L'émouvant récit d'un combattant
Le moudjahid Miraoui Mohamed dit Abdellah Chafaï

Par La Rédaction
Publié le 02 avr 2018
Quand il se met à raconter le parcours révolutionnaire de sa famille, il met surtout l'accent sur le lourd tribut qu'elle a payé durant la guerre de libération et il s'en montre fier. Aîné d'une fratrie de treize enfants, Mohamed Miraoui, de son nom de guerre Abdellah Chafaï, en est le seul rescapé. Miraculeusement sorti indemne d'une longue lutte armée qu'il a héroïquement menée contre l'ennemi. Cinq de ses frères sont tombés au champ d'honneur, sa femme également et ses deux fils ainsi que son père. La mère de si Chafaï, qui n'est plus de ce monde, est également ancienne moudjahida, décédée après le recouvrement de l'indépendance. C'est dire le terrible sacrifice consenti par cette famille, originaire du douar Leknencha, situé dans la région de Ténès. Le moudjahid Miraoui, que Mémoria a rencontré chez lui, à Ain Defla où il est notoirement connu, attendait manifestement l'occasion pour relater la bravoure des membres de sa famille. « Moi, mes frères, ma mère, mon père, ma femme et mes deux enfants, nous nous sommes sacrifiés pour notre pays et j'en suis fier », lâche-t-il en préambule d'un long et passionnant entretien.
Miraoui Mohamed dit Chafai
De dr. a g. : Miraoui Mohamed, Krimi Djilali et Amrine Abdelkader

L'histoire de ce moudjahid commence au milieu des années 1940, période où le mouvement national était à son apogée. Le jeune Chafaï, un peu rebelle sur les bords, vivait alors avec les siens. Son père, Mohamed Chafaï, fellah de son état, subvenait aux besoins de sa famille grâce à la terre, alors que sa mère, Aïcha Benkenniche, veillait au bien-être de ses enfants et faisait de son mieux pour les élever. Petit, Miraoui fréquentait l'école coranique sans bien évidemment savoir que l'Algérie bouillonnait, notamment à cette époque où la lutte pour l'égalité entre indigènes et Français prenait de l'ampleur. Les Miraoui peinaient à survivre à la famine qui avait frappé le pays après le débarquement américain mais ils arrivaient tout de même à s'auto-suffire grâce aux deux vaches qu'ils possédaient. Ce train de vie, paisible malgré les difficultés, n'allait pas durer trop longtemps. Si Chafaï, né en 1930, allait progressivement en prendre conscience, et le désir de son père de le voir convoler en justes noces, a tout déclenché. Il exprime son refus en prenant la poudre d'escampette. Il atterrit à Alger où vivent ses oncles. Il fait la navette entre El-Biar et Staouéli. « Je me souviens de Messali Hadj sillonnant la capitale dans une traction », se remémore-t-il. Il se souvient également de la fraude massive aux élections de la fin des années 1940 et de l'arrestation de Messali, détenu dans une villa à Bouzaréah. A 20 ans, si Chafaï est livreur de matériaux de construction chez le Français Antoine. Il travaille durement tout en ayant l'oreille tendue sur le PPA/MTLD, parti indépendantiste au sein duquel active la majorité écrasante des Algériens. Le séisme d'El-Asnam, en août 1954, constituera le tournant dans la vie de Miraoui. « Tous les camions de mon patron ont été mobilisés pour la reconstruction d'une ville dévastée par le tremblement de terre. » Quelques semaines plus tard, l'Algérie bascule dans la lutte armée. « Nous avions eu vent du déclenchement de la