L’homme des ruptures
Hocine Aït Ahmed

Par Fateh Adli
Publié le 08 avr 2019
Formé pour encadrer l’action des militants, et plus tard, pour les préparer à la lutte armée dans le cadre de l’Organisation Spéciale, Aït Ahmed était déjà promis à être un des chefs de la Révolution en marche, mais ne s’imaginait, sans doute pas, qu’il allait accomplir cette mission à partir de l’étranger.
Ait Ahmed, Ben Bella, Khider, Boudiaf et Bitat
Khider, Ben Bella, Bitat et Ait Ahmed
Ait Ahmed Hocine

Compagnon quasi inséparable d’Ahmed Ben Bella et de Mohamed Khider pendant plus de dix ans, c’est-à-dire depuis leur arrivée en Egypte, au début des années 1950, alors qu’ils étaient recherchés par les autorités coloniales, à la suite du démantèlement de l’OS, Hocine Aït Ahmed se découvrit une vocation de diplomate qu’il sut mettre à profit pour porter brillamment la voie de l’Algérie combattante dans les forums internationaux, y compris à l’ONU.
Après sa montée fulgurante au PPA, il devient, rapidement, le plus jeune membre du Comité central où il s’illustra avec son fameux rapport présenté à Zeddine, en 1947, sur les formes et la stratégie de la lutte armée pour l’indépendance. C’est lui qui proposa l’idée de création d’une organisation spéciale chargée du recrutement et de la formation des cadres militaires et de la mise en place d’un dispositif clandestin pour amorcer et développer la lutte armée.
A la tête de l’organisation paramilitaire, il a réussi, en moins de deux ans, avec d’autres militants aguerris et engagés, à la structurer à travers tout le territoire national. C’est encore lui qui organisa, avec Rabah Bitat et Ahmed Ben Bella, le célèbre braquage de la poste d’Oran qui permit, en mars 1949, de renflouer les caisses du parti d’une importante somme d’argent, évaluée à 3,6 millions de francs. Mêlé indirectement à la crise dite «berbériste», il sera soupçonné par les légalistes du PPA/MTLD d’être de connivence avec ce groupe de militants dit « berbero-matérialistes». Cette histoire lui vaudra d’être «éloigné» en Egypte.
Le destin a voulu que, après son évasion de prison en 1952, Ahmed Ben Bella retrouve son ancien compagnon en Egypte, où les deux vont constituer, avec un autre militant pionnier, Mohamed Khider, le premier noyau de la Délégation extérieure de la révolution algérienne. La nouvelle conjoncture imposera au trio d’affûter ses armes pour les batailles diplomatiques qu’il accomplira avec panache.
Son premier rapport sur les projections diplomatiques du parti nationaliste algérien qui devait être soumis au Caire, il le prépare à Alger. Avec l’appui de Hocine Lahouel et du Dr Mostefaï. Le texte suggérait l’élargissement d’un front anticolonial autour de Nehru et de Jinnah. Commence alors pour lui un grand périple diplomatique qui le mena dans plusieurs capitales, pour porter la voix de l’Algérie occupée. Il était parmi ceux qui, au sein du mouvement national, insistaient sur l’importance de la diplomatie pour donner une visibilité politique internationale à la cause algérienne, mais sans rien céder sur le droit du peuple algérien à son autodétermination par la voie de la lutte armée.
La grande percée diplomatique de Hocine Aït Ahmed, qui fut aussi le premier grand exploit de la diplomatie algérienne après le déclenchement de la Révolution, était sa participation à la conférence internationale des pays non-alignés de Bandung, en avril 1955, à la tête d’une Délégation algérienne représentant pour la première fois les trois pays du Maghreb dans un concert des nations, à titre d’observateur. Grâce à cette participation, la question algérienne était de fait internationalisée, ce qui devait préluder à son introduction au sein des Nations unies. Les deux représentants algériens à cette conférence, Hocine Aït Ahmed et M’hamed Yazid, ont rapidement réussi à gagner l’adhésion des 29 pays participants en faveur de la question algérienne. Grâce à ce travail de lobbying – exceptionnel pour une nation qui tentait d’émerger et de s’affranchir du joug colonial –, les principaux leaders des pays non-alignés : Nehru, Chou Enlai, Soekarno, Nasser, ont plaidé pour la cause algérienne et dénoncé l’occupation de l’Algérie par la France.
