Hommage à Jean-Jacques de Félice avocat du FLN
Festival international du cinéma d’Alger

Par Hassina AMROUNI
Publié le 05 avr 2018
Dédié au film engagé, le Festival international du cinéma d’Alger, dans sa 8e édition, a rendu hommage à Jean-Jacques de Félice, l’un des avocats du Front de libération nationale, à travers la projection du film documentaire du réalisateur Mehdi Lallaoui intitulé Jean-Jacques de Félice, la passion de la justice.
Jean Jacques de Félice

D’une durée de 55 minutes, le film-documentaire propose un ensemble de témoignages de personnalités qui ont connu cet avocat humaniste, au parcours engagé.
A travers ce film de mémoire et d’Histoire, le réalisateur revient sur l’engagement nationaliste de cet avocat exceptionnel qui, en pleine guerre d’Algérie, n’a pas hésité à choisir son camp en se plaçant du côté des Algériens. Mieux, il plaidera à plusieurs reprises pour sauver de la guillotine des militants du FLN.
En dépit des risques qu’il encourait lui-même et malgré toutes les embûches et entraves administratives qu’il rencontrait pour se rendre en Algérie, et en dépit des menaces et intimidations de la part du pouvoir militaire en place, Jean-Jacques de Félice n’a jamais douté de ses engagements, militant également pour les droits des enfants algériens vivant dans les bidonvilles en France à la même époque.
Né le 15 mai 1928, Jean-Jacques de Felice est le fils de Pierre de Felice, lui-même avocat et homme politique – il fut secrétaire d'État, député, sénateur du Loiret (gauche républicaine) sous la IVe République, ancien ministre de la IVe République.
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, Jean-Jacques de Felice choisit de se préoccuper des nombreux problèmes de la jeunesse, lui qui fait partie des jeunesses scouts unionistes.
Entré au barreau de Paris en 1952, il commence par défendre des mineurs devant le tribunal pour enfants, que ce soit des jeunes délinquants des quartiers de l’Est parisien, les plus défavorisés, ou des enfants algériens des bidonvilles de Nanterre. Il finira ensuite par plaider la cause de leurs pères, militants FLN, qui le sensibiliseront à leur cause juste.
Faisant partie du collectif d’avocats du Front de libération nationale, Jean-Jacques de Felice, plaidera, aux côtés d’autres maîtres aussi courageux que militants, à l’image de Jacques Verges, Gisèle Halimi, Mourad Oussedik, …
Membre de la Ligue des droits de l'homme (LDH) depuis 1960 dont il sera le vice-président entre 1983 et 1996, Jean-Jacques de Felice militera, par ailleurs, au sein de France Terre d'asile, de la CIMADE, du Comité Louis-Lecoin en faveur de l'objection de conscience, ou encore de l'Association internationale de soutien des droits du peuple kanak.
Cet infatigable défenseur des droits humains ne s’arrêtera pas là, puisque pendant 50 ans, il choisira de défendre les plus faibles, les opprimés, les sans-abris, les apatrides, les réfugiés…
Avocat humaniste, certaines des causes qu’il défendra feront beaucoup de bruit, c’est le cas de l’affaire des paysans du Larzac mobilisés contre l'extension du camp militaire, des indépendantistes Kanaks et tahitiens, des mal-logés aux côtés de l'abbé Pierre son grand ami, des étrangers, des activistes italiens des fameuses Brigades rouges à l'image de Marina Petrella et Cesare Battisti... Des causes qui sont autant de combats menés par cet avocat et que Mehdi Lallaoui résumera ainsi : « Tout ce que la place parisienne comptait de combat pour le droit et la dignité défila dans son cabinet. »
Décédé dans la nuit du 26 au 27 juillet 2008, à l’âge de 80 ans, Jean-Jacques de Felice laisse derrière lui l’image d’un homme plein d’empathie et de compassion pour son prochain.

Hassina AmrouniSources :
.aps.dz

Souvenirs de la guerre d’Algérie

Visites dans les cellules des condamnés

à mort

Par Jean-Jacques de Felice [1]

Alger, 1958 et 1959 - Sur les hauts d’Alger, en fin de Cabash, une vieille prison en forme de forteresse me reçoit en ces années difficiles. J’ai reçu pour mission, comme membre du collectif des avocats du FLN, ou plus exactement à la demande d’une avocate très humaine, sérieuse, dynamique, Michèle Beauvillard, de rendre visite à ses clients « condamnés à mort » et détenus à Alger.