guerre et nous étions prêts à rejoindre le maquis », affirme si Chafaï dont le vœu de prendre les armes sera exaucé un peu plus tard. En effet, l'ALN était à la recherche de jeunes capables de faire la guerre et Miraoui en est un. Les recruteurs posent leur dévolu sur lui et il est le premier à y être enrôlé à Leknencha au début de l'année 1955. Les premiers responsables du recrutement ont pour noms, Si Omar Belmahdjoub, Si Ammar de Béni Rached, Hamou Bouhattour et Moha Belhadj. Ils sillonnaient les douars et les mechtas pour sensibiliser les jeunes et les inciter à rejoindre le maquis. Traghnia, Boumihi, Rouaichia, Roubaïne, Ouled Tayeb, Leknencha, Oued Sidi Ali et bien d'autres douars ont reçu la visite de ces moudjahidine de la première heure. Au départ, Miraoui et quelques autres nouvelles recrues s'occupaient de l'approvisionnement du maquis en ravitaillements et en médicaments. « Mohamed Belkhedim a mis son camion à la disposition de l'ALN et on l'utilisait pour accomplir notre mission. On faisait diversion en prenant à chaque fois une direction différente. On déposait les ravitaillements dans différents endroits et l'ALN venait les récupérer soit à Leknencha, Bouhidjeb, El Khettar ou encore Tazaânount », raconte si Chafaï. Ces opérations ont duré une année entière et les nouvelles recrues affluaient en masse de toute la région. L'année 1956 voit les étudiants et les intellectuels élargir les rangs de l'ALN. Dans la région de Ténès, devenue à l'issue du congrès de la Soummam, la région 2 de la zone 4 de la Wilaya IV, les médecins Ali Houati, de Ténès, et Ali Roubika, de Miliana, ont, à leur tour, divorcé avec la vie civile pour prêter main-forte aux maquisards. Abdelkader Benharrath, secrétaire de la SAS, a lui aussi pris le même chemin en désertant son poste. « D'autres médecins sollicités pour rejoindre la cause ont tout simplement décliné l'offre, à l'image de Oulid Zaïmia que j'ai accompagné à Roubaïne où les moudjahidine Belmahdjoub, Abdelkader Benharrath et Si Omar l'attendaient pour l'enrôler. Il pleurait et tremblotait comme une feuille morte. On l'a sermonné puis on l'a autorisé à rejoindre sa famille. » La guerre prenait de plus en plus de l'ampleur, notamment dans cette région connue pour son relief fortement boisé. Les ratissages se multipliaient ainsi que la répression. Durant cette même année, les Français, certainement mis au parfum des activités de tous les membres de la famille Miraoui, incendient leur ferme. Du coup, ils retrouvent sans domicile fixe. « Nous avons appris que le mari de ma tante Rabah Maâmar et Niati étaient à l'origine de cette délation. Nous avons donc décidé de suivre tous leurs mouvements et gestes et on a fini par découvrir qu'ils en rendaient compte au responsable de la SAS. » Plus tard, Niati, dont la collaboration avec la France est confirmée, a été exécuté par l'ALN alors que ma famille a trouvé refuge à Bissa. Le chef, Abdelkader Benherrath et son groupe, dont je faisais partie, faisait trembler les soldats français. Les actions armées se multipliaient et les défaites de l'ennemi se succédaient, y compris à Ténès. Nous avons tiré plusieurs balles sur le traître Triki et, miraculeusement il échappé à la mort. » A cette époque, Lakhdar Bouchemaâ était responsable de la région 2 de la zone 4 de la Wilaya IV, dirigée, alors par Salah Zamoum.