Le 22 octobre 1956, Aït Ahmed et quatre autres dirigeants du FLN seront arrêtés dans le premier acte de piraterie de l’aviation civile de l’histoire. L’avion les conduisait du Maroc vers Tunis, où devait se tenir une conférence maghrébine de la paix. Cette opération mettait un frein à cet extraordinaire élan de la Délégation extérieure du FLN, formée au Caire par les trois chefs historiques.
Durant sa longue détention, en France, Aït Ahmed, au même titre que ses pairs, n’a pas cessé de communiquer avec les dirigeants de la Révolution. Suivant de très près le cours des événements, il était déçu par les luttes intestines qui minaient alors le commandement de la Révolution et hypothéquaient même, à un moment, l’avenir de la lutte pour l’Indépendance. C’est ainsi qu’il encouragea l’idée de création d’un gouvernement provisoire en exil, seul cadre susceptible de rassembler tous les courants et groupes antagonistes. Le projet sera concrétisé en septembre 1958 avec la proclamation du GPRA au Caire, sous la présidence de Ferhat Abbas.
A sa libération, en 1962, il essaya de rester neutre face au conflit qui s’annonçait entre l’Etat-major général de l’ALN, sous la conduite du colonel Boumediene, et le GPRA. N’empêche que, dans une tentative de conciliation, il accepta, avec Ben Bella, Boudiaf et Khider, l’invitation du chef de l’armée des frontières pour visiter son quartier général à Ghardimaou. Ces retrouvailles historiques ne vont malheureusement durer que quelques jours, puisque le bras de fer entre les deux forces rivales ne tarda pas à s’enclencher.
A l’approche de l’Indépendance, Aït Ahmed prend ouvertement ses distances avec les groupes politiques rivaux qui se disputaient le pouvoir. Ainsi, pendant toute la crise d’été 1962, il n’a eu de cesse d’appeler les forces d’avant-gardes du pays (syndicats, étudiants, militants…) à faire barrage aux affrontements fratricides.
Devant l’impasse politique et institutionnelle, l’Assemblée constituante ayant échoué à jouer son rôle de contrepouvoir, Aït Ahmed annonce sa démission le 28 août 1963. Un mois plus tard, le 29 septembre, Aït Ahmed annonce la création du Front des forces socialistes (FFS), lors d’un meeting à Tizi Ouzou, où de nombreux anciens cadres et dirigeants de la Révolution le rejoignent, à commencer par le colonel Mohand-Oulhadj, ancien chef de la Wilaya III et le colonel Saddek Dehilis, mais aussi d’ancien combattants de la Wilaya IV.
Cette première rébellion armée dans l’Algérie indépendante durera deux ans. Aït Ahmed sera arrêté, mais parviendra à s’évader de prison, à la veille du « redressement révolutionnaire» du 19 juin 1965. Contraint à l’exil, il continuera de poursuivre son action militante et politique à la tête de son parti. La mort de son ancien compagnon, Mohamed Khider, qui était aussi sont beau-frère, assassiné à Madrid en janvier 1967, le marqua profondément. En 1985, il s’allie avec Ahmed Ben Bella, lors d’une rencontre à Londres, pour tenter de s’opposer au pouvoir en place à Alger et imposer la démocratie.
De retour au pays, au lendemain de l’ouverture pluraliste de 1988, il eut une intense activité politique, à la tête de son parti, et prit part à tous les événements politiques majeurs qui ont marqué cette période charnière. Le 23 décembre 2015, il décède à Lausanne, en Suisse, à l’âge de 89 ans. Il est enterré le 1er janvier dans son village natal, en Kabylie, où une foule immense l’a accompagné à sa dernière demeure.

Adel Fathi

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