Un jeune avocat indépendant

Mon itinéraire pour en arriver à ce moment particulier n’est pas aussi complexe qu’on pourrait l’imaginer : j’ai 26 ans au début de la guerre d’Algérie et me suis depuis peu inscrit comme avocat à Paris. Grâce à mes lectures et à mes rencontres militantes, je n’ignore plus grand-chose de la « pacification », de l’aspiration d’une majorité du peuple algérien à l’indépendance, des ratissages et des tortures. Mais je ne suis pas un avocat « engagé » dans les défenses « anticolonialistes », je n’appartiens à aucun parti politique, mon souci à l’époque est plutôt de défendre des mineurs délinquants devant le tribunal pour enfants. Ainsi et par la force des choses, je fais connaissance avec beaucoup d’Algériens. Lorsque les rafles commencent, en particulier dans les bidonvilles de Nanterre, ces pères de mineurs délinquants, poursuivis eux-mêmes devant les tribunaux mais pour des infractions politiques (collectes de fonds pour le FLN, distribution de tracts, etc.) me demandent tout naturellement de les assister devant les juges spécialisés, de les défendre devant les tribunaux correctionnels, de les visiter dans les prisons où ils sont détenus : ils me racontent leur vie en Algérie, puis en France. J’en apprends plus à ce moment-là qu’en plusieurs années d’études théoriques ou historiques sur la colonisation, et je m’engage de plus en plus, en particulier aux côtés d’un avocat kabyle installé à Paris, Mourad Oussedik, dans la défense des militants algériens.
Quand j’arrive à Alger, muni des procurations rédigées par des avocats ayant en charge des condamnés à mort, ma première tâche consiste à obtenir des juges du tribunal militaire les autorisations de visite nécessaires pour me rendre à la prison. Inutile de dire que je suis plutôt mal reçu, des remarques plus que désobligeantes me sont faites, on me fait attendre… Je suis ressenti comme un ennemi, par quelques-uns comme un idéaliste farfelu, par la plupart comme un complice des « fellaghas » ! Je m’aperçois aujourd’hui que je n’étais qu’un débutant en matière de défense politique, mais les années qui suivront me feront connaître bien d’autres difficultés en ce domaine.
Pour me rendre à la prison, j’emprunte les escaliers de la Casbah, j’y rencontre autant de militaires en tenue léopard qu’un jour de défilé. En arrivant à la prison, je montre mes permis aux surveillants qui me regardent sans amitié, accomplissent avec la lenteur souhaitable les formalités qui semblent s’imposer lors de la visite d’un avocat, et en particulier venant de Paris, et, pire que tout, pour rendre visite à des condamnés à mort « fellouzes » !
Je me souviens de ces rencontres, avec ces hommes d’origines diverses, paysans ou anciens militaires, engagés dans un dur combat, dont la vie ne tient plus qu’à un fil, et qui me parleront avec humanité de leurs mères, de leurs enfants, de ce pays qu’ils souhaitent voir un jour indépendant et libre, et jamais du sort qui les attend dans les prochains jours… On parle évidemment des recours juridiques possibles pour empêcher l’exécution, mais on sait les uns et les autres que seul un règlement politique du problème algérien peut déterminer leur sort : nous sommes encore loin de la reconnaissance du droit à l’autodétermination. Mais leur espoir rejoint le mien : dans cette loterie de la vie et de la mort, l’espoir leur permet de tenir.

Le réconfort de leur force tranquille

Ce qui me frappe toujours, chez ces hommes détenus et enchaînés, c’est l’acceptation quasi mythique de leur sort actuel, de leurs souffrances récentes, de leur avenir immédiat : je suis moi-même très sensible à cet aspect de leurs personnalités, nous sommes sur la même longueur d’onde, nous nous comprenons sans même dire un mot, nous partageons de longs silences, ils sont heureux de cette visite d’un avocat parisien qui a pu leur donner quelques nouvelles. Ils me remercient, je ressors de la prison non pas accablé ou démoralisé, mais au contraire réconforté par leur force tranquille.
Ces voyages à Alger me permettent de prendre de nombreux contacts avec des avocats algériens, d’origine européenne souvent, avec des intellectuels, des professeurs, des responsables scouts. Je m’informe de tous côtés et réalise que nous allons vers des évènements considérables, en Algérie comme en métropole, je perçois très bien que je ne suis qu’un bouchon sur une mer déchaînée, mais je sais que je pourrai transmettre à mon retour des paroles d’espoir et de confiance à tous ces détenus algériens que je visite régulièrement à Fresnes ou à la Santé, comme à tous ces amis français engagés depuis longtemps dans le combat pour la reconnaissance des droits du peuple algérien, contre les tortures et les disparitions.
À cette époque, je n’ai pas encore pris de contact avec la Ligue des droits de l’Homme, mais certains noms me sont déjà familiers : Daniel Mayer, Robert Verdier (mon ancien professeur à Carnot, pendant l’Occupation), Madeleine Rebérioux, Pierre Vidal-Naquet etc. Nous sommes déjà en amitié et nous serons souvent réunis, par la suite, en de nombreux combats communs.

Jean-Jacques de Felice

Notes
 [1] Publié dans Hommes et Libertés N° 116,
septembre-novembre 2001.
Source :
http://section-ldh-toulon.net/Jean-Jacques-de-Felice-avocat.html

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