Batailles et accrochages

Dans cette région, les batailles et accrochages sont si nombreux qu'il serait impossible de les énumérer. La région 2, dirigée d'une main de maître par Bouchemaâ, futur acteur de l'affaire de l'Elysée, a tenu la dragée haute à l'ennemi. En 1957, Si Noureddine de Nedroma, militaire dans les rangs à Hammam Righa, déserte avec armes et bagages et rejoint l'ALN. Il est désigné chef du commando et muté dans cette région. « Il a organisé les rangs et planifié une attaque contre le camp français de Beni Haoua. On a encerclé ce camp et tué tous les soldats ennemis. Malheureusement, une balle perdue a atteint notre chef. On l'a enterré puis on s'est repliés à Tazaânount », relate si Chafaï tout en vantant le mérite des moudjahidine, leur courage et leur bravoure dans le combat. Un autre accrochage dirigé cette fois-ci par Si Athmane, chef de la katiba et Ahmed, chef de groupe, à Tazaânount. « J'étais de garde et j'ai alerté notre chef de la présence d'une quarantaine de soldats venant du camp Sidi Aïssi. » Mohamed de Kadiria et Omar, le frère de si Chafaï, tirent à la bazooka et ils font un ravage dans les rangs ennemis où pas moins de 23 soldats trouvent la mort. Une terrible répression s'ensuit et des dizaines de civils sont lâchement abattus. La katiba El Hamidia de Si Athmane se déplaçait sans cesse et il lui est même arrivé de franchir les frontières de la Wilaya IV et de s'accrocher avec les soldats français dans la wilaya limitrophe, c'est-à-dire la wilaya V. « Alors que nous nous sommes repliés en Wilaya V où nous avons rencontré le commando de Si Tarek, un djoundi "Kobuste" a filé en douce pour alerter les Français. Ils ont alors organisé un ratissage d'une grande envergure dans lequel ils ont utilisé des avions bombardiers. Une terrible bataille, qui a duré 5 jours et 5 nuits, s'est soldée par la mort de 6 moudjahidine dont le chef Si Athmane, remplacé par Ahmed Chiffa, chef de la région 1 de la zone 4. Ce dernier a mené la bataille de Drablia en 1958 où la 5e compagnie de l'armée française a laissé des plumes. Nous leur avons tendu un guet-apens et ils y sont tombés. La capitaine français a pris la fuite laissant derrière lui une quarantaine de cadavres de sa compagnie », dira encore Si Chafaï. Ahmed Chiffa, Mohamed Roubaïni et Djilali, le frère de Miraoui, tomberont un peu plus tard au champ de bataille et leurs cadavres seront exhibés en public à Sidi Akacha. « Le traître Abadlia Abdellah a frappé du pied la dépouille de Ahmed Chiffa, il le payera de sa vie et sera abattu par le moudjahid El Hadi de Ouled Larbi. » D'autres batailles aussi meurtrières les unes que les autres ont eu lieu dans cette région et ont vu les moudjahidine se comporter en héros face à la redoutable machine de guerre française. Tout en menant la guerre, Miraoui a l'oreille tendue sur sa famille. Il ignorait que ses frères sont presque tous tombés au champ d'honneur alors que sa femme, ses cinq enfants, son père et sa mère subissaient les pires exactions. « En permission, j'ai rendu visite à ma famille à Leknencha. Constatant la disette dans laquelle elle vivait, j'ai ordonné à ma femme d'aller travailler à Ténès pour subvenir aux besoins de ses enfants. Elle s'y est rendue mais, pour je ne sais quelle raison, elle a préféré revenir à Leknencha non sans laisser trois de ses enfants à Ténès que j'ai récupérés plus tard à l'indépendance. » La femme de Si Chafaï tombera au champ d'honneur avec ses deux enfants le jour-même où le père, Mohamed Chafaï est lui aussi mort en héros à Sidi Henni « Ils ont été enterrés par le moudjahid Mohamed El-Mekhfi, alors chef de section dans l'ALN », affirme Miraoui en larmes. Il tient aussi à évoquer ce qui est communément appelé la guerre des wilayas quand l'armée de l'intérieur, notamment en Wilayas IV et III, et à un degré moindre celle du Nord-Constantinois, ont refusé d'abdiquer devant l'armée des frontières. « Nous étions positionnés à Massina, à Chlef pour barrer la route à l'armée des frontières. Kaïd Ahmed et Medeghri étaient à la tête d'une véritable armée. Nous étions prêts au combat, même si nous étions contre l'effusion du sang. En fin de compte, Ben Bella et Hassan Khatib sont arrivés en hélicoptère et ont appelé au cessez-le-feu. » Si Chafaï a quitté l'ALN et s'est installé à Ain Defla où il vit toujours..

Liste des Chouhada
de la famille
Si Chafaï Miraoui

- Miraoui Mohamed dit Chafaï  père), tombé au champ d'honneur en 1960.
- Miraoui Djilali dit Aïssa (frère), tombé au champ d'honneur avec Ahmed Chiffa dans l'accrochage de Rouaïcha en 1958.
- Miraoui Abdelkader dit
Amirouche (frère), tombé au champ d'honneur à Tamezguida en 1960.
- Miraoui Bouaïssi ( frère), tombé au champ d'honneur à Bissa.
Miraoui M'hamed ( frère), tombé au champ d'honneur en 1956, à Beni Haoua.
- Ahmed Hammada Fatma
(épouse), tombé au champ d'honneur en 1960.
- Miraoui Mahfoud (fils), tombé au champ d'honneur en 1960.
- Miraoui Oum El-Kheir (fille), tombée au champ d'honneur en 1960.
- Oum El-Kheir (Tante maternelle), tombée au champ d'honneur ainsi que ses quatre enfants.
- Rabah Ali et Miloud (cousins maternels), tombés au champ d'honneur.
- Dennoukhi (deux cousins maternels), tombés au champ d'honneur.
- Menad Abdelkader et Menad Ahmed (cousins maternels), tombés au champ d'honneur.

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