Lieu du repos éternel
Isabelle Eberhardt et Aïn Sefra

Par Hassina AMROUNI
Publié le 01 avr 2018
Bien qu’Isabelle Eberhardt ait posé ses malles à Alger, Oran, Bou Saâda ou Oued-Souf, son destin reste lié à jamais à Aïn Sefra, où elle trouve la mort tragiquement à l’âge de 27 ans.
La tombe d'Isabelle
La tombe d'Isabelle

Isabelle était ainsi, à la fois, rebelle et rêveuse, assoiffée d'écriture et d'élans de liberté. L'esprit affranchi, rien ne l'arrêtait dans sa quête de vérité et de découvertes. Isabelle Eberhardt a vécu vingt-sept années d'anticonformisme, c'est pourquoi ses pairs se sont abstenus de lui accorder cette reconnaissance littéraire à laquelle elle aspirait tant de son vivant. Bien après sa mort, sa mémoire et son talent sont enfin réhabilités.

Une naissance aux origines controversées

Isabelle Eberhardt a vu le jour à Genève le 17 février 1877 à la villa Fendt, dans le quartier des Grottes. Dès le début, son identité est incertaine. Déclarée à sa naissance «enfant illégitime», elle est la fille de Nathalie Eberhardt et d'Alexandre Trophimowsky. La mère d'Isabelle était mariée au général Paul de Moerder dont elle avait trois enfants, lorsque le couple engage Alexandre Trophimowsky comme précepteur.
Philosophe, érudit et polyglotte, il parle le turc, l'arabe et l'allemand aussi bien que le russe. Très séduisant, Nathalie tombe sous le charme. Elle quitte son mari et s'enfuit avec Trophimowsky. Les raisons de leur fuite ne sont pas claires et sembleraient être plus politiques qu’une simple fuite d'amoureux. Désespéré, Paul de Moerder meurt un an plus tard, laissant à son épouse une fortune considérable.
Les années suivantes, Nathalie, Alexandre Trophimowsky et les enfants voyagent à travers l'Europe. De temps en temps, Alexandre effectue des séjours en Russie et gère de son mieux les biens de sa compagne. Lors d'une de ces absences, Nathalie donne naissance à une fille : Isabelle. Trophimowsky ne reconnaît pas l'enfant. Elle portera alors le nom de sa mère. La naissance d'Isabelle Eberhardt donne lieu à moult spéculations, certains attribuant la paternité à Arthur Rimbaud auquel elle est souvent comparée !

L'éducation marginale d'Isabelle

Désireux de préserver leurs enfants et de ne pas susciter la désapprobation sur leur liaison peu conformiste, le couple décide de rester en Suisse après la naissance d'Isabelle. Trophimowsky donne à Isabelle une éducation anarchiste, tout comme lui. Il lui enseigne la philosophie, l'histoire, la géographie, la chimie et un peu de médecine. Il lui apprend aussi les langues qu'il parle. Nathalie et les enfants, en bons aristocrates, parlent le français. Isabelle lit beaucoup. Ainsi, elle vit hors de toute contrainte sociale.

A la découverte d esterres d'Algérie

Alors qu'elle n'a que vingt ans, Isabelle quitte Genève pour les côtes algériennes. Elle découvre un pays, une culture et l'islam qui vont l'imprégner totalement. Pendant une grande partie de son existence, elle mène une vie de nomade en Afrique du Nord. Prenant plusieurs identités, c'est, déguisée en Mahmoud Saâdi, qu'elle aura la possibilité d'entrer dans tous les lieux où les femmes ne sont pas admises, ce qui facilite aussi son travail de journaliste. Isabelle finit par se convertir à l'islam.
Mais en raison de cette existence peu conventionnelle, elle finit par éveiller la suspicion de certains colons français qui se mettent à la surveiller. Isabelle continue à vivre sa vie d'exploratrice. A El Oued, elle rencontre enfin l'amour de sa vie en la personne de Slimène Henni, un soldat des corps de cavalerie indigène de l'armée française en Afrique du Nord. L'acharnement contre elle ne s'arrête pas pour autant. Bien au contraire, en janvier 1901, elle est victime d'une tentative d'assassinat à Béhina, probablement à cause de sa liaison avec un indigène. Effectivement, son mariage avec Slimène est refusé par l'armée française. Quelques mois plus tard, les autorités françaises la contraignent à quitter l'Algérie. Elle arrive à Marseille sous un faux nom. Isabelle Eberhardt est ensuite convoquée à Constantine, en qualité de victime et témoin dans le procès qui devait s'ouvrir le 18 juin 1901 suite à la tentative d'assassinat dont elle a été victime.
Elle rédige une lettre dans un quotidien d'Alger donnant sa version des faits. Le coupable est finalement condamné et Isabelle bannie d'Algérie, estimant que son mode de vie et ses déguisements étaient des facteurs de troubles.
Le 17 octobre de la même année, elle obtient enfin l'autorisation d'épouser civilement Slimène à Marseille. Ils reviennent en Algérie le 14 janvier 1902. Isabelle Eberhardt, toujours aussi éprise d'évasion, reprend ses échappées belles dans le désert.

Rencontre avec Victor Barrucand

De retour à Alger, Victor Barrucand lui offre un poste d'envoyée spéciale pour le journal Akhbar. Elle collabore aussi avec Luce Denaben, directrice de l'école-ouvroir des filles musulmanes d'Alger. Pour la première fois de sa vie, Isabelle Eberhardt peut véritablement vivre du journalisme. Slimène, lui, obtient un poste d'interprète. Isabelle se rapproche également d'un groupe d'écrivains éditant une revue littéraire La Grande France. La soif des grands espaces la reprend. Elle repart, de plus en plus longtemps, à travers les immensités du Sahara. Ses périples sont publiés régulièrement dans l’Akhbar où elle tient une colonne. Dans ses nouvelles, Isabelle Eberhardt n'hésite pas à défendre les fellahs et à s'élever contre la colonisation.

Départ pour Aïn Sefra

En 1903, elle se rend à Aïn Sefra où un conflit de frontière fait rage entre le Maroc et l'Algérie. Elle officie comme reporter de guerre, sans doute une première pour une femme. Ses articles et analyses politiques sont très demandés. A cette époque, elle se lie d'amitié avec le colonel Lyautey, futur Maréchal de France.
Le 21 octobre 1904, Slimène, en permission, la rejoint à Aïn Sefra. Ce jour est le dernier d'Isabelle Eberhardt. La ville d'Aïn Sefra est, en effet, le théâtre d'une catastrophe naturelle. L'oued se transforme en torrent furieux et la ville est emportée par les coulées de boues. Slimène est retrouvé vivant, mais Isabelle, affaiblie par le paludisme, n'a pas pu fuir. On la retrouvera dans les ruines de sa maison, vêtue de son habit de cavalier arabe.
Isabelle est enterrée au cimetière musulman de Aïn Sefra On retrouvera ensuite le manuscrit de Sud oranais que Barrucand fait publier un an plus tard. Emportée à l'âge de 27 ans, Isabelle Eberhardt laisse des nouvelles et des récits de voyage rédigés au cours de sa vie romanesque.

Hassina Amrouni
Sources :
Mohamed Rochd, Isabelle Eberhardt. Le dernier voyage. Dans l’ombre chaude de l’islam, ed. Enal, Alger, 1991, 365 pages
*Articles de presse

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