillant sur son petit, ne manquant jamais l’occasion de lui prodiguer les conseils idoines pour faire face dignement aux affres de la vie.
A la mort de son père, Mohamed, qui est alors âgé d’une quinzaine d’années, décide de regagner la capitale à laquelle il est resté très attaché. Il atterrit dans le quartier Bouchée-de-pain du côté de Sidi Abderrahmane et, pour gagner sa croûte, il se fait, dans un premier temps, embaucher comme laitier, avant de devenir garçon de café. Là, il découvre et entre de plain-pied dans les milieux nationaliste, sportif et culturel.
Mohamed qui n’a, jusque-là, pas été vernis par l’existence s’accroche tout de même à un idéal : celui de la liberté et d’une vie meilleure. Il sait que toute cette injustice vécue par le peuple algérien ne peut toucher à son épilogue qu’avec la lutte armée. Aussi, n’hésite-t-il pas à s’engager aux côtés de ceux qui partageaient ses idées et ses convictions.
Le 1er mai 1945, et en réponse au général de Gaulle qui avait déclaré que « tous les peuples du monde disposent librement d’eux-mêmes », une manifestation nationale est organisée avec pour slogan : « Digne de vivre en homme libre ». Bien évidemment, Mohamed Oudelha fait partie du cortège de manifestants qui, dans la capitale, s’ébranle à partir de la rue d’Isly (actuelle Larbi Ben M’hidi).
La répression des autorités coloniales est immédiate et surtout sanglante. Le bilan est lourd : plusieurs manifestants tombent en martyrs dont El Haffaf Mohamed El Ghazal, Zerrari Abdelkader, Allah Ahmed Boualem, tandis que des centaines d’autres sont à dénombrer parmi les blessés.
Pour Mohamed qui n’a, alors que 15 ans, le choc est immense mais l’engagement l’est encore plus et, les massacres de Setif, Guelma et Kherrata qui surviennent une semaine après ceux d’Alger ne font qu’attiser sa haine de l’occupant français et aiguiser ses appétits de vengeance. Très proche des militants nationalistes, il s’abreuve de leurs discours, forge ses idées. Dans sa tête, une seule idée tourne en boucle : prendre les armes pour affronter cet ennemi qui, depuis plus d’un siècle, avilit et affame le peuple, massacre les innocents et fait main basse sur toutes les richesses du pays.
Le 1er novembre 1954, l’heure de la délivrance sonne enfin et Mohamed Oudelha, à l’instar de milliers d’autres Algériens sacrifie famille et jeunesse pour l’idéal patriotique. A 24 ans, donc, il rallie les rangs de l’ALN et devient l’un des éléments actifs de la lutte armée dans la capitale. Mohamed Oudelha devient, dès lors, « Ali Z’yeux bleus », nom de guerre que lui donnent ses compagnons de lutte, en référence à son regard bleu azur.
Entrant directement dans le feu de l’action, il accomplit aux côtés des autres fidayine de la Zone autonome d’Alger, à l’image de Bouali Mokhtar dit le Menuisier, Gaceb Ahmed, Louni Arezki, Hahad, Saïd Touati, Ali la Pointe et d’autres encore, plusieurs actions armées dont l’assassinat en août 1955 par le commando d’élite dirigé par « Ali Z’yeux bleus » du commissaire René Freddy, du côté du Clos-Salembier, à Alger.
Il rejoint ensuite le groupe formé par Abderrahmane Arbadji et Othman Hadji dit Ramel, son côté, chargé d’abattre Marcel Galvanité, connu pour être l’un des plus importants membres de la sinistre organisation « La main rouge ». Mission dont il s’acquitte avec succès en janvier 1956, ce qui lui vaut les félicitations de son supérieur Abderrahmane Arbadji qui l’incorpore dans d’autres missions périlleuses dans la Région 1 de la Zone autonome d’Alger.
Il joue notamment les « espions » en fournissant à ses supérieurs hiérarchiques des renseignements précieux sur trois clans engagés, en l’occurrence Papalordo, Serroz et Di Crescesengo qui avaient fait le serment d’anéantir les groupes du FLN dans la Casbah d’Alger. Ce qui permettait, en fait, à « Ali Z’yeux bleus » d’avoir accès à ces informations, c’était d’abord son physique européen mais aussi sa parfaite connaissance des milieux pieds-noirs, au sein desquels il pouvait s’introduire sans attirer les soupçons sur lui.
Avec son groupe de choc de la Région 1 de la ZAA, « Ali Z’yeux bleus » se voit également chargé de désintégrer le noyau dur de « La main rouge ». Ce dernier, sous la férule de la DST et de la PJ, multipliait les attentats à la bombe contre la population algérienne dont l’un des plus meurtriers reste celui perpétré le 10 août 1956 à la rue des Thèbes, dans la Haute-Casbah et qui causa la perte de 15 familles algériennes soit plus de 70 personnes en majorité des enfants, des femmes et des vieillards. La réponse du commando de fidayine ne se fait pas attendre puisque aussitôt après l’abject attentat de la Casbah, il tend un traquenard à Di Crescesengo au cours duquel il est gravement blessé à la tête, ce qui entraine le désamorçage du réseau de la DST.
Dès lors, Mohamed Oudelha alias « Ali Z’yeux bleus » devient l’homme à abattre. Massu et ses supérieurs mettent tous les moyens en branle pour capturer le fidaï et, par la même, mettre fin à la « guérilla urbaine ».
C’est, finalement, du côté de Notre-Dame-d’Afrique, entre Saint-Eugène et Zeghara qu’« Ali Z’yeux bleus » est arrêté au cours d’une embuscade tendue par les paras et les tirailleurs sénégalais.
Capturé vivant, la DST et les officiers de la police judiciaire usent des moyens de torture les plus abjects pour lui soutirer des informations sur le FLN, ses dirigeants, ses relais, ses soutiens… Mais il ne souffle mot, préférant subir les interminables séances de gégène, paillasse, eau…, plutôt que de donner le moindre renseignement qui pourrait porter préjudice ou mettre en danger ses compagnons d’armes.
Déféré devant le juge sous plusieurs chefs d’inculpations (assassinats, complicité, tentatives d’assassinat et affiliation à l’action armée), il nie en bloc toutes les accusations ne reconnaissant que l’attentat perpétré contre Vincent Di Crescesengo. « Ali Z’yeux bleus » n’en est pas moins condamné à la peine de mort, un verdict prononcé le 23 janvier 1957.
Incarcéré pendant plus d’une année, dans des conditions lamentables, voire inhumaines et sous l’étroite surveillance des autorités carcérales, il est conduit à la guillotine à l’aube du 8 février 1958. Avant son exécution, le prisonnier en découdra une dernière fois avec ses tortionnaires auxquels il assène quelques coups bien sentis.
Son bourreau actionne la guillotine à 3h30 du matin. Exécuté à l’âge de 28 ans, dans la sinistre enceinte de la prison de Serkadji (ex-Barberousse) à Alger, Mohamed Oudelha devient martyr car jusqu’à son dernier souffle de vie, il a respecté le serment fait à l’Algérie, ne reniant à aucun moment ses engagements envers elle. Gloire à nos martyrs !

Hassina Amrouni

Source :
Abdelhakim Oudelha, fils de Mohamed Oudelha in https://che1951.skyrock.com/637783781-Le-8-fevrier-1958-a-3h30-a-ete-exe...
*Plusieurs articles de la presse nationale

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